Un virage vert pour la justice sociale

Dans leur plaidoyer les signataires font valoir l’urgence d’une sortie rapide du modèle énergétique actuel.
Photo: Le Devoir Dans leur plaidoyer les signataires font valoir l’urgence d’une sortie rapide du modèle énergétique actuel.

Un regroupement de personnalités publiques canadiennes de différents horizons lance ce mardi un vibrant plaidoyer en faveur d’une véritable transition énergétique axée sur une plus grande justice sociale, a appris Le Devoir. Un geste qui se veut une réponse à l’inaction climatique de la classe politique, favorable à l’expansion de l’industrie des énergies fossiles et prompte à imposer des mesures d’austérité particulièrement nuisibles.

« Nous partons du constat que le Canada et le Québec traversent aujourd’hui la crise la plus grave de leur histoire récente, expose d’entrée de jeu le manifeste intitulé Un grand bond vers l’avant, qui sera lancé ce mardi à Toronto et que Le Devoir publie en exclusivité en page Idées. La Commission de vérité et réconciliation a permis de prendre acte d’épisodes révoltants de notre passé proche. La pauvreté et les inégalités qui s’accentuent creusent une cicatrice qui défigure notre présent. Et la performance canadienne dans le dossier des changements climatiques est un véritable crime contre l’humanité à venir. »

Ce constat particulièrement sévère de la situation de la société canadienne et québécoise est cautionné par plusieurs personnalités au pays. Parmi les premiers signataires du manifeste, on trouve ainsi Neil Young, le cinéaste Denis Villeneuve, le philosophe Charles Taylor, le groupe Arcade Fire, l’écrivain Yann Martel, Leonard Cohen, le cinéaste Philippe Falardeau, Gabriel Nadeau-Dubois et l’acteur Donald Sutherland. Plusieurs groupes sociaux ont aussi signé le texte.

En clair, les signataires font valoir l’urgence d’une sortie rapide du modèle énergétique actuel. « Ce modèle, basé sur les énergies fossiles, a échoué, résume l’auteure Naomi Klein, cosignataire du manifeste, en entrevue au Devoir. Qui plus est, la science nous dit très clairement que nous manquons de temps pour une action ambitieuse sur l’enjeu crucial du climat. Mais en même temps, la technologie est désormais disponible pour effectuer le virage nécessaire. Tout ce qui nous empêche d’avancer, c’est l’inertie de la classe politique. »

Le problème, selon Mme Klein, c’est que les politiciens fédéraux ont quasi unanimement décidé d’évacuer la question climatique des enjeux électoraux. « Les leaders des trois grands partis fédéraux appuient des projets d’infrastructures qui permettront d’accroître l’exploitation des sables bitumineux. Aucun d’eux ne préconise une transition vers les énergies renouvelables aussi rapide que ce que la technologie permettrait et que ce que la science nous dit de faire. »

 

Manque de vision

La militante estime que le gouvernement de Philippe Couillard fait lui aussi fausse route en ouvrant toute grande la porte aux projets pétroliers et gaziers au Québec. « Il se plaît à se voir comme un leader sur la question climatique. Mais ses propos sont incompatibles avec ce qu’il fait. Vous ne pouvez pas vous autoproclamer “leader climatique” et ouvrir en même temps de nouveaux territoires à l’exploitation d’énergies fossiles. Ces projets auront des impacts non seulement locaux, mais aussi à l’échelle planétaire. »

Mais pourquoi nos politiciens sont-ils à ce point partisans de ressources qui menaceraient la vie sur la Terre ? « Ils manquent clairement d’imagination dans leur vision du développement, affirme Naomi Klein. Les compagnies pétrolières veulent construire des infrastructures majeures, et tout ce que les politiciens ont à faire, c’est dire oui et leur attribuer des subventions. C’est la façon la plus facile de prétendre être un leader. Mais se tourner vers un nouveau modèle exigerait une vision qui ne se résume pas à accepter les projets développés par l’industrie la plus puissante au monde. »

À trois mois du sommet de Paris, qui doit en théorie aboutir à la signature de l’accord climatique le plus ambitieux de tous les temps, ce nouveau manifeste a donc l’ambition de démontrer que les Canadiens sont prêts pour un virage majeur. « Notre document se base sur la science, mais il se veut aussi un moyen d’inspirer un changement crucial, fait valoir Naomi Klein. Nous voulons inciter les gens à aller plus loin que les politiciens, pour leur démontrer à quoi ressemble le véritable leadership. »


Contre l’austérité

Le plaidoyer à saveur environnementale souligne d’ailleurs que la transition vers une économie « propre » — qui pourrait être achevée en 2050 — entraînerait des gains socio-économiques significatifs. Le texte insiste non seulement sur la création d’emplois dans plusieurs sphères de l’économie impliquées dans une éventuelle transition, mais aussi sur le développement de « secteurs de notre économie qui sont déjà sobres en carbone : ceux des soins, de l’éducation, du travail social, des arts et des services de communications d’intérêt public ».

Or, ces secteurs sont plus que jamais menacés par les mesures d’austérité imposées par les gouvernements. « L’ironie terrible, c’est qu’on coupe des emplois à faible empreinte carbone, tout en favorisant les secteurs à très forte empreinte carbone. C’est de la folie », explique Mme Klein. Le manifeste dénonce lui aussi ces politiques, qualifiées de « pensée fossile qui menace la vie sur Terre ».

Pourtant, souligne-t-on dans le texte, l’argent nécessaire pour réaliser la transition vers une « démocratie énergétique » est accessible. Le manifeste propose ainsi de mettre un terme aux subventions à l’industrie fossile, d’implanter une taxe sur les transactions financières, de hausser les impôts des mieux nantis et de réduire les dépenses militaires.

« Une chose est claire : la pénurie à l’époque où l’on voit s’accumuler des fortunes personnelles inégalées est une crise fabriquée, conçue pour éteindre nos rêves avant même qu’ils aient eu la chance de naître. »

Appel américain à la fin de l’exploitation des énergies

Un vaste regroupement d’environnementalistes américains prie le gouvernement Obama de cesser de livrer les « terres et mers publiques » à l’exploitation des énergies fossiles (gaz, pétrole, charbon) qui met en danger la santé de la planète. Dans une lettre adressée à Barack Obama, datée du 15 septembre et intitulée Keep it in the Ground, les signataires (listés sur une vingtaine de pages) demandent au président de mettre un terme à cette pratique. À leur avis, une telle décision enverrait un message fort au monde à moins de deux mois de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Paris. Jérôme Delgado


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