Oiseaux à la mer

Le fou d'Abbott (Sula abbotti), dont le nom évoque la mémoire du naturaliste américain William Louis Abbott.
Photo: Orange Island / CC Le fou d'Abbott (Sula abbotti), dont le nom évoque la mémoire du naturaliste américain William Louis Abbott.

Exemple frappant de la dégradation accélérée de la santé des écosystèmes marins, les populations d’oiseaux de mer ont connu des reculs significatifs au cours des dernières décennies. C’est du moins la conclusion implacable d’une vaste recherche universitaire, la première du genre à analyser le sort de centaines espèces vivant dans plusieurs régions du globe.

En se basant sur des données de populations disponibles sur plusieurs décennies pour plus de 300 espèces, les chercheurs du projet « Sea Around Us » ont déterminé que le « déclin global » des oiseaux marins se situe à 69,7 % sur une période de 60 ans, soit de 1950 à 2010. Cela équivaut à la disparition de plus de 200 millions d’oiseaux en à peine 60 ans.

Les scientifiques, dont les travaux ont été financés par l’Université de Colombie-Britannique et le Pew Environment Group, soulignent certes que les données disponibles regroupent environ 20 % des populations totales d’oiseaux marins. Mais, insistent-ils, cet échantillon serait « représentatif », et donc largement suffisant pour établir que le déclin marqué constitue assurément une tendance lourde. Qui plus est, les données sur les espèces proviennent de nombreux sites côtiers situés dans plusieurs régions du monde.

L’Union internationale pour la conservation de la nature a d’ailleurs déjà indiqué qu’au moins un tiers des espèces d’oiseaux de mer « sont menacées d’extinction », mais aussi que la moitié sont ou seraient « en déclin ».

Les exemples d’espèces frappées sont nombreux et se répartissent dans diverses régions du globe. Au Québec, par exemple, les inquiétudes des chercheurs sont manifestes pour la colonie emblématique de fous de Bassan de l’île Bonaventure, en Gaspésie. Dans ce cas, les données sur la reproduction de la population indiquent clairement que ces oiseaux connaissent de très mauvaises années depuis cinq ans.

Le facteur qui semble pour le moment le plus déterminant se trouve du côté de l’alimentation des fous de Bassan. Possiblement en raison du réchauffement des eaux du golfe du Saint-Laurent, leur proie favorite, le maquereau, se serait déplacée davantage au nord. Or, les plus grands trajets désormais nécessaires pour retrouver des maquereaux sont épuisants pour les oiseaux, qui doivent nourrir leur progéniture. En plus d’affecter les adultes, le phénomène nuit aux poussins, laissés souvent trop longtemps seuls dans le nid.

Signal d’alarme

Est-ce que le cas des fous de Bassan constitue un prélude de ce qui attend ou de ce qui affecte déjà d’autres colonies d’oiseaux marins ? Chose certaine, l’étude sur le déclin des populations publiée dans la revue scientifique PlosOne cite les bouleversements climatiques comme une cause possible des reculs de populations.

Plus largement, ces déclins marqués et rapides sont une preuve tangible de la dégradation des écosystèmes marins provoquée par l’activité humaine, selon Michelle Paleczny, coauteure de l’étude. « Les oiseaux de mer sont de particulièrement bons indicateurs de la santé des écosystèmes marins. Lorsqu’on constate un déclin d’une telle ampleur, on peut voir que quelque chose ne va pas avec nos écosystèmes marins. Cela nous donne une idée de l’impact global que nous avons. »

L’étude souligne ainsi que les populations d’oiseaux sont menacées par divers types d’empêtrements dans des engins de pêche, mais aussi par les impacts de la surpêche pratiquée à l’échelle de la planète. Une étude publiée dans la revue Science a en effet déjà démontré que plusieurs espèces sont directement menacées de famine en raison de la disparition des proies dont elles se nourrissent.

Les oiseaux sont en outre exposés à plusieurs formes de pollutions, dont celle des contaminants rejetés dans l’environnement, ou encore celle provenant de l’exploitation de ressources énergétiques, comme le pétrole. Ils peuvent aussi subir les contrecoups de la destruction de leurs habitats, au nom du développement côtier, ou encore de l’introduction d’espèces invasives.

Par ailleurs, les oiseaux marins ne sont pas les seuls à être de plus en plus poussés vers l’extinction. Selon des données publiées en 2013 par l’organisme britannique BirdLife international, 1313 espèces d’oiseaux dans le monde sont menacées de disparition. Concrètement, on parle donc d’une espèce sur huit. Parmi les espèces identifiées dans l’étude, 200 sont carrément au bord du gouffre.

Une étude menée sur plusieurs années par l’organisation environnementale américaine National Audubon Society et publiée l’an dernier conclut en outre que les bouleversements climatiques représentent une sérieuse menace pour plus de la moitié des espèces d’oiseaux vivant en Amérique du Nord.

Les travaux réalisés sur une période de sept ans ont en effet permis de dénombrer pas moins de 314 espèces directement mises en danger en raison de la hausse du climat planétaire et des multiples impacts de ce phénomène. De ce nombre, 50 sont présentes au Québec.

3 commentaires
  • Brian Monast - Abonné 15 juillet 2015 12 h 50

    Recensement très étonnant

    Merci Monsieur Shields pour ce reportage.

    « [...] le « déclin global » des oiseaux marins se situe à 69,7 % sur une période de 60 ans, soit de 1950 à 2010. Cela équivaut à la disparition de plus de 200 millions d’oiseaux en à peine 60 ans. »

    ... ce qui n’en laisserait que 100 millions. Que 100 millions ???

    Ce chiffre me paraît particulièrement petit. Extrêmement petit, puisqu’il s’agit de la population mondiale de 300 espèces d’oiseaux. Il y aurait donc sur Terre *70 fois plus d’êtres humains* qu’on n’y retrouve de goélands + tous les autres oiseaux pélagiques compris !!!!!

    ... hum... !!

    Nous marchons littéralement, en un sens, figurativement en un autre sens, sur des oeufs.

    Mais ce chiffre de 100 millions me paraît si petit que je nourris des doutes à son sujet. Je n’arrive pas cependant à trouver des statistiques qui pourraient l’infirmer ou le confirmer.

  • Yves Rousseau - Abonné 15 juillet 2015 15 h 49

    Les Fous de Bassan

    Lors de mon dernier passage à Anticosti, j'ai remarqué des centaines de Fous de Bassan qui venaient se nourrir sur la côte sud de l'île et repartaient vers la Gaspésie à la fin du jour.

    Un voyage de 200 km aller-retour. Pour ramener quelques restes de maquereau à leur progéniture.

    Pas étonnant qu'ils soient épuisés.

    Les vrais «fous» c'est notre espèce, incapable de penser à long terme.

    Même les écolos qui disent qu'il faut «sauver la planète» se trompent.

    La planète se remettra de nos saccages. Notre espèce non.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 juillet 2015 22 h 57

    (en aparté) Et dire...

    que certains de nos voisins, des Ontariens, ont déjà pensé que les "fous de Bassan"
    (livre éponyme) devait se traduire en anglais par "crazy people from Bassan"...ça dit tout... sur les deux solitudes.