Jardins sous Saint-Laurent

Certains ne rêvent que de mers caribéennes, d’autres ont plutôt comme jardin les fonds sous-marins du golfe du Saint-Laurent. Rencontre avec le plongeur et photographe Patrick Bourgeois, chasseur de beautés enfouies.
 

Qui penserait que le fleuve Saint-Laurent recèle des pieuvres, des raies et même d’immenses quantités d’anémones multicolores ?

Quand on pense plongée, on imagine des mers caribéennes turquoise, peuplées de coraux où se terrent des bancs de poissons tropicaux. Pourtant, là où le Saint-Laurent s’abandonne à la mer, un monde méconnu et inouï se dévoile aux amateurs de plongée. Un monde dont Patrick Bourgeois a maintenant fait son port d’attache, six mois par année.

« Quand les gens nous voient plonger, ils ont tous la même impression. Celle que le Saint-Laurent, ce n’est qu’un gros trou de bouette », rigole Patrick, plongeur invétéré qui a récemment fait de la photographie marine son deuxième métier.

Cet éditeur délaisse désormais son bureau montréalais de mai à novembre pour aller sonder les abîmes du fleuve aux grandes eaux. Installé depuis deux ans à Baie-Comeau, ce Cousteau des mers froides opère la moitié de l’année une école de plongée dans ce qu’il considère comme l’un des plus beaux sites subaquatiques au monde. « J’ai fait Cozumel [au Mexique] en plongée, les Keys en Floride, et je trouve que le fond du Saint-Laurent est plus beau, même si les poissons y sont moins colorés. »

Entre Baie-Comeau et Godbout, les fonds rocheux du Saint-Laurent, caressés par des courants d’eau glaciale, sont colonisés par une pléthore d’organismes typiques des milieux arctiques et subarctiques. Bref, un concentré polaire à des milliers de kilomètres du Grand Nord. En plus des crabes communs, crabes des neiges, crabes-araignées, crustacés et poissons, les falaises de rocs de la Côte-Nord, râpées par l’action millénaire des glaciers, se parent de jardins sous-marins polychromes, à quelques mètres de la surface.

Jardins sous-marins

Un monde merveilleux qui a suffi pour que notre éditeur décide de tout plaquer en ville, pour jeter l’ancre avec sa blonde passionnée d’environnement dans les eaux glaciales et aider d’autres Cousteau en herbe à s’épivarder dans les profondeurs du Golfe.

« Dans ces écosystèmes arctiques, on plonge dans des eaux dont la température oscille entre -1 degré et 3 ou 4 degrés, peuplées d’une flore hypercolorée », explique Patrick, qui plonge bon an mal an 100 jours par année.

À quelques mètres sous la surface fleurissent des cnidaires de toutes sortes. Anémones roses, rouges ou plumeuses au pédicule coiffé d’une crinière blanche. Foisonnent aussi corallines rose pétant, lucernaires fantomatiques, coraux mous, aussi appelés framboises de mer, racontent notre plongeur. Accrochées aux roches, on peut apercevoir des « poules de mer » (lumpfish), de petits poissons épineux dotés de gros yeux, qui donnent les fameux oeufs de lompe.

Avec un peu de chance, on peut espérer croiser de rares requins, dont huit espèces fréquentent le Golfe, et même une espèce de pieuvre, qui évolue dans le Fjord du Saguenay. « Ce que j’ai vu de très spectaculaire, ce sont des colonies de petites pieuvres de 10 centimètres, qui font leur apparition à certains moments dans l’embouchure du Saguenay. On peut aussi voir des raies tachetées. Mais dans le Saint-Laurent, il ne faut pas s’attendre à croiser des bancs de poissons. Ce qu’il y a à voir, c’est d’abord la vie qui se passe au fond. »

Pour avoir accès à ce monde silencieux, il faut plus que des palmes et un tuba. « La plus grande difficulté, c’est l’équipement et le froid », explique le plongeur. Exit les combinaisons de plongée traditionnelles, il faut revêtir une combinaison étanche, après avoir enfilé un sous-vêtement thermal. Plus que l’hypothermie, c’est le coup de chaleur lors du voyage en bateau jusqu’au site de plongée que redoutent les plongeurs, affublés de cet attirail. Pour pouvoir plonger en profondeur, il faut aussi lester le corps de 13 à 16 kg de plomb, en plus de l’équipement complet, d’un détendeur d’oxygène résistant au gel et de cylindres qui portent le poids total de la charge à près de 45 kg.

Ainsi armé, le plongeur pourra atteindre 9 à 18 mètres de profondeur, là où la vie sous-marine est la plus variée. Moins limpides en été, bourrées des micro-organismes et des planctons qui attirent les grands cétacés pendant l’été, les eaux du golfe s’éclaircissent à l’automne et peuvent offrir une visibilité allant de 18 à 24 mètres. « En plein été, à une profondeur de 80 pieds [24 mètres], c’est la nuit. Il faut des lampes pour observer la faune et la flore. Sans lumière, tout devient monochrome, car les couleurs s’estompent », ajoute Patrick.

Vestiges inexplorés

Plus que les espèces marines, la région permet aussi d’apercevoir quelques vestiges de vaisseaux échoués au cours des siècles, puisque l’on estime à 2000 les épaves de toutes sortes provenant de navires venus se briser sur le littoral de la Côte-Nord. Parmi ceux-ci, la flotte du général William Phips, qui au retour du siège de Québec, en 1690, perdit au moins quatre navires sur la Côte-Nord dans la tempête, dont un s’échoua à l’Anse-aux-Bouleaux. Plus tard, en 1711, ce fut au tour de la flotte de l’amiral Hovenden Walker, chargée à son tour de « prendre Québec », de goûter à une mer déchaînée. Huit navires se brisèrent sur les rochers de l’île aux Oeufs, entraînant la perte de plus de 100 hommes.

« On ne voit pas beaucoup d’épaves, car elles ont été brisées et écrasées par les glaces. Mais on peut distinguer des canons, de la vaisselle et, surtout, de nombreuses ancres datant de 150 ans », soutient le plongeur. Si plusieurs sites plus accessibles ont été pillés en Gaspésie et dépouillés de leurs vestiges, la majorité des sites de la Côte-Nord, peu fréquentés, sont pratiquement vierges.

« C’est ce qui me fascine avec la Côte-Nord, c’est qu’il reste un territoire immense à découvrir, ajoute ce mordu des profondeurs. L’an dernier, j’ai découvert à Godbout d’immenses réservoirs d’anémones plumeuses. Beaucoup de sites restent à découvrir. C’est un des rares endroits qui demeurent totalement sauvages, où une multitude de sites sous-marins sont encore inexplorés. Et ça, c’est rare. »

Ce que j’ai vu de très spectaculaire, ce sont des colonies de petites pieuvres de 10 centimètres, qui font leur apparition à certains moments dans l’embouchure du Saguenay. On peut aussi voir des raies tachetées. Mais dans le Saint-Laurent, il ne faut pas s’attendre à croiser des bancs de poissons. Ce qu’il y a à voir, c’est d’abord la vie qui se passe au fond.