Trois nations autochtones veulent protéger le fleuve

Un déversement provoqué par l’exploitation pétrolière maritime dans le secteur d’Old Harry menacerait tout l’est du golfe du Saint-Laurent, mais aussi les îles de la Madeleine.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Un déversement provoqué par l’exploitation pétrolière maritime dans le secteur d’Old Harry menacerait tout l’est du golfe du Saint-Laurent, mais aussi les îles de la Madeleine.

Trois nations autochtones du Québec pressent les partis politiques fédéraux à s’engager à interdire tout projet d’exploration pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent, jugeant cet écosystème « précieux et essentiel ». Elles n’excluent d’ailleurs pas le recours aux tribunaux si les gouvernements persistent dans leur quête avouée d’or noir en milieu marin.

« Je ne suis pas un environnementaliste, je suis seulement une personne réaliste. Et je ne peux pas imaginer qu’on veuille aller forer le fond du golfe, malgré tous les risques pour l’environnement, mais aussi les menaces que cela représente pour les moyens d’existence des autochtones et des non autochtones dans cinq provinces », a expliqué mercredi au Devoir le chef des Innus d’Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho.

M. Piétacho se souvient d’ailleurs des impacts « importants » du déversement de seulement 5000 litres de mazout dans la baie de Sept-Îles, en 2013. « Clairement, personne n’était prêt pour intervenir. Qu’est-ce que ce serait avec un déversement plus important ? »

Selon les nations innue, malécite et micmaque, les conséquences de tout déversement pétrolier au coeur du golfe seraient donc « désastreuses » pour la pêche commerciale. Or, cette activité génère des bénéfices de l’ordre de 1,5 milliard par année autour du golfe. Quant au tourisme lié à cette région maritime, il engendre des bénéfices annuels de plus de 800 millions.

Les risques ne se limitent d’ailleurs pas à la phase d’exploitation, a rappelé le chef Scott Martin, des Micmacs de Listuguj. « L’explosion de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique il y a cinq ans faisait suite à un forage exploratoire, comme ce que les provinces entendent autoriser. »

Jean-Charles Piétacho a par ailleurs souligné que les nations autochtones n’excluent pas de recourir aux tribunaux si les gouvernements persistent à vouloir ouvrir le golfe à l’exploration pétrolière. « Nous allons considérer toutes les options, a-t-il dit. Si la voie juridique est la seule option qu’il nous reste, nous serons prêts à l’utiliser. »

Ils pourraient s’inspirer des démarches entreprises par les Micmacs, qui viennent de lancer une poursuite contre le gouvernement du Nouveau-Brunswick. Ils souhaitent ainsi faire connaître leur opposition au transport de pétrole albertain par train sur le territoire, à destination du futur port d’exportation de Belledune. Ils affirment ne pas avoir été consultés dans le cadre de l’élaboration du projet. Des autochtones de l’Ouest canadien ont mis de l’avant des arguments similaires l’an dernier.

La prise de position réitérée par les Premières Nations survient alors que Québec a franchi le mois dernier une étape majeure en vue d’ouvrir le golfe du Saint-Laurent aux foreuses. Le gouvernement Couillard a en effet déposé le projet de loi qui permet de concrétiser la « gestion conjointe » du dossier avec le fédéral.

Les entreprises qui voudront chercher d’éventuels gisements d’énergies fossiles devront notamment démontrer qu’elles détiennent les ressources financières nécessaires pour payer la somme de 1 milliard de dollars en cas de désastre environnemental. La tragédie humaine et environnementale provoquée par l’explosion de la plateforme de BP dans le golfe du Mexique, en 2010, a coûté plus de 50 milliards de dollars à la pétrolière.

Jusqu’à présent, une seule entreprise a démontré son intérêt à mener des travaux d’exploration. Il s’agit de Corridor Resources, qui détient des permis dans le secteur Old Harry, à 80 kilomètres des îles de la Madeleine. Aucun forage n’a été mené jusqu’à présent. Au cours des dernières décennies, d’autres forages ont été réalisés par diverses entreprises, sans succès.

Risques multiples

Au-delà de la bonne entente politique entre libéraux et conservateurs sur l’exploration pétrolière, les risques environnementaux d’une telle industrie sont bien réels, selon ce qui se dégage d’une évaluation environnementale stratégique (EES) menée par Genivar à la demande de l’ancien gouvernement libéral.

Le rapport, rendu public en septembre 2013, conclut qu’il demeure « plusieurs lacunes » dans l’état actuel des connaissances sur le golfe. Les carences concernent les technologies d’exploration et d’exploitation, les composantes des milieux physique, biologique et humain, ainsi que les « effets environnementaux potentiels des activités d’exploration et d’exploitation, ainsi que des déversements accidentels ».

Le document met en lumière notre incapacité à répondre à une éventuelle marée noire et les données nous manquent pour bien évaluer le mouvement et les aires de fréquentation des espèces menacées. Bref, « plusieurs données factuelles précises ne sont actuellement pas disponibles », ce qui ne permet pas de mesurer les véritables impacts environnementaux, même au moment de l’exploration.

Malgré les conclusions de ce rapport, Québec a décidé d’inclure le cas du golfe dans une nouvelle EES lancée en juin pour toute la filière des hydrocarbures. Cette étude est dirigée par des membres du gouvernement Couillard. Son rapport doit être achevé cet automne.

Un déversement provoqué par l’exploitation pétrolière maritime dans le secteur d’Old Harry menacerait tout l’est du golfe du Saint-Laurent, mais aussi les îles de la Madeleine, concluait l’an dernier la première étude scientifique indépendante sur le sujet.

15 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 8 juillet 2015 14 h 40

    Les bénéfices

    La pêche génère des bénéfices de 1.5 milliards et le tourisme 800 millions. Activités économiques générée d'ici et bénificiant à ici. Que veut-on de plus? Quel est cet engoùement pour nous asservir à ce point à des activités générées par d'autres et bénéficiant principalement aux autres en nous faisant porter tous les risques? Quel et donc l'enjeu qui pousse les politiciens que NOUS (pas les lobbyistes) avons élus à trahir ainsi nos attentes (et dans le secret)?

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 8 juillet 2015 16 h 50

      L'enjeu-mobile est la satisfaction de petits-amis de notre classe politique. Rappelons-nous la cimenterie de Port-Daniel. Comment se fait-il que le député de Rivière-du-Loup insiste encore pour avoir des industries dans un port bordé par une pouponnière d'animaux en voie d'extinction? Ne devrait-il pas plutôt favoriser la multiplication des bélugas par l'amélioration de leur habitat? Nombreux avantages touristiques + amélioration de la qualité de vie des riverains + bonification de l'image internationale du Québec et meilleur respect des lois.

    • Marie-Josée Blondin - Inscrite 8 juillet 2015 17 h 26

      "Quel est donc l'enjeu qui pousse les politiciens que NOUS (pas les lobbyistes) avons élus à trahir ainsi nos attentes (et dans le secret)?"

      Suivez la trace de l'argent!

  • François Dugal - Inscrit 8 juillet 2015 15 h 07

    Mode d'emploi

    Si les nations autochtones n'engagent pas de lobbyistes pour promouvoir leur cause "là où ça compte", leurs efforts seront vains; c'est le mode d'emploi de la démocratie au Canada.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 juillet 2015 19 h 09

      Je ne crois pas que les lobbyistes feraient la différence...remarquez bien que c'est mon opinion...

      Pourquoi...et bien, je crois que les autochtones sont de féroces négociateurs de par leur nature de Premières nations... Ils possèdent une gouvernance ou une autonomie et des institutions qui servent à mieux contrôler les décisions qui déterminent leur existence.

      Ils ont des droits et avantages sociaux définis dans des traités dont certains garantissent droits et privilèges qui remontent assez loin dans le temps.

      Mais, ils ont surtout...la fierté de leur héritage...le courage de toujours poursuivre leur but...c'est ce qui fait toute la différence.
      J'ai vu le très beau documentaire de Roy Dupuis:L'Empreinte...un petit
      bijou qui devrait nous interpeller...

      Nous avons du chemin à parcourir pour les rejoindre dans la fierté et le courage qu'ils manifestent présentement devant les "Belledune" et autres projets délirants tels : L'exploration pétrolière dans le golfe du St-Laurent, l'Agrandissement du port de Cacouna, la Stratégie maritime, enfin toutes les élucubrations de Nos affairistes du moment.

      À quand le réveil de notre fierté...
      Y'a-t-il une pétition en ligne...pour y signifier notre ras le bol ...
      Il faut agir...et ça presse !

      Signé: ... Nous

    • François Dugal - Inscrit 9 juillet 2015 12 h 16

      Madame Sévigny, je suis désolé de vous contredire, mais les lobbyistes font TOUTE la différence. Le vote du monde ordinaire ne vaut plus absolument rien. Bienvenue dans la nouvelle démocratie canadienne.

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 8 juillet 2015 20 h 45

    Nous, nègres blancs d'Amérique...

    J'applaudis les nations Innue, Malécite et Micmac. Pendant qu'on laisse faire, j'ai espoir qu'eux ne se laisseront pas faire.

    Je rêve aussi de voir la nation Mohawk de Kanesatake s'opposer à la remise en service du vieux pipeline Enbridge 9B qui va, notamment, traverser la rivière des Outaouais à quelques kilomètres en amont de leur territoire ancestral : un bris du pipeline à cet endroit enverrait une nappe de pétrole lourd dans le lac des Deux-Montagnes.

    Après s'être répandu jusqu'à Oka-Kanesatake, ce pétrole lourd voyagerait ensuite, par la rivière des Mille-îles et la rivière des Prairies, jusqu'au fleuve Saint-Laurent, surtout si un accident survenait en hiver, sous les glaces. C'est l'approvisionnement en eau potable de toute la région métropolitaine qui pourrait être menacé.

    Il semble que nous, les Montréalais et les Lavallois, on soit trop colonisé jusqu'au plus profond de notre être pour comprendre que le Canada anglais nous a conquis il y a 250 ans et qu'il continue, depuis ce jour, à utiliser notre territoire comme bon lui semble.

    Après tout, que peut-on faire ? Les pipelines sont de compétence fédérale, alors continuons de lécher le plancher et de plier l'échine. La plus grosse défaite, ce n'est pas d'avoir perdu la bataille en 1760, c'est de continuer de la perdre encore aujourd'hui en acceptant que notre territoire soit utilisé contre notre volonté.

    Les Québécois se sont peut-être émancipés un peu au plan économique, mais en ce qui concerne le contrôle de notre territoire, nous sommes encore les nègres blancs d'Amérique.

    Heureusement, les Autochtones sont moins colonisés que nous le sommes.

    J'ai espoir qu'ils vaincront.

  • Gilles Delisle - Abonné 9 juillet 2015 09 h 06

    Bravo M. Vaillancourt!

    Votre texte est on ne peut plus juste, comme d'autres qui vous ont précédé dans ce blogue. J'endosse pleinement vos opinions. J'ai souvenir, il n'y a pas si longtemps, avoir été manifesté à Montréal contre le gaz de schiste, dans une manifestation orchestrée par Dominic Champagne, et qui avait attiré plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il faudrait que des organisations écologiques se lèvent encore aujourd'hui pour organiser une autre manifestation du genre avec nos amis autochtones qui n'hésitent pas à s'engager pour sauver leur coin de pays , leurs rivières et leur fleuve

  • Louise Melançon - Abonnée 9 juillet 2015 10 h 11

    OUI, levons-nous!

    J'appuie tous ces commentaires qui louangent les autochtones... et nous incitent à les appuyer...