50 ans de progrès en santé menacés

Deux jeunes garçons et leur mère transportent de l’eau potable vers leur demeure de Kunming. La Chine est confrontée chaque année à des périodes de sécheresse. Ces épisodes sont appelés à croître en intensité dans plusieurs régions du monde en raison du réchauffement climatique.
Photo: Agence France-Presse Deux jeunes garçons et leur mère transportent de l’eau potable vers leur demeure de Kunming. La Chine est confrontée chaque année à des périodes de sécheresse. Ces épisodes sont appelés à croître en intensité dans plusieurs régions du monde en raison du réchauffement climatique.

Les menaces que représentent les bouleversements climatiques pour la santé humaine sont telles qu’elles sont de nature à contrecarrer les gains dans ce domaine obtenus au cours des dernières décennies, conclut une nouvelle étude internationale dont Le Devoir a obtenu copie. Mais malgré l’ampleur des impacts appréhendés, la réponse politique demeure largement déficiente.

« Les conséquences des changements climatiques pour une population mondiale de neuf milliards de personnes [à l’horizon 2050] risquent de saper les gains en santé et en développement des 50 dernières années », affirment les auteurs du rapport publié ce mardi dans la revue scientifique médicale britannique The Lancet.

Le document, intitulé Health and climat change : policy responses to protect public health, recense en effet une multitude d’impacts pour l’ensemble des populations de la Terre. « Les effets directs des changements climatiques incluent une augmentation des vagues de chaleur, des inondations, des sécheresses et des tempêtes, avec des impacts indirects incluant des menaces sur la santé des populations liées à la pollution de l’air, la propagation des vecteurs de maladies, de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, des déplacements et des problèmes de santé mentale. »

« Les changements climatiques constituent une urgence médicale », résume ainsi le chercheur britannique Hugh Montgomery, coprésident de la commission scientifique qui a mené cette vaste étude.

Urgence généralisée

Un point de vue que partage le Dr Pierre Gosselin, de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). « L’explosion démographique va aller de pair avec les phénomènes climatiques. L’urgence de santé publique est donc à venir, mais elle existe déjà dans plusieurs endroits. Et le problème, c’est qu’elle va probablement se généraliser », prévient-il, en entrevue au Devoir.

« Nous sommes un peu comme au début de l’épidémie du sida, qui est apparue au début des années 80, avant de se répandre très rapidement et d’exploser, explique le Dr Gosselin. Le climat est un problème de même nature, dont on voit éclore ici et là quelques phénomènes. » Il cite en exemple la sécheresse sans précédent qui touche présentement la côte ouest américaine, la vague de chaleur meurtrière qui frappe l’Inde ou encore les problèmes de pollution de l’air récurrents que connaît la Chine.

« Le problème, c’est que lorsque les problèmes vont se développer, on verra apparaître les effets dominos que cela suppose, comme les impacts sur la production alimentaire, ou encore l’immigration », fait aussi valoir le responsable scientifique Changements climatiques à l’Unité santé et environnement de l’INSPQ.

Dans son plus récent rapport, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) soulignait justement que les bouleversements du climat menacent directement la sécurité alimentaire de millions d’êtres humains. Les ressources d’eau potable risquent aussi d’être réduites et des populations entières devraient être forcées de migrer, tandis que les conflits pour l’accès aux ressources se multiplieront.

Selon Pierre Gosselin, le Québec ne sera pas non plus épargné par les impacts des changements provoqués par notre dépendance aux énergies fossiles. Il insiste notamment sur la croissance prévisible de l’insécurité alimentaire, en raison de la hausse des coûts de denrées importées.

La facture pour le système de santé québécois risque aussi de se chiffrer à plusieurs milliards de dollars au cours des prochaines décennies. Un rapport produit pour le gouvernement par le consortium Ouranos estime, de façon « très conservatrice », que celle-ci devrait dépasser les 30 milliards de dollars au cours des 50 prochaines années. Cela signifie une moyenne de 660 millions par année. Qui plus est, l’étude ne prévoit pas moins de « 20 000 décès additionnels » provoqués par la hausse des températures.

Inaction politique

Malgré l’ampleur des problèmes recensés dans le rapport publié dans The Lancet, la réponse adéquate se fait toujours attendre. « Les risques potentiellement catastrophiques pour la santé humaine que représentent les changements climatiques ont été sous-estimés, écrivent les auteurs. Et même si les technologies et les moyens financiers requis pour faire face au problème peuvent être disponibles, la volonté politique globale fait défaut. »

« La réponse n’est pas au rendez-vous », constate lui aussi Pierre Gosselin. Il rappelle ainsi que « le lobby du pétrole et de l’automobile » demeure puissant, ce qui nuit aux possibilités d’agir. « Or, décarboniser notre société est un immense changement de société », insiste-t-il.

Le problème, c’est que le très influent secteur des énergies fossiles draine énormément de ressources financières. Selon une étude publiée en mai par le Fonds monétaire international, les subventions publiques mondiales consacrées au secteur des énergies fossiles devraient dépasser les 5300 milliards de dollars en 2015. Ce montant est plus élevé que la totalité des dépenses en santé.

Les scientifiques estiment donc qu’un « consensus international fort » est nécessaire pour mettre en place les solutions proposées dans leur rapport. Sans surprise, ils répètent qu’il est plus que jamais nécessaire de réduire notre dépendance aux énergies fossiles, dont le charbon, de façon à lutter contre les bouleversements du climat et d’améliorer la qualité de l’air. Ils proposent aussi d’investir dans la recherche en santé publique, notamment pour mieux connaître les mesures d’adaptation à implanter.

Le Dr Gosselin estime aussi qu’il serait important de miser sur un meilleur « aménagement urbain », notamment en verdissant nos villes, mais aussi en misant sur les transports en commun, et même l’agriculture urbaine. « Je crois que c’est une avenue très porteuse. On peut améliorer la qualité de l’air, mais aussi la santé des citoyens, qui font alors plus d’exercice physique. Et comme la vaste majorité de la population vit en ville, les bénéfices seraient importants. »

L’urgence de santé publique est donc à venir, mais elle existe déjà dans plusieurs endroits. Et le problème, c’est qu’elle va probablement se généraliser.

«Les effets directs des changements climatiques incluent une augmentation des vagues de chaleur, des inondations, des sécheresses et des tempêtes, avec des impacts indirects incluant des menaces sur la santé des populations liées à la pollution de l’air, la propagation des vecteurs de maladies, de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition, des déplacements et des problèmes de santé mentale.»

Extrait tiré du document publié dans The Lancet


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