Le pape jette un pavé dans la mare

Dans son encyclique intitulée « Laudato si », le pape François a opté pour un ton très concret et très politique que lui a notamment reproché la droite américaine.
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Dans son encyclique intitulée « Laudato si », le pape François a opté pour un ton très concret et très politique que lui a notamment reproché la droite américaine.

Le pape François a exhorté jeudi les gouvernements à agir vite pour sauver la planète, menacée de destruction par le réchauffement climatique et le consumérisme, dans une encyclique en forme de manifeste très politique contre l’indifférence des nantis.

Tout au long des 187 pages de cette première encyclique sur l’environnement, très attendue avant la conférence sur le climat de Paris (COP21) en décembre, le pape prend la défense des plus pauvres, qu’il cite à 51 reprises.

Il désigne sans ambiguïté l’homme comme étant le « principal responsable » du réchauffement, « l’un des principaux défis actuels de l’humanité », balayant l’opinion des climatosceptiques pour lesquels il a surtout des causes naturelles.

« La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des sommets mondiaux sur l’environnement », écrit aussi Jorge Bergoglio dans cette « lettre circulaire » (encyclique), au ton très concret et incendiaire à l’encontre des puissances d’argent, accusées de saboter le bien commun.

Le président français, François Hollande, qui présidera la conférence de Paris, a souhaitéque la « voix particulière » du pape soit « entendue sur tous les continents, au-delà des seuls croyants », saluant « cet appel à l’opinion publique mondiale comme à ses gouvernants ».

« J’admire profondément la décision du pape d’appeler à l’action sur le changement climatique de manière claire, forte, et avec toute l’autorité morale que sa position lui confère », a déclaré pour sa part le président américain, Barack Obama, dans un communiqué.

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a lui aussi salué l’encyclique, estimant que « l’humanité a l’obligation de protéger notre maison commune », et a exhorté les gouvernements à « adopter un accord ambitieux et universel sur le climat » à Paris.

Dette écologique

Car le climat est l’affaire de tous, et pour éviter que la Terre ne se transforme en un « immense dépotoir », le pape argentin ne préconise rien de moins qu’une révolution « verte ».

« L’humanité est appelée à prendre conscience de la nécessité de réaliser des changements de style de vie, de production et de consommation, pour combattre le réchauffement », affirme-t-il.

À commencer par le recours aux énergies fossiles, à bannir au plus vite, juge le souverain pontife, pour qui le charbon et le pétrole doivent « progressivement », mais « sans retard », être remplacés par des énergies renouvelables.

Il évoque aussi « des responsabilités diversifiées », montrant du doigt les États riches, appelés à aider les plus pauvres à réaliser la transition énergétique, afin de rembourser leur « dette écologique », contractée à l’égard du Sud où les ressources naturelles sont parfois exploitées de manière « disproportionnée ».

Les pays nantis doivent par conséquent accepter de faire des sacrifices, y compris en réduisant leur train de vie. « L’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance dans d’autres parties », écrit ainsi Jorge Bergoglio.

Le pape invite à réfléchir sur la « réalité des enfants qui naissent, croissent et meurent dans les ordures », a jugé le cardinal philippin Luis Antonio Tagle, président du réseau catholique Caritas d’aide aux plus démunis.

« Quel type de monde désirons-nous transmettre à ceux qui viendront après nous ? Aujourd’hui la Terre, maltraitée et saccagée, gémit. Et ses gémissements s’unissent à ceux de tous ceux qui sont mis au rebut dans le monde » en vertu d’une « culture du déchet », a résumé de son côté le cardinal ghanéen Peter Turkson, en présentant le texte à la presse.

Le titre de cette encyclique, « Laudato si » (« Sois loué »), est inspiré d’un cantique du modèle du pape actuel, François d’Assise, qui loue Dieu dans « Soeur notre mère la Terre ».

Elle se veut adressée à « tous » et pas uniquement au 1,2 milliard de catholiques.

François devrait susciter beaucoup de mécontentements dans les milieux de la droite libérale, notamment américaine, pour ses prises de position virulentes à l’encontre de la finance.

Des représentants du Parti républicain, dont le possible futur candidat à la Maison-Blanche Jeb Bush, ont déjà réagi avec humeur, selon des médias italiens et américains.

En campagne dans l’Iowa pour la primaire républicaine, il a lancé : « Bon, le climat est en train de changer. Je crois qu’il y a des solutions technologiques pour tout, et je suis sûr qu’il y en a aussi une pour ça. » « Je respecte le pape, c’est un dirigeant formidable, mais ce problème doit être résolu dans le domaine politique… Je ne vais pas à la messe pour entendre parler économie ou politique », a-t-il ajouté.

Dans ce plaidoyer vibrant pour une « écologie humaine » intégrale et contre le consumérisme effréné, il avertit aussi du danger de larges destructions et de guerres, notamment autour de l’eau.

« Il est prévisible que le contrôle de l’eau par de grandes entreprises mondiales deviendra l’une des principales sources de conflits de ce siècle », met en garde le pape.

Le ton surprend par sa radicalité sociale, dans un texte souvent très politique et peu « religieux ». Il affirme ainsi que le droit à la propriété privée n’est « pas absolu et intouchable » et, très concret, s’attaque à de nombreux thèmes, de l’exploitation de la forêt amazonienne à la vente de climatiseurs, du pouvoir « omniprésent » d’Internet à la privatisation de l’eau dans les villes.

18 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 juin 2015 01 h 46

    Merci pour cette franchise

    Tien, tien, il me surprend celui la, eux qui ont étés les défenseurs acharnés de ces régimes , sont-ils en train de se rendent compte que nous nous en allons chez le diable, que nous pouvons vraiment tout perdre, mais une question, sont-ils près a changer leur réthorique fabuleuse de dominations et de vainqueurs, ou est ce une stratégie pour laisser passer la tempête, il y a des privilèges dont on se débarasse pas facilement, il a au moins le mérite de dire les choses tel qu'ils sont car il sait qu'il ne vivra pas éternellement

    • Marc Lacroix - Abonné 19 juin 2015 07 h 21

      Je suis d'accord avec vous, le pape François est surprenant. L'Église catholique a longtemps travaillé en fonction des puissants, mais présentement le pape dit ce qu'il a à dire de façon claire et précise.

      Il nous rappelle que les Évangiles sont des textes qui nous montrent le chemin, pas des idoles à vénérer. N'importe qui, prenant la peine de lire ces textes, constate qu'on y parle de justice et d'amour du prochain. La lecture qu'en font certains qui se contentent de tout ramener à une foi simpliste et égoïste ne tient pas la route. Ceux qui vont à la messe le dimanche pour entendre parler de — leur salut personnel — et qui, par la suite exploitent sans remords l'environnement et les populations n'ont rien de chrétien.

      Je vous invite à prendre connaissance de cette encyclique:

      http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/encyclic

      Pas besoin d'être une "grenouille de bénitier" pour voir la valeur de ce texte, François parle aux catholiques... et à toute personne de bonne volonté.

    • Jean-Luc Pinard - Abonné 19 juin 2015 07 h 53

      Merci à Marc Lacroix pour le lien

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 juin 2015 08 h 29

      «et à toute personne de bonne volonté.» Malheureusement, les personnes de bonne volonté ne font pas cohue en haut de la pyramide.

      PL

  • Denise Lauzon - Inscrite 19 juin 2015 02 h 55

    Un pape qui a du cran


    Je suis surprise et très fière de ce Pape qui ose se prononcer sur des enjeux aussi importants que la pauvreté et la protection de l'environnement.

    Maintenant, on attend que des leaders religieux musulmans, juifs, orthodoxes, hindouistes, bouddhistes se joignent à la voix du Pape pour que se crée un impact encore plus grand dans le monde.

    • Sophie Voillot - Abonnée 19 juin 2015 09 h 19

      Je ne sais pas pour les leaders d'autres religions, mais pour ce qui est du bouddhisme, on a entre autres le Karmapa qui est un grand défenseur de l'environnement et des droits des animaux: http://www.zen-occidental.net/articles1/karmapa1.h

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 juin 2015 11 h 58

      «le Karmapa qui est un grand défenseur de l'environnement et des droits des animaux»
      -Heureux de l'entendre. Pourrais-je m'attendre maintenant à ce qu'il applique son poids dans la balance ? Plutôt discret le «Karmapa».

      PL

  • Marc Durand - Abonné 19 juin 2015 07 h 52

    Un bon geste qui aura de l'impact

    Les climatosceptiques sont le plus souvent des gens de droite et le plus souvent aussi des fervents croyants et pratiquants. Le message du pape va droit sur eux et il aura là de l'impact.
    Pour ceux qui luttent et qui sont déjà convaincus de ces arguments depuis bien longtemps, bien avant que le pape les formule, cette prise de position est la bienvenue. Elle témoigne que pour une rare fois dans son histoire, l'Église ne veut pas répéter cette fois-ci la position d'arrière-garde qu'elle a souvent eu vis-à-vis de la science. C'est bien de science qu'il s'agit dans l'effet global des activités humaines sur le climat des décennies à venir.

    • Daniel Bérubé - Abonné 19 juin 2015 11 h 39

      ...Le message du pape va droit sur eux et il aura là de l'impact. ...

      Je crois que le message ira plus ou moins sur eux, car ces gens de la droite font souvent partie de l'église protestante évangélique ou anglicane, et où pour eux, plus nous avons d'argent, plus "leur dieu" nous aime... voir même parfois a utiliser la religion à leur avantage, c.à.d. utiliser le contexte religieux pour justifier leurs agirs.

      J'ai lu il y a quelques temps, des paroles dites par Harper, mentionnant que les sables bitumineux étaient un cadeau de "leur dieu", et qu'il serait inadmissible de ne pas l'utiliser; allant même jusqu'à dire que Jésus était sur le point de revenir, et que si des désastres écologiques survennaient, Il réparerait le tout dans un claquement de doigt !

      Il ne nous faut pas généraliser, mais quand même reconnaître que certains sont prêt aller loin pour de l'argent... et comme le dit le pape François: c'est l'argent qui doit demeurer au service de l'homme, et non l'inverse...

      Mais espérons que son texte aura influence sur les 1,2 milliard de catholiques, dont je reconnais être descendant.

  • Chantale Desjardins - Abonnée 19 juin 2015 07 h 59

    Sauvons la planète et l'humain?

    On ne peut qu'être en accord avec son opinion sur l'environnement mais dans son Eglise, il pourrait aussi accepter les homosexuels, l'union de même sexe, l'égalité homme/femme, l'ordination des femmes, l'avortement. Les vêtements liturgiques des hommes religieux pourraient être simplifiés, plus sobres. Quand je vois les cardinaux avec leurs vêtements rouges et somptueux, je rage. Il en est de même pour toutes les religions dont on pourrait se passer et qui créent un environnement malsain. Jean XXIII aussi avait du cran mais après son règne, on a envoyé promener sa réforme et on est revenu au système traditionnel.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 19 juin 2015 08 h 04

    La vie est un don précieux, le savons-nous ?

    Je ne vais pas à la messe pour entendre parler économie ou politique », Jeb Bush...

    La messe Monsieur Bush n'est qu'un repas, mais un repas spirituel où le Dieu vivant se donne en nourriture pour nourrir notre vie spirituelle...Ce repas est à l'image de ces repas matériels que nous prenons tous les jours...À tous les repas que nous prenons nous célébrons cette messe...La vie se nourrit de la vie...Nous nous nourrissons du vivant...C'est là l'essentiel du message du Pape...On pourrait ajouter que nous sommes ce que nous mangeons...La vie se nourrit de la vie, non de l'argent...

    Nous avons tellement donner de l'importance à l'argent que nous avons coupé des liens vitaux avec la nature, convertie en simple ressources...Pourtant, sans la nature, pas de vie...Et nous croyons que l'argent, c'est la vie...

    Or, quand, au nom du profit et de l'accumulation capitaliste nous détruisons notre jardin la terre et réduisons ses capacités de renouvellement, toutes les fois nous détruisons notre garde-manger et notre capacité à progresser...

    Vaut toujours mieux agir avec les forces de la nature que contre ces mêmes forces
    Car tout progrès qu'il soit de nature technique, militaire, social ou économique est voué à l'échec s'il ne sert qu'à renrichir davantage les plus riches et à appauvrir davantage les plus pauvres...Tout progrès est voué à l'échec s'il ne sert notre évolution vers plus d'humanité et s'il n'aboutit à une plus grande élévation spirituelle...Or, le développement actuel d'une certaine classe de gens attise davantage les forces du mal que celle du bien...Elles favorisent davantage l'animalisation de l'humain plutôt que son humanisation...

    La terre est une sphère, et ses rondeurs quasi vaginales ne cessent d'enfanter la vie...Or, l'allure actuelle pris par le développement de l'humanité nous mène directement au chaos et à l'auto-destruction...Notre terre est en train d'avorter...La vie est un don précieux dont il faut prendre grand soin...Le savons-nous ?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 juin 2015 12 h 18

      Vous savez M. Simard, la vie et la terre se sont très bien débrouillés avant et sans nous. Ce petit «bip» que nous sommes sur le radar des 4 millions d'année de son existence ne pèse pas lourd dans la balance cosmique.

      Je sais que je suis la plus haute expression de l'intelligence... à date; ce qui laisse beaucoup de possibilités à l'avenir qui se fera avec ou sans nous, les humains. Le savons-nous ?

      Et les messes n'y changeront pas grand-chose. Des espèces disparues, y en a des tonnes de copies; une de plus ou une de moins… Je ne suis pas assez arrogant ou stupide pour croire que je fais la différence v-à-v l’Univers ou que je peux l’influencer par mes dévotions, qu’il y ait un «créateur» ou pas. Mais si ça vous aide à vivre, je n’ai rien contre; c’est toujours une question de choix personnel. Alors François ou Bush… les suivent qui veut.

      Bonne journée.

      PL