Le lobby des pipelines plus actif que jamais

Lorsque les projets d'Enbridge et de TransCanada seront en exploitation, 1,4 million de barils de pétrole de l’Ouest transiteront chaque jour par le Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lorsque les projets d'Enbridge et de TransCanada seront en exploitation, 1,4 million de barils de pétrole de l’Ouest transiteront chaque jour par le Québec.

Preuve de l’engouement sans précédent envers les projets de pipelines, les efforts de lobbying liés à cette industrie sont plus significatifs que jamais au Québec. Le Devoir a recensé plus de 75 lobbyistes ayant des mandats qui incluent des démarches en faveur de ce mode de transport de pétrole. Il s’agit d’un nombre plus important qu’au plus fort du débat sur le gaz de schiste, ou encore que le lobby des partisans de l’exploitation pétrolière.

Sans surprise, TransCanada est l’entreprise la plus présente au Registre des lobbyistes, avec 18 noms inscrits. Deux de leurs mandats sont d’ailleurs directement en lien avec le projet de pipeline d’exportation Énergie Est. Ceux-ci incluent des démarches « afin que les orientations prises par le gouvernement provincial et les instances municipales soient favorables au développement du projet de pipeline interprovincial […] ».

La pétrolière souhaite aussi que soit établi « un cadre de processus volontaires de consultation publique et d’autorisations adaptés à ce projet ». Un autre mandat comprend des démarches dans le but d’utiliser « à des fins autres que l’agriculture » des lots en zone agricole « pour l’installation et l’exploitation d’un pipeline au Québec ». Un total de 13 ministères, mais aussi le « cabinet du premier ministre », des MRC et des municipalités sont visés par les mandats de lobbying.

En plus de ses 18 lobbyistes, TransCanada a mandaté un total de sept lobbyistes-conseils, donc rémunérés, pour plaider sa cause auprès des élus. Cinq d’entre eux ont pour mandat d’effectuer des démarches « afin qu’une orientation soit prise dans le but d’obtenir l’appui du gouvernement du Québec quant à l’acceptabilité sociale des projets de pipelines de gaz naturel et de pétrole au Québec ».

D’autres démarches visent l’obtention de « certificats d’autorisation » en vue de travaux de « déboisement » et dans des « cours d’eau », mais aussi « afin d’effectuer des sondages géotechniques, des relevés sismiques et autres travaux préliminaires […] ». Selon ce qu’annonçait la semaine dernière le gouvernement Couillard, Québec entend justement répondre à cette demande de TransCanada en guise de première étape de l’étude du pipeline Énergie Est qui sera menée par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement.

Acceptabilité sociale

Une autre pétrolière albertaine, Enbridge, a huit lobbyistes inscrits au registre québécois. Leurs quatre mandats sont liés à l’inversion prochaine du flux dans le pipeline 9B et visent des municipalités ainsi que différents ministères. Les lobbyistes doivent notamment « répondre aux demandes d’information de la part des titulaires de charges publiques, et ce, dans le but de favoriser le processus d’acceptabilité sociale du projet ». Deux lobbyistes-conseils rémunérés ont le même mandat.

Il faut dire que contrairement au projet Énergie Est, celui d’Enbridge — qui acheminera 300 000 barils de brut au Québec chaque jour — doit se concrétiser très prochainement. Les deux raffineries du Québec, qui comptent utiliser ce pétrole canadien, ont d’ailleurs inscrit des mandats de lobbying en ce sens.

Dans le cas de la raffinerie de Valero, qui a 13 lobbyistes inscrits, un mandat évoque des démarches « effectuées auprès de détenteurs de charges publiques concernés afin de susciter une orientation favorable de la part du gouvernement du Québec » dans le dossier de l’inversion. Un lobbyiste-conseil doit en outre « expliquer les conséquences que pourrait générer une opposition de la part du gouvernement du Québec », mais aussi travailler afin « d’éviter qu’il ne s’y oppose advenant que ledit projet réponde à toutes les exigences en vigueur ».

Les mandats des 16 lobbyistes de Suncor, propriétaire de la seule raffinerie située à Montréal, incluent aussi des « représentations auprès des titulaires de charges publiques afin que les orientations du gouvernement soient revues pour permettre l’inversion ». Valero et Suncor ont aussi plaidé en faveur du projet d’Enbridge auprès de l’Office national de l’énergie.

Même le Conseil du patronat du Québec a inscrit un mandat en faveur de l’inversion du pipeline d’Enbridge, construit en 1975, mais aussi en « appui » à Énergie Est.

Lobbying intensif

Au total, on compte donc 75 lobbyistes inscrits sous des mandats incluant des démarches de promotion des projets de pipelines conçus pour transporter le pétrole de l’Ouest canadien en sol québécois.

Les données compilées par Le Devoir révèlent en outre que ces efforts de lobbying sont plus importants que ceux menés par l’industrie du gaz de schiste au plus fort du débat autour de la controversée filière. En 2011, un total de 55 lobbyistes militaient en faveur du développement de cette ressource fossile. Quant au lobby pétrolier, il comptait l’an dernier environ 50 lobbyistes. Mais ce nombre incluait alors les inscriptions de TransCanada et d’Enbridge.

Le nombre de 75 lobbyistes propipelines ne comprend par ailleurs pas les démarches connexes effectuées par Shell. Selon un mandat inscrit par la pétrolière, celle-ci souhaite remettre en service des « réservoirs d’entreposage », mais aussi ajouter des « conduites » entre ces réservoirs et le terminal pétrolier de Valero. Cette dernière, qui possède la raffinerie située à Lévis, compte en effet transporter par pétrolier du brut acheminé sur l’île par le pipeline 9B. Selon ce qu’a précisé jeudi l’entreprise, les achats quotidiens de Valero devraient atteindre 130 000 barils. Ce pétrole brut transitera par le fleuve Saint-Laurent.

Au-delà du lobbying visant les élus de l’Assemblée nationale, le gouvernement Couillard a déjà fait part de son préjugé favorable envers les projets d’Enbridge et de TransCanada. Lorsque les deux projets seront en exploitation, 1,4 million de barils de pétrole de l’Ouest transiteront chaque jour par le Québec. Cette prévision devrait être une réalité dès 2020.

Les pétrolières à l’oeuvre

Selon des recherches effectuées par Le Devoir, les principales organisations actives dans les projets d’exploration pétrolière au Québec ont actuellement un total de 21 lobbyistes inscrits au Registre.

Pétrolia mène le bal avec huit inscriptions en lien avec les projets d’exploration en Gaspésie, mais aussi sur Anticosti. Dans ce dernier cas, les démarches visent l’élaboration d’un « plan d’action » afin « d’accélérer la mise en valeur et l’exploitation » du pétrole sur l’île. Un lobbyiste-conseil plaide pour sa part en faveur du « maintien des dispositions fiscales » propres à l’industrie.

Junex mène quant à elle des démarches « afin que le régime de redevances pour l’exploitation du gaz de schiste (et/ou pour toutes formes d’hydrocarbures, le cas échéant) à être adopté permette aux détenteurs des droits pétroliers et gaziers d’exploiter des hydrocarbures d’une façon commerciale et qu’il soit concurrentiel avec les autres juridictions en Amérique du Nord […] ». On sollicite également une prise de participation d’Investissement Québec.

L’Association pétrolière et gazière du Québec, qui représente l’industrie, a six lobbyistes au registre. Leur mandat est notamment de représenter les entreprises du secteur afin que « les hydrocarbures occupent une place plus importante dans la nouvelle stratégie énergétique du Québec ». Neuf ministères sont visés par leurs démarches.
29 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 juin 2015 01 h 31

    Si les animaux pouvaient parler

    Tous les grands capitaux s'abreuvent a même ces entreprises, même notre caisse de financement, s'y abreuve, dans ces conditions, il sera difficile de les empêcher de detruire la planete, pensez seulement au temps que ca nous a pris pour empêcher les compagnies de tabac de nous rendent malade, et ce n'est pas fini, vous pensez vraiment que les humains sont capables de rationnalté, nous sommes avant tout des prédateurs, si les animaux pouvaient parler, ils nous le diraient, comment dans ces conditions croire a l'humanité, tous n'est que ruses et fourberies

  • Denise Lauzon - Inscrite 19 juin 2015 03 h 21

    Sommes-nous placés devant un fait accompli?


    On dirait que l'opinion publique et les groupes écologistes n'ont aucun poids devant ces géants pétroliers et gaziers.

    Je trouve immoral, injuste et scandaleux que tant de lobbyistes puissent être autorisés à faire la promotion des énergies fossiles au Québec.

    Où sont les représentants de Greenpeace et d'Équiterre ces temps-ci? Ont-ils abandonné la partie?

    • Micheline Gagnon - Abonnée 19 juin 2015 08 h 42

      Les OBNL qui pourraient faire contreproids sont visés par les lobbyists et peut-être par le gouvernement qui voudraient les obliger à s'inscrire au registre. Croyez-le ou non, on en fait une question de justice :

      «Depuis le rapport du premier commissaire au lobbyisme, André C. Côté, en 2008, une question explosive revient : les organismes à but non lucratif devraient-ils être assujettis à la loi ? Le gouvernement Couillard reprendra vraisemblablement l’idée. Ceux qui sont contraints de s’inscrire estiment que cette exclusion dont bénéficient les OBNL crée des situations iniques.»

      http://www.ledevoir.com/non-classe/439233/loi-sur-

    • Jean Richard - Abonné 19 juin 2015 08 h 45

      Les groupes écologistes tels Greenpeace et Équiterre devront faire preuve d'un peu plus d'imagination et de créativité pour se faire entendre.

      La rigueur scientifique n'a pas toujours eu la place essentielle qu'elle aurait dû avoir dans leurs discours, mais la culture scientifique du Québécois moyen étant quasiment inexistante, un discours rigoureux n'aurait peut-être pas été entendu.

      On a plutôt versé dans le catastrophisme et là, on en récolte la conséquence, une perte de crédibilité. Les catastrophes, ça n'arrive qu'ailleurs et plus elles sont éloignées, plus elles semblent petites.

      On s'est frotté à la morale, avec une ferveur quasi-religieuse. Mais l'écologie n'est pas une religion ni une morale, elle n'est pas définie à coups de vices et de vertus.

      Par ailleurs, est-il immoral d'autoriser l'existence de lobbies pétroliers ? Avant de répondre à cette question, il faudrait savoir qu'il n'y a pas que des lobbies pétroliers : il y a aussi des lobbies miniers. On devrait par exemple se poser la question suivante : pourquoi le Québec privilégie-t-il aussi ouvertement les véhicules rechargeables et rejette-t-il aussi facilement ceux à alimentation directe (trains, métros, tramways, trolleybus), pourtant beaucoup plus efficaces et moins énergivore ? C'est peut-être que quelque part dans les vastes étendues de territoire, il y aurait des terres rares à exploiter, dont le lithium, abondamment utilisé par les fabricants de batterie. Il y a une forte demande pour ces matériaux. Et il faut savoir que leur extraction n'est pas toujours sans incidence sur l'environnement et qu'en plus, l'industrie est encore peu encadrée (en matière d'environnement).

      On le sait, le transport du pétrole représente un risque énorme pour l'environnement. Mais à trop focaliser sur le pétrole, on en oublie le reste.

    • Sylvain Dionne - Inscrit 19 juin 2015 10 h 01

      À Jean Richard

      je vous cite: "Les groupes écologistes tels Greenpeace et Équiterre devront faire preuve d'un peu plus d'imagination et de créativité pour se faire entendre. [...]
      La rigueur scientifique n'a pas toujours eu la place essentielle qu'elle aurait dû avoir dans leurs discours [...] On a plutôt versé dans le catastrophisme et là, on en récolte la conséquence, une perte de crédibilité. "

      Bien, je ne pense pas du tout que les groupes écologistes ont versé dans le catastrophisme! Ils ont plusieurs scientifiques de leur côté! On se rend bien compte très (ou trop) tard que leurs craintes étaient plus que fondées. Personne ne voulait entendre leur prise de conscience et j'ai rarement vu autant de démonstration d'imagination et de créativité pour essayer de se faire entendre!!! Surtout quand les entreprises visées dépensent des millions, voire des milliards pour des publicités démagogiques ou soudoient des scientifiques pour produire des rapports faussés mais qui font des ravages sur le plan de la crédibilité des groupes écologistes, même s'ils sont finalement déclarés sans valeur scientifique par la suiter. Sans compter des déclarations de politiciens exemptes d'activité cognitive comme la déclaration du maire Tremplay contre Greenpeace et als récemment...

      David contre Goliath, mais cette fois Goliath a des armes de destruction massive et contrôle tout! En effet, tout un défi de créativité....

    • Jean Santerre - Abonné 19 juin 2015 10 h 11

      M. Richard.
      Faire preuve d'imagination et de créativité est facile, surtout si on a du fric et les moyens de payer avantageusement des gens qui en ont.
      Il faut prendre en considération les forces en présence.
      75 lobbyistes sont davantage que tout les permanents de l'ensemble des organisations qui défendent l'environnement et je suis convaincu(à vérifier) que le salaire combiné de ces lobbyistes par rapport à tous ces écologistes est encore plus disproportionné.
      Pour le discours scientifique, je crois que vous faites erreur totalement.
      L'abondance de la littérature scientifique de haut niveau décriant les dommages environnementaux de l'utilisation de l'énergie fossile dépasse de loin tout ce que les climato-scpeptiques en sous-oeuvre des pétrolières ont pu produire de crédible.
      D'ailleurs, tous les pays industrialisés participent aux conférences sur le climat depuis plus 40 ans et seront présent à la prochaine à Genève, ce qui confirme que "officiellement" c'est un risque reconnu.
      Et cela ne demande pas un grand génie pour comprendre que d'envisager même d'écouter ceux qui veulent poursuivre ce que l'on a admis être une source de problème est loin d’être scientifique.
      Si c'est ce que vous vouliez dire par manque de culture scientifique pour nos élus, vous avez amplement raison.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 19 juin 2015 11 h 46

      Coudonc, êtes-vous un de ceux qui s'assoient sur le fil de la clôture et discutent à n'en plus finir de procédurites...tout comme le gouvernement Couillard s'ingénie à le faire.

      On sait tout ça...les exploitations légales, illégales, fédérales, provinciales, écologiques, environnementales,les lobbyistes, etcetc.

      Mais le hic est dans la façon d'agir abusive et désinvolte du gouvernement Couillard et de son préjugé favorable envers les pétrolières et Al...

      Peut-être à relire le texte de A. Shields, ça vous aidera à comprendre
      ou à tout le moins, avoir une meilleure idée.

    • Yves Rousseau - Abonné 19 juin 2015 22 h 57

      C'est exact que les groupes voués à la protection de l'environnement ne disposent pas des immenses moyens financiers du lobby du pétrole (largement subventionné par les fonds publics). Cela ne veut pas dire qu'ils ne font rien.

      On aimerait quand même avoir les noms de ces lobbyistes grassement graissés à l'huile bitumineuse.

      Mais c'est aussi au citoyen de s'impliquer. Pour l'instant, ceux qui votent votent avec leurs pieds. Ceux qui ne votent pas laissent le champ libre au bitume tout azimuth.

      On a le gouvernement qu'on mérite...

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 19 juin 2015 05 h 34

    Noyuer le poisson!

    Face à cette avalanche bien coordonnée de lobbyistes complotant main dans la
    main,comment voulez-vous qu'un petit gouvernement provincial,libéral de surcroît et
    coincé dans l'idéologie de ses petits souliers à garnitures ostentatoires,puisse ne pas
    être proprement enmailloter par ce tsunami pétrolier?
    Imaginez les sous-ministres de chacun des ministères interpellés s'accrochant éper-
    dument aux épaves flottantes de leurs prérogatives réciproques,sans coordination
    véritable,absence qui les met dos-à-dos et les prive d'un consensus affirmant une
    raison d'État.
    Ce n'est certainement pas notre Premier ministre inféodé au fédéralisme,tel que nous
    le connaissons,qui saurait mettre un hôlà à ces entreprises qui ne nous rapporterons
    rien tout en nous faisant courir tous les risques écologiques de salissage de notre
    environnement.
    Sommes-nous toujours nés pour un petit pain?

  • Hélène Routhier - Abonné 19 juin 2015 06 h 36

    Et entre-temps,...

    À combien de groupes dits "environnementaux" a-t'on coupé le financement fédéral, combien d'entre-eux (aucun) ont été conviés aux tables d'experts du Ministre Heurtel, le fier parrain du béluga Écho)? Pourquoi l'a-plat-ventrisme de Couillard et le soutien caché de PKP, voire le soitien du PQ lorsqu'ils étaient au pouvoir? À quand une vision d'avenir autre qu'une gluante de pétrole, de paysages meurtri, de rivières maculées, de préoccupations citoyennes bafouées. Je suis écoeuré... Je me me reconnais plus dans les dirigeants pour lesquels je n'ai pas voté et qui nient mon droit de parole en faisant peu de cas, comme c'est le cas de bien des gens qui ne pensent pas comme eux. On dérange et on met au banc ceux qui dérangent en excluant leurs argumets pourtant sensés.

    Jacques Bérard, Montréal en visite à Gaspé

  • Guy Dugas - Abonné 19 juin 2015 07 h 17

    À qui profite le crime?

    Influencer les gouvernements, surtout fédéral et provincial et de tout parti confondu, n'est pas très difficile quand ils y trouvent leur compte $$$$$.
    Dire qu'ils sont là afin de nous représenter, les mieux représentés se sont les actionnaires de ces grandes corporations qui ne recherchent que le profit à court terme sans tenir compte des citoyens.