Le pape réclame une révolution et dénonce les puissants

Le pape François a exhorté jeudi les dirigeants mondiaux à agir vite pour sauver la planète, menacée de destruction par le réchauffement climatique et le consumérisme, dans une encyclique, en forme de manifeste très politique contre l’égoïsme des nantis.

Tout au long des 187 pages de cette première encyclique sur l’environnement, très attendue avant la conférence climatique de Paris en décembre, le pape prend la défense des plus pauvres, qu’il cite à 51 reprises.

Il désigne aussi sans ambiguïté l’homme comme le «principal responsable» du réchauffement climatique, «l’un des principaux défis actuels de l’humanité», balayant l’opinion des «climatosceptiques» pour qui il a surtout des causes naturelles.

«La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des sommets mondiaux sur l’environnement», écrit aussi Jorge Bergoglioans dans cette «lettre circulaire» (encyclique), au ton très concret et incendiaire à l’encontre de la technologie et des puissances d’argent, accusées de saboter le bien commun.

Le climat est aussi l’affaire de tous, et pour éviter que la Terre, «notre maison commune» ne se transforme en un «immense dépotoir», le pape argentin préconise rien de moins qu’une révolution «verte».

«L’humanité est appelée à prendre conscience de la nécessité de réaliser des changements de style de vie, de production et de consommation, pour combattre le réchauffement», affirme ainsi le pape.

À commencer par le recours aux énergies fossiles, à bannir au plus vite, juge le souverain pontife, pour qui le charbon et le pétrole doivent «progressivement» mais «sans retard» être remplacées par des énergies renouvelables.

Accepter la décroissance

Il évoque aussi «des responsabilités diversifiées», pointant du doigt les États riches, appelés à aider les plus pauvres à réaliser la transition énergétique, afin de payer leur «dette écologique», contractée à l’égard des pays du Sud en exploitant de manière «disproportionnée» leurs ressources naturelles.

Les pays nantis doivent par conséquence accepter des sacrifices, y compris en acceptant de réduire leur train de vie.

«L’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance dans d’autres parties», écrit ainsi Jorge Bergoglio.

Le pape invite à réfléchir sur la «réalité des enfants qui naissent, croissent et meurent dans les ordures, et qui ne connaissent rien d’autre que la décharge», a jugé le cardinal philippin Luis Antonio Tagle, président du réseau catholique Caritas d’aide aux plus démunis.

«Quel type de monde désirons nous transmettre à ceux qui viendront après nous? Aujourd’hui la terre, maltraitée et saccagée, gémit. Et ses gémissements s’unissent à ceux de tous ceux qui sont mis au rebut dans le monde» en vertu d’une «culture du déchet», a résumé de son côté le cardinal ghanéen Peter Turkson, en présentant le texte à la presse.

Le titre de cette encyclique, Laudato si («Sois-loué»), est inspiré d’un cantique de son modèle, François d’Assise, qui loue Dieu dans «notre mère la Terre». Des centaines d’experts ont été consultés pour sa rédaction.

Elle se veut adressée à «tous» et pas uniquement au 1,2 milliard de catholiques.

Le pape devrait susciter beaucoup de mécontentements dans les milieux de la droite libérale, notamment américaine, pour ses prises de position virulentes à l’encontre du pouvoir de la finance.

Des représentants du Parti républicain, dont le possible futur candidat à la Maison-Blanche Jeb Bush, ont déjà réagi avec humeur, affirmant n’avoir pas à prendre leurs ordres auprès du pape, selon des médias italiens et américains.

«Le désordre me plaît»

Dans ce plaidoyer vibrant contre le consumérisme effréné, il avertit aussi du danger imminent de larges destructions et de guerres, notamment autour de l’eau.

«Il est prévisible que le contrôle de l’eau par de grandes entreprises mondiales deviendra l’une des principales sources de conflits de ce siècle», met en garde le pape.

Le ton surprend par sa radicalité sociale, le pape séparant les chapitres très politiques et économiques de ceux spirituels.

Il affirme ainsi que le droit à la propriété privée n’est «pas absolu et intouchable», et, très concret, s’attaque à de nombreux thèmes, de l’exploitation de la forêt amazonienne à la vente de climatiseurs et à la privatisation de l’eau dans les villes.

«Tu sais que le désordre me plaît», a-t-il récemment confié à un de ses proches, selon le quotidien Repubblica.

Organismes génétiquement modifiés

Dans un autre ordre d'idées, le pape François a refusé de condamner les organismes génétiquement modifiés (OGM), critiquant en revanche les déséquilibres sociaux et l’agriculture extensive découlant de leur développement rapide.

«Il est difficile d’émettre un jugement général sur les développements de transgéniques (OMG), végétaux ou animaux, à des fins médicales ou agro-pastorales», juge Jorge Bergoglio, dans ce texte. Car les OGM «peuvent être très divers entre eux» et «les risques ne sont pas toujours dus à la technique en soi, mais à son application inadaptée ou excessive», juge le pape argentin, alors que la culture des OGM s’est largement répandue en Amérique Latine.

François a dit souhaiter sur ce sujet «une discussion scientifique et sociale qui soit responsable et large.»

«Même en l’absence de preuves irréfutables du préjudice que pourraient causer les céréales transgéniques aux êtres humains, et même si, dans certaines régions, leur utilisation est à l’origine d’une croissance économique (...), des difficultés importantes ne doivent pas être relativisées». «En de nombreux endroits, constate-t-il, suite à l’introduction de ces cultures, on constate une concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre, due à la disparition progressive des petits producteurs».

Jorge Bergoglio dénonce «la multiplication des travailleurs précaires et d’employés ruraux finissant par migrer dans de misérables implantations urbaines», «une tendance au développement des oligopoles», la destruction du «réseau complexe des écosystèmes», la diminution de «la diversité productive», «compromettant le présent et l’avenir des économies régionales.»

Le pape envoie aussi une pique aux «mouvements écologistes qui défendent l’intégrité de l’environnement et exigent avec raison certaines limites à la recherche scientifique, et n’appliquent pas parfois ces mêmes principes à la vie humaine».

«On justifie le dépassement de toutes les limites quand on fait des expérimentations sur les embryons humains vivants», dénonce-t-il ainsi avec vigueur.

Réactions

Aux États-Unis où les «climato-sceptiques» ont l’habitude de donner de la voix, l’encyclique papale sur l’environnement, saluée par beaucoup, a été accueillie avec réticence jeudi, le républicain et catholique Jeb Bush estimant ainsi «ne pas aller à la messe pour entendre parler économie ou politique».

En campagne dans l’Iowa (centre) pour la primaire républicaine dans la course à la Maison Blanche, Jeb Bush a lancé : «Bon, le climat est en train de changer. Je crois qu’il y a des solutions technologiques pour tout, et je suis sur qu’il y en a aussi une pour ça».
«Je respecte le pape, c’est un dirigeant formidable, mais ce problème doit être résolu dans le domaine politique... Je ne vais pas à la messe pour entendre parler économie ou politique», a-t-il ajouté.

Les «climato-sceptiques» ont l’habitude de se faire entendre aux États-Unis, du politique qui estime que le changement climatique ne vient pas de l’activité humaine aux quelques scientifiques qui le mettent en doute.

Le Heartland Institute basé à Chicago (nord), un groupe en pointe de sceptiques, avait déjà réagi mercredi soir aux «fuites» du texte papal en dénonçant ses «vues alarmistes et biaisées».

«Ce qu’il recommande pour faire baisser le réchauffement de la planète rendrait encore plus difficile la lutte contre la pauvreté», selon l’organisation.

Les «gens qui se battent pour manger, se vêtir et se loger ne peuvent pas se permettre de se préoccuper ou d’agir pour l’air, l’eau ou la pollution. Le pape devrait se faire le champion du développement économique comme solution à la fois à la pauvreté et à la dégradation de l’environnement», dit un communiqué.

Tom Sheahen, physicien et conseiller politique de cet Institut, a précisé que les énergies peu chères devaient être exploitées pour aider les pauvres : «Si les pays en développement utilisent des énergies fossiles pendant un siècle ou deux, se sortant ainsi de la pauvreté, cela ne va pas appauvrir la prospérité du monde, il y aura une meilleur source d’énergie à l’avenir», dit-il.

Pour Marc Morano, qui publie le site Internet niant le changement climatique Climate Depot, «le partenariat Vatican-Nations unies sur le climat n’est pas très catholique (...) Les solutions promues par les Nations unies sont contradictoires avec les enseignements de l’Église sur des questions telles que l’avortement, la contraception, la surpopulation et l’aide aux pays pauvres».

A l’autre spectre du monde de la politique ou des sciences, le sénateur progressiste Bernie Sanders, également dans la course à la présidence américaine, a indiqué sur Twitter que le «puissant message du pape devait être un catalyseur pour les actions audacieuses nécessaires».

Ben Cardin, membre démocrate de la commission du Sénat sur l’environnement, de confession juive, a estimé que le pape «nous rappelait notre obligation morale de s’attaquer au changement climatique et aux souffrances incommensurables qu’il provoque dans le monde».

Jeffrey Kargel, glaciologue et chercheur de l’University of Arizona, a salué un appel «nécessaire et urgent (...) De nombreuses questions scientifiques se posent sur le changement climatique, il y a des incertitudes mais les plus grandes concernent les hommes politiques et leur capacité à prendre de bonnes décisions ou s’ils vont refuser de le faire».

Pour Janet Redman, responsible «climat» du centre de réflexion Institute for Policy Studies, «le pape est très clair, notre modèle doit cesser. (...) les pays développés doivent payer leur “dette climat” en soutenant des alternatives renouvelables au sud».

Pour la Conférence des Evêques catholiques américains, «la nécessité d’agir vite est évidente», a indiqué son président, l’archevêque Joseph Kurtz, qui reconnaît qu’un «dialogue véritable réclame des sacrifices et la confrontation avec des désaccords de bonne foi».

De son côté, le président de la Banque mondiale basée à Washington, Jim Yong Kim, a estimé que ce texte arrivait à un «moment crucial avant la conférence de Paris». «Nous devons saisir ce moment et agir avec ambition pour protéger les gens et l’environnement. C’est une tâche urgente, morale, ethique pour nous tous».

France

Par ailleurs, le président français François Hollande a «formé le vœu» jeudi que la «voix particulière» du pape François, qui a publié une encyclique appelant à lutter contre le réchauffement climatique, soit «entendue sur tous les continents, au-delà des seuls croyants».

«À l’heure où la France se prépare à accueillir les négociations climatiques, je tiens à saluer cet appel à l’opinion publique mondiale comme à ses gouvernants», ajoute M. Hollande dans un communiqué.

Le pape François a exhorté jeudi les dirigeants mondiaux à agir vite pour sauver la planète, menacée de destruction par le réchauffement climatique et le consumérisme, dans la première encyclique sur l’environnement, en forme de manifeste très politique contre l’égoïsme des nantis.

Pour le président français, «l’encyclique du pape François replace l’enjeu écologique dans une perspective humaniste et rappelle au monde la solidarité de destin qui est la sienne».

5 commentaires
  • Johanne St-Amour - Abonnée 18 juin 2015 11 h 10

    Et les femmes???

    Ces idéologues catholiques oublient toujours toujours les femmes. Et ce n'est pas en voulant donner un petit peu plus de paroles aux femmes dans certaines décisions que ça va changer leur position sexiste envers les femmes.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 juin 2015 13 h 18

      Hein ??? Est-ce que les femmes ont plus de difficulté à souffler ? Ais-je mal lu l'encyclique ?

      N'est-ce pourtant pas cette mentalité du moi moi moi qui a créé ce problème pour tous tous tous ???

      Des fois... ce serait-t-y fin de ne pas ce considérer soi-même comme le centre de l'Univers. «Je» suis le seul problème et «Je» suis le (ou la) seul qui a besoin d'attention. Ça va-t-y finir par finir ce nombrilisme ?

      Madame, si on en s'occupe pas, y aura pas que les femmes qui vont étouffer. Si on étouffe tous, votre problème, il va être réglé.

      PL

  • Marc G. Tremblay - Inscrit 18 juin 2015 15 h 16

    Que chacun balaie devant sa porte !

    Dans sa tour d'ivoire, tout religieux (lié par son serment d'obéissance aveugle à l'histoire tordu de l'Église, par exemple) s'éloigne inexorablement du gros bon sens.

    Un religieux ne lit pas l'Évangile en médidant sur sa propre idéologie. Prenons les paroles de Matthieu 7,5 : "Homme au jugement perverti, ôte d'abord la poutre de ton oeil, et alors, tu verras clair pour ôter la paille de l'oeil de ton frère."

    Les questions telles que "l’avortement, la contraception, la surpopulation" font bel et bien partis de l'équation à résoudre pour que les prochaines générations puissent surtout mieux gérer les prochains grands changements climatiques terrestres.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 18 juin 2015 17 h 38

    Enfin la religion prends sa place!

    Le fondement de la religion, l'amour du prochain aurait dû se manifester depuis longtemps par l'Église. Enfin l'Église sort de son mutisme pour dénoncer les effets du capitalisme.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 juin 2015 21 h 05

    Et vlan.....

    viva el papa...Ne reste plus maintenant qu'à le convaincre de reconnaître aux femmes de tous horizons, le droit à la réappropriation de leur corps, à la liberté dans leurs choix de procréer ou non, à l'égalité dans les rapports hommes/femmes et ce... dans tous les domaines... Finalement, lui dire que pour un Homme qui se tient debout...c'est un bon début...Viva la revolucion...