Ségolène Royal vise les énergies fossiles, mais pas le Canada

La ministre française de l’Environnement, Ségolène Royal, presse tous les pays de prendre conscience de «l’urgence climatique».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La ministre française de l’Environnement, Ségolène Royal, presse tous les pays de prendre conscience de «l’urgence climatique».

La ministre française de l’Environnement, Ségolène Royal, estime que chaque pays doit « prendre ses responsabilités » en vue de l’accord de Paris sur le climat. Elle refuse toutefois de se joindre au concert de critiques adressées au gouvernement Harper. Dans le cadre d’une entrevue exclusive accordée au Devoir, a elle néanmoins reconnu que l’épineux dossier des énergies fossiles constitue « le principal problème à régler ».

« Je ne me sens absolument pas en position de donner des leçons. Si nous commençons à donner des leçons au reste du monde, nous n’allons pas être écoutés, a souligné dimanche la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie. En revanche, c’est à chaque pays de prendre ses responsabilités par rapport à la question du dérèglement climatique. »

Mme Royal a tenu à saluer les récents engagements pris par Ottawa en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), en vue du sommet de Paris. « Avant, le Canada n’avait même pas fait connaître sa contribution. Maintenant, il l’a fait, et avec des objectifs qui n’étaient même pas imaginables au mois de décembre dernier. Donc, les choses sont en train de progresser », a-t-elle fait valoir.

Le gouvernement Harper s’est effectivement engagé à réduire ses GES de 30 % d’ici 2030, par rapport à 2005. Cette cible a toutefois été fixée sans l’accord des provinces. Qui plus est, elle a été dévoilée dans un contexte d’augmentation constante des émissions canadiennes en raison de la croissance de la production d’énergies fossiles. Et le fédéral refuse toujours de réglementer les GES émis par ce secteur.

Le problème pétrolier

Si elle se garde de critiquer le préjugé très favorable du gouvernement canadien envers le secteur pétrolier, Ségolène Royal n’en estime pas moins que les énergies fossiles constituent « le principal problème à régler » pour lutter concrètement contre les changements climatiques. « Mais, a-t-elle ajouté, nous sommes tous dépendants des énergies fossiles. Nous devons donc tous préparer l’après-pétrole. Nous devons faire la transition vers les énergies renouvelables. »

Mme Royal a d’ailleurs rappelé que les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ont clairement fait la démonstration de la nécessité de réduire notre consommation d’énergies fossiles. Selon le plus récent rapport du groupe scientifique, l’humanité doit en effet se fixer comme objectif de ramener à zéro les émissions mondiales de GES d’ici la fin du présent siècle.

Un groupe d’experts canadiens a même proposé plus tôt cette année une réduction des GES de 80 % pour le Canada, et ce, d’ici 2050. Même la secrétaire générale de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, Christiana Figueres, a pressé le Canada de tourner le dos aux combustibles fossiles.

Dans ce contexte, est-ce que la croissance attendue de la production des sables bitumineux peut être compatible avec la lutte contre les bouleversements ? « C’est au Canada de décider », a laissé tomber Ségolène Royal. « Nous sommes tous comptables de ce qui se passe. Personne ne pourra s’exonérer de sa responsabilité à l’égard du dérèglement climatique », a cependant affirmé la ministre française.

« Personne ne pourra dire qu’on ne savait pas. Personne ne pourra dire qu’on ignorait l’urgence », a également souligné Mme Royal. À six mois du sommet de Paris, qui doit en théorie déboucher sur la signature de l’accord climatique le plus ambitieux de tous les temps, elle a tenu à rappeler l’importance d’« accélérer les choses ».

Selon elle, les pays développés ont une responsabilité à l’égard des pays en développement, dans la mesure où ils sont les premiers responsables des dérèglements du climat de la planète. Il est donc important pour les États, comme ceux de l’Union européenne, de se doter d’objectifs « très ambitieux ». « Si nous réalisons nos objectifs, nous pouvons dire aux pays en développement qu’ils n’ont pas à passer par la phase transitoire. Ils peuvent directement passer à la révolution des énergies renouvelables », a expliqué la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie.

Elle a par ailleurs reconnu que le temps presse d’ici le 1er octobre, date à laquelle tous les États doivent en théorie avoir fait connaître leurs engagements nationaux de réduction des GES. Un total de 36 pays ont jusqu’à présent annoncé leurs couleurs, mais plus de 150 doivent encore le faire. Et jusqu’à présent, les cibles annoncées seraient nettement en deçà de ce qui est nécessaire pour limiter le réchauffement à 2 °C, selon un rapport publié la semaine dernière par le Climate Action Tracker.

Mme Royal estime toutefois que le monde commence à prendre pleinement la mesure de « l’urgence climatique ». « Il y a une prise de conscience du milieu financier, mais aussi des entreprises, qui commencent à comprendre que le coût de l’inaction est bien plus élevé que le coût de l’action. En clair, le fait de ne rien faire et de continuer de détruire la planète va coûter beaucoup plus cher que le fait d’agir. Ça change les paradigmes de la question. »

La litigieuse filière du gaz de schiste

Même si la France a imposé un moratoire à l’industrie du gaz de schiste sur son territoire, Ségolène Royal a refusé de suggérer au Québec d’aller dans le même sens. « Je ne veux pas faire de polémique sur la question des énergies. C’est à chacun de définir son modèle énergétique », a-t-elle d’abord souligné au Devoir.

La ministre française de l’Environnement a tout de même expliqué les raisons qui ont motivé le blocage de la filière. « Nous avons fait le moratoire parce que les populations sont farouchement hostiles à la recherche de gaz de schiste et parce que moi, en tant que ministre de l’Environnement, je considère que les technologies actuelles de fracturation hydraulique sont dangereuses pour l’environnement, notamment pour les nappes phréatiques. »

Près de cinq ans après le début de la vive controverse au Québec, le dossier du gaz de schiste est toujours en suspens. Il est d’ailleurs inclus dans la présente évaluation environnementale stratégique menée par le gouvernement Couillard sur les hydrocarbures. Il s’agit de la troisième évaluation de la filière depuis 2010. La carte des permis d’exploration indique par ailleurs que l’essentiel des permis en vigueur en 2010 le sont toujours.

 
3 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 8 juin 2015 01 h 49

    Leadership


    Et le leadership à vélo.

    Quand M. Harper va-t-il enfourcher un vélo comme les Français et Françaises?

    Le bon leadership aussi, ça se mérite.

  • Denis Martin - Inscrit 8 juin 2015 05 h 28

    Prise de conscience et inconscience

    Une approche dans le droit fil des compromissions environnementales du gouvernement de François Hollande. La naïveté apparente de Ségolène Royal est affligeante. Son approche positiviste de l'écologie fait totalement abstraction de l'inconscience et du négationnisme du Gouvernement Harper quant aux problématiques environnementales. Prise de conscience du milieu financier? Oui, d'accord, mais pas des milieux financiers liés aux cartels pétroliers albertains. Les Conservateurs (efficacement appuyés par un gouvernement provincial aux ordres) n'ont qu'un seul objectif : gagner du temps et extraire les plus grandes quantités possibles de pétrole bitumineux, gage des profits faramineux pour leur entourage. Quant au climat, après moi le déluge. L'important, c'est l'argent.

    Dans cette affaire, l'objectif de Madame Royal me semble limpide et consiste comme d'habitude à donner l'illusion d'un progrès (suivez mon regard vers le prochain COP21) à des fins purement électorales, à coups de reculades et de voeux pieux.

  • Claude Smith - Abonné 8 juin 2015 09 h 11

    Patinage

    Ces déclarations de Mme Royal ressemble beaucoup à du patinage de fantaisie.
    Elle sait très bien que le gouvernement Harper et l'industrie des sables bitumineux sont comme les deux doigts de la main.

    Claude Smith