Pas un changement de cap, selon Québec

Même s’il est sur le point d’adopter une stratégie d’aménagement durable des forêts (SADF) qui met de côté plusieurs cibles de protection d’écosystèmes forestiers, le gouvernement Couillard se dit « parfaitement capable » d’assurer une saine gestion des forêts québécoises.

Le Devoir révélait jeudi que la SADF que le gouvernement compte adopter cette année met de côté des cibles à caractère environnemental pourtant déterminées il y a déjà cinq ans, dans la première mouture de la SADF. C’est le cas de l’objectif de maintenir à 80 % le « pourcentage territoire où la structure d’âge diffère peu ou modérément par rapport à la forêt naturelle ».

Même chose pour le taux de forêts qui sont au stade de « régénération ». Celui-ci ne devait pas dépasser 35 % du territoire, selon le document présenté en 2010. Québec a aussi supprimé l’objectif de réduction de 1,7 million de tonnes de gaz à effet de serre attribuable à l’utilisation accrue du bois en construction, mais aussi au remplacement de combustibles fossiles par la biomasse forestière.

Le gouvernement s’est néanmoins voulu rassurant jeudi. « Le retrait des cibles ne constitue pas un changement de cap, mais davantage un changement dans l’approche de communication », a fait valoir le porte-parole du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Jacques Nadeau.

« Lorsque l’ensemble des cibles et des indicateurs auront été élaborés, elles seront réintroduites » dans le projet de SADF, a-t-il ajouté. Selon ce qu’a indiqué M. Nadeau, « des cibles et des indicateurs existent déjà. D’autres sont en cours d’élaboration ». Le MFFP n’a toutefois pas précisé quelles seraient les cibles, quels éléments seraient touchés ni quand les objectifs seront rendus publics.

« Le gouvernement est parfaitement en mesure d’assurer une gestion durable des forêts », a conclu le porte-parole du MFFP.

Contraire à la Loi

Ce n’est toutefois pas l’avis de la Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec), qui juge que le document soumis par Québec à la « Table des partenaires de la forêt » est loin de répondre aux principes d’une gestion durable des forêts québécoises. Il ferait même carrément fi du principe d’aménagement écosystémique des forêts, qui suppose le maintien de la biodiversité et la viabilité des écosystèmes.

Globalement, l’organisme dénonce un « changement d’approche majeur » entre la proposition à l’étude en 2010 et celle présentée en 2015. Québec est ainsi passé « de cibles chiffrées et mesurables à des actions à réaliser, mais sans cibles ni indicateurs ». Or, la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier mentionne clairement la nécessité d’établir des « objectifs clairs » et d’atteindre des « résultats mesurables » en matière de gestion des ressources du territoire.

Nature Québec, qui est également membre de la Table des partenaires, déplore vivement le changement de cap opéré par le gouvernement. « Dans la première version, il y avait des indicateurs et des cibles à atteindre, notamment pour la protection des vieilles forêts et l’augmentation des aires protégées, rappelle Sophie Gallais, chargée de projet Aires protégées. Maintenant, on se contente d’énumérer des actions administratives qui n’assurent en rien la mise en oeuvre d’un aménagement écosystémique. C’est un changement qui est tout en subtilités, mais qui est en fait un recul significatif. »

Selon l’organisme écologiste, la SADF présentée par le gouvernement du Québec va carrément « à l’encontre » de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier.

Caribou menacé

La SNAP critique en outre le manque d’ambition en ce qui a trait à la création d’aires protégées. « Le gouvernement se contente de répéter son objectif de protéger 12 % du territoire au plus tard cette année, fait valoir le biologiste Pier-Olivier Boudreault. Mais il ne faut pas seulement protéger les zones très éloignées du Nord. Il faut que la protection soit représentative de la diversité des écosystèmes forestiers. Ça veut dire de protéger des forêts qui ont un potentiel « commercial ». Et il faudrait se donner un objectif à long terme. »

Selon M. Boudreault, des régions essentielles pour la survie du caribou forestier ne bénéficient toujours pas des mesures de protection nécessaires. Le Forestier en chef affirmait d’ailleurs récemment que les méthodes de récolte de bois actuellement en vigueur risquent de mener l’espèce au seuil de l’extinction au Québec. Des constats aussitôt rejetés par le ministre Laurent Lessard.

Selon la SNAP Québec, il est donc évident que le portrait d’ensemble de la SADF « ne concorde pas avec une vision pour mettre en oeuvre l’un des meilleurs régimes forestiers au monde », comme se plaît à le répéter le gouvernement Couillard. L’organisme considère donc que « des modifications majeures » sont requises. Plusieurs ont d’ailleurs déjà été proposées lors de la consultation publique tenue en 2010.

L’organisme environnemental estime toutefois que le gouvernement semble pressé d’aller de l’avant. La dernière rencontre de la Table des partenaires a eu lieu le 13 avril dernier. Le ministère a ensuite remis une copie du projet de SADF aux membres, qui avaient jusqu’au 27 avril pour transmettre leurs commentaires. Dans la lettre envoyée aux organismes, Québec souligne cependant que les « modifications qui pourraient être apportées à cette étape-ci » au projet de SADF « seront limitées, de manière à favoriser son adoption par le Conseil des ministres dans les meilleurs délais ».

Selon ce qu’a fait valoir le MFFP jeudi, l’adoption de la SADF serait prévue pour l’automne 2015.

3 commentaires
  • Patrick Boulanger - Inscrit 28 mai 2015 19 h 58

    « Le gouvernement est parfaitement en mesure d’assurer une gestion durable des forêts », a conclu le porte-parole du MFFP. (Le Devoir)

    Je ne doute pas une seconde que le gouvernement est parfaitement en mesure d’assurer une gestion durable de nos forêts. Toutefois, j'ai des doutes sur sa volonté de mettre en place une telle gestion.

  • André Demers - Abonné 28 mai 2015 20 h 45

    Pas un changement de cap, mais une esquive quant aux engagements

    Que L'agent d'information du ministère, au lieu du Ministre, soit celui chargé d'endormir l'opinion publique ne surprend pas. La position du ministère de refuser d'inclure des engagements clairs, mesurables, est une esquive pour qui témoigne de l'ambivalence de ce gouvernement quand il s'agit d'assumer sa pleine responsabilité à l'égard de l'environnement. CF les choix effectués concernant la cimenterie de Port-Daniel, Anticosti, les pipelines, etc.

  • André Savary - Inscrit 28 mai 2015 22 h 12

    Confiance Zéro

    Aucune confiance en ce gouvernement et son équipe pour ce qui est de l'environnement...
    Couillard l,a dit d,ailleurs, "un caribou ça vaut pas une job..." Peut importe la job!

    Après la santé, l'éducation, il reste encore la foret, l'environnement à détruire... Ça iils en ont la volonté et la capacité...