Une nouvelle stratégie édulcorée

Photo: Lawrence Côté-Collins

La stratégie d’aménagement durable des forêts (SADF) que le gouvernement Couillard est sur le point d’adopter est truffée de reculs par rapport à l’ancienne mouture, dénoncent deux organismes ayant pris part à son élaboration. Le projet de stratégie, obtenu par Le Devoir, met effectivement de côté des cibles à caractère environnemental pourtant déterminées il y a déjà cinq ans.

Selon le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, la SADF qui doit être adoptée sous peu constitue « l’âme » du régime forestier qui est déjà en vigueur depuis 2013. Elle présente « la vision d’avenir de la foresterie du ministère », souligne d’ailleurs le ministre Laurent Lessard dans le document d’une quarantaine de pages présentant le projet de SADF. Elle doit en effet servir d’assises à toute la gestion forestière québécoise pour les 20 prochaines années.

La Société pour la nature et les parcs (SNAP Québec) juge toutefois que le document soumis par Québec à la « Table des partenaires de la forêt » est loin de répondre aux principes d’une gestion durable des forêts québécoises. Il ferait même carrément fi du principe d’aménagement écosystémique des forêts, qui suppose le maintien de la biodiversité et la viabilité des écosystèmes.

Globalement, l’organisme dénonce un « changement d’approche majeur » entre la proposition à l’étude en 2010 et celle présentée en 2015. Québec est ainsi passé « de cibles chiffrées et mesurables à des actions à réaliser, mais sans cibles ni indicateurs ». Or, la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier mentionne clairement la nécessité d’établir des « objectifs clairs » et d’atteindre des « résultats mesurables » en matière de gestion des ressources du territoire.

Cibles retirées

Dans une analyse comparative des deux moutures de la SADF, le biologiste Pier-Olivier Boudreault, chargé de projet en conservation et foresterie à la SNAP Québec, note ainsi un total de sept « cibles » précises qui ont tout simplement disparu. C’est le cas de l’objectif de maintenir à 80 % le « pourcentage territoire où la structure d’âge diffère peu ou modérément par rapport à la forêt naturelle ». Même chose pour le taux de forêts qui sont au stade de « régénération ». Celui-ci ne devait pas dépasser 35 % du territoire, selon le document de 2010.

Le « projet » de SADF soumis le mois dernier par le ministre Lessard ne contient plus de telles cibles. On se contente désormais d’évoquer la nécessité d’« inclure des cibles de structure d’âge dans la stratégie d’aménagement de chaque plan d’aménagement forestier intégré tactique et en tenir compte dans le calcul des possibilités forestières ».

Dans un contexte de lutte contre les changements climatiques, le document de 2010 fixait également un objectif de réduction de 1,7 million de tonnes de gaz à effet de serre attribuable à l’utilisation accrue du bois en construction, mais aussi au remplacement de combustibles fossiles par la biomasse forestière. L’objectif devait même être atteint en 2016.

La nouvelle version de la SADF ne fixe toutefois aucun objectif. Le document souligne que le gouvernement entend « favoriser » une offre de biomasse, mais aussi « poursuivre les efforts visant à promouvoir l’utilisation du bois dans la construction en vue de tirer pleinement profit des bénéfices environnementaux de la construction verte ».

Nature Québec, qui est également membre de la Table des partenaires, déplore vivement le changement de cap opéré par le gouvernement. « Dans la première version, il y avait des indicateurs et des cibles à atteindre, notamment pour la protection des vieilles forêts et l’augmentation des aires protégées, rappelle Sophie Gallais, chargée de projet Aires protégées. Maintenant, on se contente d’énumérer des actions administratives qui n’assurent en rien la mise en oeuvre d’un aménagement écosystémique. C’est un changement qui est tout en subtilités, mais qui est en fait un recul significatif. »

Selon l’organisme écologiste, la SADF présentée par le gouvernement du Québec va carrément « à l’encontre » de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier.

Aires protégées

La SNAP critique en outre le manque d’ambition en ce qui a trait à la création d’aires protégées. « Le gouvernement se contente de répéter son objectif de protéger 12 % du territoire au plus tard cette année, fait valoir Pier-Olivier Boudreault. Mais il ne faut pas seulement protéger les zones très éloignées du Nord. Il faut que la protection soit représentative de la diversité des écosystèmes forestiers. Ça veut dire de protéger des forêts qui ont un potentiel “ commercial ”. Et il faudrait se donner un objectif à long terme. »

Selon M. Boudreault, des régions essentielles pour la survie du caribou forestier ne bénéficient toujours pas des mesures de protection nécessaires. Le Forestier en chef affirmait d’ailleurs récemment que les méthodes de récolte de bois actuellement en vigueur risquent de mener l’espèce au seuil de l’extinction au Québec. Des constats aussitôt rejetés par le ministre Laurent Lessard.

Selon la SNAP Québec, il est donc évident que le portrait d’ensemble de la SADF « ne concorde pas avec une vision pour mettre en oeuvre l’un des meilleurs régimes forestiers au monde », comme se plaît à le répéter le gouvernement Couillard. L’organisme considère donc que « des modifications majeures » sont requises. Plusieurs ont d’ailleurs déjà été proposées lors de la consultation publique tenue en 2010.

L’organisme environnemental estime toutefois que le gouvernement semble pressé d’aller de l’avant. La dernière rencontre de la Table des partenaires a eu lieu le 13 avril dernier. Le ministère a ensuite remis une copie du projet de SADF aux membres, qui avaient jusqu’au 27 avril pour transmettre leurs commentaires. Dans la lettre envoyée aux organismes, Québec souligne cependant que les « modifications qui pourraient être apportées à cette étape-ci » au projet de SADF « seront limitées, de manière à favoriser son adoption par le Conseil des ministres dans les meilleurs délais ».

28 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 28 mai 2015 01 h 45

    Le gouvernement et l'industrie forestière travaillent de pair


    En lisant cet article, j'ai eu envie de pleurer. Je vois à chaque heure du jour et tous les jours de l'année d'immenses camions sortir du traversier à Sorel et à chaque fois, ça me crève le cœur. C'est comme une procession mortuaire qui se déroule sous mes yeux et c'est intenable.

    Les gouvernements qui se succèdent semblent n'avoir aucune, mais absolument aucune sensibilité et aucun intérêt pour nos forêts que je considère - comme bien d'autres - comme des trésors qui méritent une extrême protection.

    La saignée dure depuis trop longtemps. Il faut que ça s'arrête!!!

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 mai 2015 12 h 59

      Vous croyez que ça va arrêté, jamais tant que nous ne serons pas chez nous pour défénir notre propre projet de société avec les valeurs que nous voulons se donné comme peuple indépendant plus à la merci de ces arnaqueurs de la planète.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 28 mai 2015 14 h 23

      Vous avez le nez collé à l'arbre et vous ne voyez pas la forêt. La récolte de bois continuera, c'est une richesse renouvelable qui servira à d'autres compagnies que Résolu, pour d'autres utilisations, entre autres pour diminuer l'empreinte du carbone.

  • Murielle Tétreault - Abonnée 28 mai 2015 06 h 08

    On se demande comment ce gouvernement peut se permettre de se dire Libéral.il ne font que renier l'héritage des Jean Lesage, Paul Gerin-Lajoie et P.E. Lapalme. Détruire l'état québécois .Voila leur leitmotiv .Ils nous disent ne pas vouloir léguer une trop grosse dette à nos enfants mais c'est un pays en lambeaux qu'il vont léguer,un patrimoine en miettes.

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 mai 2015 12 h 55

      Vous avez tout compris, rien a ajouté.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 28 mai 2015 07 h 37

    De l'importance de l'humilité

    La mesure étant quelque chose de beaucoup plus précis qu'une évaluation, nos politiciens dominants préfèrent la seconde à la première, l'estimant moins contraignante dans le contexte d'austérité budgétaire qu'ils auront mis en place: ils ne veulent pas se faire reprocher de ne pas avoir atteint des objectifs chiffrables, surtout lorsque les moyens envisagés s'avèrent au départ insuffisants ou même contraires. Ils aiment ce qui est flou et vague, difficile à évaluer, non mesurable, beaucoup d'entre nous aussi peut-être, probablement parce que nous aimons leur laisser la gouverne: leur spécialité est la politique. Malgré ses beaux discours sur le désengagement de l'État, une bonne partie de la classe politique dominante aura donc tendance à détester qu'on se passe d'elle. Dans le présent débat forestier, des compagnies privées localisées ici et ailleurs prennent les devants pour des raisons principalement économiques, se donnent accessoirement des normes (FSC) environnementales et morales fortes plus exigeantes que ce à quoi notre classe politique et nous-mêmes les soumettrions démocratriquement, et les font par la suite correctement et effectivement appliquer à l'une d'entre elles. Et s'il fallait que les compagnies minières et pétrolières défendent l'avenir de la planète en faisant la même chose ! Alors, n'irions-nous pas tous mieux ? Tous unis autour du même objectif, chacun avec ses moyens.

  • Gilles Gagné - Abonné 28 mai 2015 08 h 22

    Ce gouvernement est d'une lâcheté environnementale impossible à tolérer. Il détruit notre société à une vitesse vertigineuse devant une population retraitée dans sa chaumière.

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 mai 2015 13 h 04

      Oui une société qui a démissionné, même pas foutu de comprendre que si elle était chez eux, elle pourrait mettre fin à ces folies et se doté d'un projet de société équitable et durable en harmonie avec son environnement. Non au lieu de ça on continue à se tirer des roches pendant qu'eux y s'en mettent toujours plein les poches. Pauvres colonisés que nous sommes encore et toujours.

  • Gilles Théberge - Abonné 28 mai 2015 08 h 28

    On commence à mieux comprendre

    Plus clairement l'hécatombe que Lessard a créé dans le ministère. Souvenons-nous qu'au cours de la dernière année des dizaines de biologistes rattachés au secteur faune ont été brutalement congédiés sans explication.

    Il est probablement plus facile d'orienter les activités forestières quand il n'y a personne sur le terrain pour signaler les dangers d'une exploitation sans repères écologiques.

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 mai 2015 13 h 07

      La recette est utilisé aux deux paliers gouvernementaux et on continue à voter pour ces fraudeurs à cravates. Malgré toutes les commissions Charbonneau qu'on pourrait avoir le petit peuple que nous sommes à démissionner.