Le Saint-Laurent aux prises avec de nouvelles menaces

Les perturbateurs endocriniens que sont les retardateurs de flammes PBDE font partie des contaminants « émergents » qui polluent le fleuve.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les perturbateurs endocriniens que sont les retardateurs de flammes PBDE font partie des contaminants « émergents » qui polluent le fleuve.

Si la santé globale du Saint-Laurent s’est améliorée au cours des dernières années, il demeure très sensible aux impacts de l’activité humaine, en plus d’être confronté à de nouvelles menaces. C’est ce que conclut le rapport « Portrait global de l’état du Saint-Laurent 2014 », qui constate notamment l’émergence de contaminants, le développement d’espèces envahissantes et les effets des changements climatiques.

« Le fleuve Saint-Laurent est actuellement dans un état généralement stable, mais demeure un système très fragile et soumis à des pressions constantes. Et si certains indicateurs s’améliorent, d’autres se détériorent », résume Jean-Éric Turcotte, directeur général de Stratégies Saint-Laurent.

Cet organisme non gouvernemental a participé à la rédaction, avec Québec et Ottawa, du rapport produit dans le cadre du suivi de l’état du Saint-Laurent. Mais la publication récente de ce document, qui couvre la portion fluviale, l’estuaire et le golfe, est passée totalement inaperçue.

Quelques bonnes nouvelles

Le bilan, réalisé tous les cinq ans, dresse pourtant un portrait assez révélateur du fleuve aux grandes eaux. Au chapitre des bonnes nouvelles, on constate le recul de polluants autrefois omniprésents dans les sédiments, comme le mercure, les BPC et les HAP. Mais ceux-ci représentent toujours une « menace réelle » dans certains secteurs, dont le sud du lac Saint;Louis, « le secteur en aval de Montréal, le delta de Sorel, au lac Saint-Pierre, et les ports de Montréal et de Québec ».

M. Turcotte précise également que des contaminants « émergents » sont de plus en plus présents dans le Saint-Laurent. C’est le cas des retardateurs de flammes (PBDE). Ceux-ci sont utilisés dans les produits électroniques, les textiles et les plastiques depuis les années 1970.

Or, on sait aujourd’hui que ces produits pourraient être cancérigènes, en plus de perturber le système endocrinien, précise Jean-Éric Turcotte. Qui plus est, ils ont « un potentiel de bioaccumulation et peuvent provoquer des effets néfastes chez les animaux ». On retrouve d’ailleurs des concentrations croissantes de PBDE tout au long de la chaîne alimentaire, au point de présenter « de nombreux dépassements de critères pour la vie aquatique ». Ils sont même dans la mire des chercheurs en raison de l’impact qu’ils pourraient avoir sur le succès reproducteur des bélugas.

Du plastique dans le fleuve

La famille des produits pour les soins personnels représente elle aussi des risques environnementaux de plus en plus significatifs, conclut le « Portrait de l’état du Saint-Laurent ». Ces produits regroupent les médicaments (hormones, antidépresseurs, etc.) et les produits d’hygiène et de beauté.

Des produits comme les exfoliants contiennent par exemple des microbilles de plastique qui se retrouvent dans le fleuve. Des chercheurs de l’Université McGill ont d’ailleurs découvert que le Saint-Laurent est lourdement contaminé par le plastique. À certains endroits, entre Montréal et Québec, les chercheurs ont trouvé plus d’un millier de microbilles par litre de sédiments, une proportion largement supérieure à celle des sédiments marins dans les secteurs les plus contaminés au monde.

La prévalence des microplastiques dans le fleuve Saint-Laurent évoque la possibilité que les poissons et d’autres animaux les ingèrent. Si l’on connaît mal les effets des microplastiques sur l’environnement, on sait néanmoins que les surfaces de ces particules attirent des polluants chimiques, alors déposés dans l’organisme des animaux après l’ingestion de plastiques.

Selon M. Turcotte, tous ces nouveaux contaminants sont « inquiétants ». « Il faut donc maintenir le financement de la recherche pour avoir des informations qui sont “ à jour ”, mais il faut aussi envisager des prises de position politiques et réglementaires », ajoute-t-il.

Espèces envahissantes

Le suivi des « espèces envahissantes » mériterait également davantage d’attention, estime le directeur général de Stratégies Saint-Laurent. « Est-ce qu’on met ce qu’il faut comme moyens pour lutter efficacement contre ces espèces ? Nous avons bien quelques programmes de suivi qui permettent de documenter la problématique, mais on pourrait en faire davantage. »

Certaines espèces de poissons, de crustacés et de plantes ont en effet été introduites dans cet écosystème au fil des ans, notamment par les navires. « Elles viennent concurrencer les espèces en place, mais aussi envahir des secteurs au point de faire disparaître des espèces indigènes. »

Le hic, c’est que le Québec a présentement peu de moyens pour éviter ces arrivages indésirables. Jean-Éric Turcotte craint d’ailleurs l’arrivée de la carpe asiatique. Ces poissons, introduits accidentellement dans le Mississippi il y a plus de 20 ans, ont réussi à remonter jusqu’aux Grands Lacs, annihilant d’autres espèces sur leur passage. Le Saint-Laurent est désormais menacé. « C’est inquiétant. On se croise les doigts pour que la migration vers le Saint-Laurent ne se fasse pas rapidement. »

M. Turcotte estime aussi que l’on ne pourra pas éviter les impacts des changements climatiques, de la baisse du taux d’oxygène dans l’estuaire et de l’acidification des eaux. Or, ces phénomènes interreliés et provoqués en bonne partie par les émissions de CO2 issues de la combustion d’énergies fossiles ne peuvent que s’amplifier au cours des années à venir. Ils auront d’ailleurs des impacts sur l’ensemble de l’écosystème du Saint-Laurent.

Le problème, c’est qu’ils se font de plus en plus sentir à une époque où les fonds consacrés à la recherche tendent à s’amenuiser. Le gouvernement Harper a par exemple supprimé l’essentiel de la recherche en écotoxicologie qui était auparavant menée sur le Saint-Laurent. Une décision politique qui n’est pas sans conséquence. Un exemple ? Le suivi des PBDE, source de vive inquiétude pour les scientifiques, s’est arrêté net en 2012.

7 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 22 mai 2015 06 h 44

    Inquiétant

    Toujours très inquiétant d'assister à cet lente évolution de notre perte.
    Notre longue agonie car il s'agit probablement de l'agonie de l'espèce humaine déshumanisée. Nous n'avons en plus aucun réflexe de survie. Nous gardons la tête dans le sable en nous croisant les doigts qu'un sauveur nous épargne...
    Seuls nous ne pouvons faure reculer le pouvoir de l'argent mais on peut essayer de mettre de la pression sur ceux qui ont du pouvoir.

  • Marc G. Tremblay - Inscrit 22 mai 2015 09 h 52

    Demain..., ça ressemblera à quoi ?

    Hier..., on croyait que notre environnement naturel serait éternel et on l'exploitait jusqu'auboutisme, tout en y déversant sans vergogne tous nos déchets. Aujourd'hui..., on commence à chanter, je sais, je sais...!

    Hier..., nos ancêtres mourraient en bas âge suite à une grippe mal soignée, ou en donnant naissance "naturellement" à leur premier bébé. Aujourd'hui..., l'âgisme fait malheureusement partie des mentalités et l'on considère que "mourrir dans la dignité" est un grand cadeau que les politiques nous ont donné...!

    Et si demain, on commençait à mieux se respecter..., tout en acceptant de mieux s'adapter aux circonstances incontournables..., comme par exemple de payer, sans rechigner, 50% du budget gouvernemental à la santé ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 mai 2015 10 h 45

      Monsieur Tremblay,
      Ce mythe de la santé qui coûte cher provient du fait que nous avons deux gouvernements, dont un seul s'occupe de la santé. Après tout, se plaint-on que les municipalités dépensent une grande part de leur budget en voirie, ou que les commissions scolaires dépensent la totalité de leur budget en éducation?
      Le seul indice réel est la part du PIB consacrée à la santé. Et c'est aux États-Unis qu'elle est le plus élevée au monde, et par une marge importante.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 22 mai 2015 16 h 16

      Monsieur Auclair,
      Merci de cette belle contribution qui met les points sur les "i" et les barres sur les "t". Somme toute, vous admettez, comme moi, que le verre d'eau du St-Laurent est à-moitié plein, qu'il faut continuer de l'analyser..., tout en restant pragmatique.

  • Jean Menetrier - Abonné 22 mai 2015 12 h 27

    Eau potable?

    Pendant ce temps la ville de Québec continue à y puiser et à nous faire avaler cette "eau potable". Ça commence plutôt à ressembler à une potion magique qui pourrait bien expliquer le "mystère Québec" et son coliséen "bouillon de culture"!

  • Daniel Gagnon - Abonné 22 mai 2015 21 h 50

    Le fleuve notre symphonie pastorale

    Le fleuve Saint-Laurent est notre artère pulmonaire, notre grande valve circulatoire, notre symphonie pastorale et toute sa nature resplendit avec une véritable exubérance, cela se voit quand on suit ses côtes et ses anses pour nous rendre à Sept-Îles ou en Gaspésie.

    Il faut protéger notre Saint-Laurent, il faut rester vigilant, il faut protester, il faut contrer les politiques désastreuses et exterminatrices de nos gouvernements aveuglés par leur cupidité.

    Dans le cas du gouvernement Harper, le fanatisme et le refus de la science, cet acharnement à mener une politique de destruction, tout cela est parfaitement scandaleux.

  • Gilles Théberge - Abonné 24 mai 2015 22 h 37

    Et voilà!

    En effet «le Québec a présentement peu de moyens pour éviter ces arrivages indésirables», ce qui découle du fait que nous ne sommes pas souverains sur les eaux de NOTRE fleuve!

    Vive le commerce mondial. Vive la Carpe asiatique qu'on sait ne pouvoir que retarder son apparition. Vive ce qui est déjà là qu'on ne ait pas encore.

    Et vogue la galère.