Bill McKibben, militant du climat jusqu’au bout

Depuis le début des années 2000, Bill McKibben (au micro, à droite) mène une lutte à finir contre les énergies fossiles.
Photo: Jeff Chiu Associated Press Depuis le début des années 2000, Bill McKibben (au micro, à droite) mène une lutte à finir contre les énergies fossiles.

Avant même que le terme «réchauffement climatique» ne soit sur les écrans radars, Bill McKibben a fait de cet enjeu le combat de sa vie. Le militant écologiste le plus influent des États-Unis, chef de file d’une campagne mondiale de désinvestissement dans les énergies fossiles, sera bientôt de passage à Montréal. Il a répondu aux questions du Devoir.

À la veille de la rencontre de Paris, l’ex-journaliste, devenu gourou de la lutte contre les changements climatiques, n’a qu’un mot à l’endroit du gouvernement Harper, qui persiste à miser sur l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta. « Si l’exploitation à plein régime des sables bitumineux ne transforme pas la planète en enfer, ça lui en donnera du moins l’allure. Il y a quatre ou cinq dépôts de carbone vraiment imposants dans le monde. Les sables bitumineux en font partie. Ils doivent être laissés dans le sol, tout comme la forêt amazonienne doit être protégée », explique M. McKibben, dans une conversation engagée par courriel avec Le Devoir. Le militant sera l’invité, le 13 juin prochain, de la foire Écosphère à Montréal.

Depuis le début des années 2000, M. McKibben mène une lutte sans merci contre les énergies fossiles et, plus récemment, contre le projet d’oléoduc Keystone XL. Si le réchauffement du climat posait déjà un défi de taille à l’humanité, l’émergence des mégaprojets de pipelines a démultiplié l’ampleur de la menace, dit-il.

« Ce n’est clairement pas dans l’intérêt économique du Canada d’avoir les mains liées par une industrie en dents de scie, comme semblent le réaliser les électeurs de l’Alberta », dit-il, espérant que le nouveau gouvernement néodémocrate freinera l’essor de ces industries.

À l’instar de James Hansen, le réputé climatologue de la NASA qui fut le premier scientifique, en 1988, à alerter le Congrès américain sur le rôle de l’activité humaine dans le réchauffement planétaire, Bill McKibben affirme que, si l’oléoduc Keystone XL voit le jour, les réserves de sables bitumineux sont à ce point gigantesques que « si elles sont pleinement exploitées, la partie est perdue pour le climat ».

C’est à la suite de ce constat, en 2008, que M. McKibben fondait 350.org, un mouvement mondial contre l’exploitation des énergies fossiles, qui tire son nom d’une projection de Hansen prédisant qu’au-delà d’une concentration de 350 parties par million de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère, la planète « ne sera plus semblable à celle où la civilisation s’est développée et où s’est adaptée la vie sur Terre ».

Après l’échec de Copenhague, M. McKibben a de nouveau fourbi ses armes et orchestré le plus vaste mouvement de désobéissance civile des dernières décennies aux États-Unis. Emprisonné trois jours à Washington avec d’autres manifestants, il a été hissé en 2009 par le magazine Foreign Policy parmi les 100 penseurs les plus influents de la planète et s’est vu décerner en 2013 le prix Gandhi pour la paix.

Quelques mois après la plus vaste manifestation populaire sur le climat l’automne dernier à Manhattan, le président Obama opposait son veto au projet Keystone XL. « Je crois que les Américains commencent à comprendre qu’il s’agit d’une crise majeure, et qu’ils peuvent faire quelque chose à ce sujet. Mais c’est une bataille continue que nous devons mener contre le petit, mais incroyablement puissant groupe des magnats du pétrole, du gaz et du charbon qui contrôlent une grande part de la politique américaine, et canadienne aussi, j’ai bien peur. »

Malgré le veto présidentiel (le Congrès à majorité républicaine demeure favorable au projet), M. McKibben reste très critique à l’égard du président Obama qui, dit-il, a « fait plus que George Bush en essayant de réduire la demande pour le carbone, mais peu pour réduire l’approvisionnement. Sous son mandat, la production de pétrole et de gaz aux États-Unis a monté en flèche. »

 

La Norvège, un modèle révolu

L’environnementaliste juge par ailleurs « navrants » les choix des gouvernements québécois, tant péquiste que libéral, qui rêvent de faire du Québec la « Norvège d’Amérique » en injectant des millions dans l’exploration du pétrole à Anticosti. « Les politiciens courbent l’échine devant ces industries. La Norvège s’affaire à désinvestir ses avoirs dans ces énergies. Ce qui semblait logique il y a 30 ans, quand nous ne connaissions pas le réchauffement climatique, n’a plus aucun sens maintenant. Clairement, la seule chose intelligente est de se tourner vers les énergies renouvelables », martèle-t-il.

Au National Geographic, il affirmait récemment que la seule voie pour éviter le « point de non-retour » était de taxer lourdement les industries tirant profit des énergies fossiles. D’ailleurs, 350.org est à la tête d’un vaste mouvement appelant au désinvestissement des industries charbonnières, pétrolières et gazières.

Des dizaines d’universités américaines et européennes, de villes, de fondations et de congrégations religieuses ont déjà retiré de leurs fonds de dotation ou de leurs fonds de pension les actions de quelque 200 compagnies exploitant les énergies fossiles, dont les géants BP, ExxonMobil ou GazProm.

« Ce mouvement les affaiblit déjà. Quand la famille Rockefeller — la première dynastie des énergies fossiles — annonce qu’elle ne désire plus investir dans le charbon et le pétrole, pour des raisons morales, cela envoie un très fort signal », affirme le militant. Même si ces industries engrangent toujours des profits magistraux, M. McKibben croit qu’il est encore temps de renverser la vapeur. « Ça prendra beaucoup de travail, mais moins que d’essayer de survivre dans un environnement radicalement transformé, conclut-il. Quand nous n’aurons plus à nous soucier que des déversements d’énergie solaire, nous appellerons ça une journée ensoleillée ! »

Bill McKibben en cinq dates

1960 Naissance à Boston.

1989 Publication de son livre The End of Nature, aujourd’hui traduit dans 24 langues.

2007 Il pilote la campagne Step It Up, pressant le Congrès américain d’agir contre le réchauffement climatique.

2008 Fondation de 350.org.

2014 Il remporte le Right Livelihood Award, surnommé le prix Nobel alternatif, pour son engagement dans la lutte contre les changements climatiques.
 
«Les politiciens courbent l’échine devant ces industries. La Norvège s’affaire à désinvestir ses avoirs dans ces énergies. Ce qui semblait logique il y a 30 ans, quand nous ne connaissions pas le réchauffement climatique, n’a plus aucun sens maintenant. Clairement, la seule chose intelligente est de se tourner vers les énergies renouvelables.»

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