Plus de 200 000$ pour savoir comment exploiter le pétrole

Aucun gisement pétrolier n’a jusqu’ici été découvert sur Anticosti, malgré des décennies de recherche financées notamment par l’État québécois.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Aucun gisement pétrolier n’a jusqu’ici été découvert sur Anticosti, malgré des décennies de recherche financées notamment par l’État québécois.

Le gouvernement Couillard vient d’accorder un contrat en vue de la réalisation d’une étude qui devra « estimer et décrire » les infrastructures qui seraient nécessaires pour exploiter le pétrole de l’île d’Anticosti, a appris Le Devoir. Le document devrait notamment évoquer la construction d’un réseau de pipelines, mais aussi les marchés d’exportation pour l’hypothétique ressource.

Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) a accordé le contrat à la firme WSP Canada, anciennement Genivar. Fait à noter, la réalisation de cette étude coûtera plus cher que prévu à l’État québécois. Le contrat a en effet été conclu pour un montant de 210 820 $. L’appel d’offres indiquait à l’origine un montant estimé à 125 000 $.

En théorie, un rapport préliminaire devait être remis par l’entreprise retenue le 11 mai prochain, suivi d’un rapport final le 30 juin. Le Devoir a demandé jeudi au cabinet du ministre Pierre Arcand si ces délais étaient toujours en vigueur. « On m’indique que le contrat est sur le point d’être signé. Les détails seront publics une fois que ce sera le cas », a simplement répondu l’attachée de presse du ministre, Véronique Normandin. Du côté du ministère, on a néanmoins souligné que Québec « pourrait devoir repousser les délais ».

Il n’a pas été possible d’obtenir de copie du contrat conclu avec WSP Canada. Le ministère a invité Le Devoir à effectuer une demande d’accès à l’information pour tenter de l’obtenir.

Pipelines et exportation

Cette étude est réalisée dans le cadre de l’évaluation environnementale stratégique (EES) que mène le gouvernement Couillard pour l’île d’Anticosti. « L’objectif fondamental du projet est de proposer des solutions durables et respectueuses de l’environnement en matière d’infrastructures de transport des hydrocarbures sur l’île d’Anticosti et vers les marchés de consommation », précise le document de l’appel d’offres lancé au début du mois de mars.

Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) souhaite ainsi obtenir une description de ce qui serait nécessaire pour « collecter, entreposer, épurer, traiter et transporter » le pétrole jusqu’à un éventuel « terminal d’exportation ». Cette étude, qui doit servir à évaluer la « rentabilité économique » d’une exploitation d’énergies fossiles, exclut cependant les « infrastructures routières nécessaires à l’exploitation des puits de forage ».

Le gouvernement évoque clairement l’idée de construire un réseau de pipelines sur l’île. Il demande ainsi à l’entreprise retenue d’« identifier les emplacements possibles des infrastructures de transport et connexes ainsi qu’un ou des tracés privilégiés pour les réseaux de transport par canalisation considérant les caractéristiques (physiques, humaines, économiques, topographique, etc.) propres à l’île ».

Vers un port pétrolier

Selon un autre document précisant des éléments de l’appel d’offres, le MERN s’engage à fournir à l’entreprise les courbes bathymétriques autour d’Anticosti. Ces informations sont essentielles pour connaître la profondeur des eaux du Saint-Laurent ceinturant l’île, et donc, pour déterminer où pourrait être construit un éventuel port pétrolier. Ce secteur est reconnu historiquement comme un haut lieu de naufrages et la navigation y est particulièrement complexe.

Pour la première fois depuis que le potentiel pétrolier de l’île est évoqué publiquement, on parle ouvertement d’exporter cette énergie fossile hors Québec. Le MERN fournira d’ailleurs au soumissionnaire retenu « une analyse préliminaire portant sur les marchés domestiques et extérieurs présentant un potentiel d’exportation » du pétrole. Et l’étude qui sera produite au cours des prochains mois devra inclure une « analyse » des solutions pour le transport, dont celui « vers les marchés de consommation outre-mer ».

Les partisans de l’exploitation du pétrole d’Anticosti ont pourtant toujours mis en avant l’argument voulant que cette ressource permettrait de remplacer les importations québécoises. Le slogan de Pétrolia, qui réalise les travaux d’exploration menés sur l’île et financés par Québec, est d’ailleurs assez clair : « Le pétrole d’ici, par des gens d’ici, pour ici. » Mais il faut dire que les raffineries québécoises ont une capacité de traitement d’environ 400 000 barils par jour. Or, avec les projets d’inversion du pipeline 9B d’Enbridge et la construction d’Énergie Est, plus de 1,4 million de barils couleront bientôt vers le Québec chaque jour.

Démarche précipitée

Selon l’ingénieur en géologie Marc Durand, le gouvernement met « la charrue devant les boeufs » en lançant une telle étude dès maintenant. « On ne sait toujours pas s’il y a du pétrole exploitable sur Anticosti, ni dans quels secteurs il se trouverait. Je ne vois donc pas sur quelles données WSP Canada pourra se baser pour produire son étude », a-t-il fait valoir jeudi.

Il est vrai que les nouveaux travaux d’exploration sur Anticosti, financés majoritairement par Québec (56,7 millions), ne sont toujours pas complétés. L’an dernier, seuls 6 des 18 forages prévus ont pu être complétés. Les autres doivent l’être cette année. Par la suite, en fonction des résultats des travaux, trois forages avec fracturation seront réalisés en 2016. Après cette étape, d’autres travaux d’exploration pourraient suivre avant une éventuelle décision sur une exploitation commerciale.

Aucun gisement pétrolier n’a jusqu’ici été découvert sur Anticosti, malgré des décennies de recherche financées notamment par l’État québécois. Selon une étude préliminaire menée par une firme américaine, le sous-sol de l’île pourrait renfermer quelque 40 milliards de barils de pétrole de schiste. Mais si un tel potentiel commercial était établi, il faudrait forer au moins 12 000 puits sur l’île pour extraire de 1 % à 2 % de tout le pétrole, selon une étude de Marc Durand. Un tel scénario intensif d’exploitation est similaire à ce qu’on voit actuellement au Dakota du Nord.

Par ailleurs, M. Durand estime qu’une étude sur les infrastructures nécessaires pour exploiter le pétrole d’Anticosti ne devrait pas être menée dans le cadre d’une EES. Selon lui, il s’agit davantage d’une « proposition d’affaires » que d’une étude environnementale. Pour le moment, cet appel d’offres en lien avec les infrastructures à construire sur Anticosti est le seul lancé dans le cadre de l’EES menée sur l’île.

7 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 7 mai 2015 18 h 23

    La transparence?

    Vous voulez connaître le contenu de l'entente? Nous c'est non, faites une demande d'accès à l'information. Et vlan! Ça coûte plus cher que prévu? (le double) à cause des délais. Éh ben! Les objectifs sont modifiés et il faudra construire un port en zone à risque? éh ben! Nous avons maintenant suffisamment de pétrole au Québec, et il faudra donc exporter ce pétrole, ça prend des pipelines et un port. Pour acheminer le pétrole de l'Alberta? Ben non voyons!
    Robert Beauchamp

  • Sylvain Archambault - Abonné 7 mai 2015 22 h 37

    Des ingénieurs pour évaluer les impacts environnementaux!!

    Un contrat "secret"... des coûts qui sont presque le double du budget initial... une évaluation des infrastructures pour l'exportation du pétrole anticostien alors qu'on ne sait même pas s'il y a une seule goutte exploitable... "Le pétrole d'ici, pour les gens d'ici" envoyé outre-mer...

    Vous en voulez d'autres?
    Aux pages 12 à 14 du document d'appel d'offres, on demande de prendre en compte plusieurs critères environnementaux:
    "solutions durables et respectueuses de l'environnement"
    "évaluer les impacts potentiels (sociaux, environnementaux, économiques)"

    Toutefois, à la page 43 du document d'appel d'offres, on apprend que l'équipe de travail requise n'est constituée que d'ingénieurs, sans aucun spécialiste en environnement!

    Comment donc ces ingénieurs pourront-ils s'acquitter adéquatement de la tâche d'évaluer les impacts "environnementaux" ??

    Sylvain Archambault
    Coalition Saint-Laurent

  • Marc Durand - Abonné 8 mai 2015 13 h 08

    L'ÉES Anticosti - l'ÉES Hydrocarbures - les 64 études annoncées

    Alexandre Shields a eu l'amabilité de me demander une courte entrevue. Il a bien saisi les enjeux en cause à Anticosti. Ceux qui souhaitent comprendre les détails des deux analyses auxquelles on réfère ici peuvent aller les lire à ces deux liens: https://www.facebook.com/notes/697037550423771/
    et
    http://rochemere.blogspot.ca/2014/07/12000-puits-e

    Marc Durand, doct-ing en géologie appliquée

    • Sylvain Mélançon - Inscrit 9 mai 2015 04 h 40

      Merci M. Durand c'est justement ce que je cherchais.

  • Yvon Pesant - Abonné 8 mai 2015 15 h 11

    Pétrole de schiste

    On ne cherche plus de gisement de pétrole conventionnel à Anticosti mais on se prépare hardiment à y exploiter du pétrole de schiste: le plus sale, le plus cher, le plus à risque de toutes sortes de problèmes. Et cela, dans une île pratiquement vierge ou peu s'en faut située dans une zone de grands aléas marins, à la frange de l'estuaire et du golfe Saint-Laurent. Un port pétrolier? Des oléoducs sous-marins? Et puis quoi encore?

    Pour arriver à ça, on paie la production d'études faites par des gens de génie à qui on demande de trouver les réponses que l'on souhaite tout aussi hardiment être celles que l'on veut avoir. La seule différence pour le gouvernement en place réside entre le "on" qui paie et le "on" qui veut avoir avec, ce nous semble-t-il, un préjugé favorable au second "on". Hon!

    "Hon! : ancienne interjection, exprimait l'étonnement, la surprise, parfois l'indignation ou la menace." (Dictionnaire encyclopédique Quillet, MCMLVIII)

    La menace est celle des courants marins changeants autant que forts et surprenants et celle des écueils qu'on dit nombreux en ces lieux. L'indignation est la mienne et celle de bien d'autres personnes qui demandent au gouvernement Couillard de changer de cap. Quant à la surprise et l'étonnement, ils sont peut-être ceux des ingénieurs auxquels on donne encore de l'argent pour encore étudier et encore rapporter. Allez savoir!

  • Sylvain Bolduc - Inscrit 8 mai 2015 20 h 49

    WSP c'est Genivar !!!

    Non mais quelle arnaque encore une fois des libéraux!!!

    On parle ici d'un contrat qui va à la même compagnie qui a été éclaboussée par la Comission Charbonneau et qui est en attente d'un verdict de l'AMF à savoir si elle sera banni comme Desseau l'est des contrats publiques!!

    Pourquoi octroyer un contrat douteux à une compagnie douteuse qui a été trouvé coupable du stratagème des dons illégaux au PLQ???!!!