Énergie Est: dire oui est «immoral»

«Il y a un mouvement continental très fort contre les sables bitumineux et [le Québec a] un rôle important à jouer pour prendre part à cette opposition, au lieu de devenir un allié des compagnies pétrolières », affirme Naomi Klein. 
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir «Il y a un mouvement continental très fort contre les sables bitumineux et [le Québec a] un rôle important à jouer pour prendre part à cette opposition, au lieu de devenir un allié des compagnies pétrolières », affirme Naomi Klein. 

En se montrant favorable au mégaprojet de pipeline de TransCanada, le gouvernement Couillard s’apprête à devenir complice du « pire crime » contre le climat de la planète, soit la croissance de l’exploitation des sables bitumineux. C’est ce que soutient l’auteure et militante Naomi Klein, qui déplore du même coup le silence complet des libéraux sur les impacts climatiques du projet Énergie Est.

« Je trouve cela franchement choquant qu’un projet comme celui-là soit apparemment déjà approuvé par le gouvernement du Québec », déplore-t-elle en entrevue au Devoir dans le cadre de la sortie de Tout peut changer (Lux), son cinquième ouvrage, consacré aux changements climatiques. « Même le gouvernement américain de Barack Obama oppose une résistance certaine au projet Keystone XL de TransCanada, qui est pourtant moins imposant », ajoute cette figure de proue du mouvement altermondialiste.

Elle adresse d’ailleurs un sérieux avertissement au gouvernement de Philippe Couillard, qui dit vouloir lutter contre la menace que représentent les bouleversements climatiques. « Si ce pipeline est construit, le Québec deviendra le complice du pire crime contre le climat dans le monde. Car il ne fait aucun doute qu’un pipeline de cette dimension, qui transportera 1,1 million de barils de pétrole par jour, est intimement lié à la croissance de la production des sables bitumineux albertains. »

Alors que Keystone XL est bloqué du côté américain et que l’opposition envers le pipeline Northern Gateway est toujours très forte, Naomi Klein estime qu’Énergie Est est justement devenu un projet « crucial » pour le lobby de l’énergie fossile. « Mais dans ce contexte de pression de l’industrie, dire oui serait totalement immoral. Le Québec doit plutôt saisir l’occasion d’envoyer un message fort. Au lieu de se faire le complice d’un tel crime, il doit agir pour faire changer les choses dans la lutte contre les changements climatiques. »

Gaz à effet de serre

Le gouvernement Couillard a cependant décidé de passer outre à la question des émissions de gaz à effet de serre résultant de la production pétrolière qui coulera dans ce pipeline. Une décision que déplore la militante. « Le Québec ne tient pas compte des impacts du projet sur les changements climatiques, alors que même le président américain a dit, dans le cas du projet Keystone XL, qu’il devait passer le test du climat. Comment le Québec peut-il prétendre avoir le moindre engagement envers la lutte contre les bouleversements du climat en ne tenant pas compte de cette question dans le cas d’Énergie Est ? »

Selon cette journaliste collaboratrice du quotidien britannique The Guardian, ce qui se passera au Québec au cours des prochains mois fera sans aucun doute l’objet d’une attention internationale. « Je sais que vous n’avez pas un gouvernement progressiste actuellement. Mais le monde compte sur le Québec, lui demande de demeurer dans sa tradition progressiste. Il y a un mouvement continental très fort contre les sables bitumineux et vous avez un rôle important à jouer pour prendre part à cette opposition, au lieu de devenir un allié des compagnies pétrolières. »

Le message de la science est d’ailleurs très clair. Selon une étude publiée en janvier dans la prestigieuse revue Nature, le Canada doit absolument laisser plus de 85 % de ses ressources pétrolières connues dans le sol s’il veut aider l’humanité à éviter la catastrophe climatique qui s’annonce. Un tel objectif imposerait de réduire radicalement la production des sables bitumineux, de façon à ce que celle-ci soit « négligeable » en 2020.

Or, en acceptant la construction de plus de 700 kilomètres de pipeline sur son territoire, le Québec « s’enchaînerait » pour « plusieurs décennies » à la croissance de l’industrie. Un pipeline comme Énergie Est, rappelle Naomi Klein, nécessitera des investissements de 12 milliards de dollars. Il est donc à prévoir que cette infrastructure sera utilisée à long terme, transportant chaque année plus de 400 millions de barils de pétrole brut. Chemin faisant, le pipeline traversa le territoire de 69 municipalités du Québec, mais aussi 641 cours d’eau.

L’auteure et cinéaste de renommée internationale estime en outre que si le gouvernement du Québec ne joue pas son rôle, il laissera le champ libre à l’Office national de l’énergie, organisme fédéral chargé d’étudier les pipelines. Mais cette institution est selon elle « totalement discréditée ». « Ils ne sont pas neutres du tout. Ils ont approuvé Northern Gateway alors que les audiences ont clairement démontré que ce projet était inacceptable. Et depuis, le gouvernement Harper a changé les règles pour accélérer les approbations. En fait, il n’y a pratiquement pas de différence entre l’industrie qui fait la promotion des pipelines et le gouvernement fédéral. »

Le gouvernement Couillard promet toutefois de mener sa propre évaluation environnementale du projet Énergie Est, et ce, depuis mai 2014. Mais rien de concret n’a encore été annoncé. En fait, Québec attend toujours que TransCanada dépose son avis de projet, qui constitue la première étape du processus. À titre de comparaison, l’Ontario étudie le projet depuis déjà plus d’un an. Le fédéral a aussi commencé son évaluation. Les audiences auront lieu à l’automne.

Au-delà de ce controversé projet de pipeline, le gouvernement libéral entend aussi lancer le Québec sur la voie de l’exploitation pétrolière, avec des projets privés déjà bien avancés en Gaspésie et le financement public de forages sur l’île d’Anticosti. Autant de décisions qui vont à l’encontre de la raison scientifique, résume Naomi Klein. « Se contenter d’accepter ce genre de projet, comme le fait le Québec, c’est la façon la plus lâche possible de gouverner tout en espérant gagner rapidement de l’argent. Il suffit d’octroyer les permis, de forer et d’extraire la ressource. Il est pourtant possible de créer davantage d’emplois, et plus durables, en choisissant la voie des énergies renouvelables. Mais pour cela, il faut que le gouvernement gouverne, qu’il se dote d’une vision. »

Naomi Klein en cinq dates

1970 Naissance à Montréal

2000 Publication de No Logo, ouvrage de référence du mouvement altermondialiste

2004 Sortie du documentaire The Take, sur les entreprises autogérées en Argentine

2008 Publication de La doctrine du choc, sur les méfaits du capitalisme

2015 Publication de Tout peut changer, essai sur les changements climatiques

Si [l]e pipeline [de TransCanada] est construit, le Québec deviendra le complice du pire crime contre le climat dans le monde. Car il ne fait aucun doute qu'un pipeline de cette dimension, qui transportera 1,1 million de barils de pétrole par jour, est intimement lié à la croissance de la production des sables bitumineux albertains

35 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 16 mars 2015 04 h 09

    Le manque de courage


    Ça prend énormément de courage et de fortes convictions en matière de protection de l'environnement pour pouvoir résister à la puissance des lobbyistes travaillant d'arrache pied à la promotion de projets d'expansion des énergies fossiles.
    Je crains fortement que Philippe Couillard n'ait pas ce courage et ces convictions.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 17 mars 2015 10 h 06

      Le vrai courage...

      Il y a le courage "du grand parleur" qui dit a ses troupes : armons-nous et partez (allez-y vous-autres les politiques...)
      Il y a le courage de la personne qui vend son char, pour s'en tenir aux transports collectifs et sa bicyclette (juste : Bravo !)

    • André Bastien - Abonné 17 mars 2015 10 h 08

      Je crains aussi que le gouvernement manque d'imagination pour trouver des solutions innovatrices.

      Il faut investir dans les alternatives au pétrole. Pour les transports, cela signifie investir massivement dans le transport en commun et l'électrification des transports en général.

      On investit des centaines de millions sur une cimenterie dans un marché déjà saturé et on est frileux d'investir quelques millions dans le marché innovateur des véhicules électriques: les autobus, automobiles, taxis, camions, motos et bornes de recharge électriques ont déjà engendré une nouvelle industrie naissante au Québec. Industrie qu'il faudrait appuyer financièrement pour qu'elle prenne son envol national et international.

      Sans compter, que les véhicules électriques réduiraient nos surplus d'électricité qui nous coûtent déjà plus de 1 milliard$ par année en paiement "hypothécaire" des centrales sous-utilisées. Chaque dollar d'électricité consommé par un véhicule électrique réduit les augmentations de tarifs d'Hydro-Québec, réduit nos importations de pétrole de plusieurs dollars et crée des emplois au Québec.

  • Claude Perron - Abonné 16 mars 2015 04 h 23

    Couillard à genoux devant Énergie Est

    «En se montrant favorable au mégaprojet de pipeline de TransCanada, le gouvernement Couillard s’apprête à devenir complice du « pire crime » contre le climat de la planète, soit la croissance de l’exploitation des sables bitumineux. C’est ce que soutient l’auteure et militante Naomi Klein, qui déplore du même coup le silence complet des libéraux sur les impacts climatiques du projet Énergie Est.»«Au-delà de ce controversé projet de pipeline, le gouvernement libéral entend aussi lancer le Québec sur la voie de l’exploitation pétrolière, avec des projets privés déjà bien avancés en Gaspésie et le financement public de forages sur l’île d’Anticosti. Autant de décisions qui vont à l’encontre de la raison scientifique, résume Naomi Klein. « Se contenter d’accepter ce genre de projet, comme le fait le Québec, c’est la façon la plus lâche possible de gouverner tout en espérant gagner rapidement de l’argent. Il suffit d’octroyer les permis, de forer et d’extraire la ressource. Il est pourtant possible de créer davantage d’emplois, et plus durables, en choisissant la voie des énergies renouvelables. Mais pour cela, il faut que le gouvernement gouverne, qu’il se dote d’une vision. »

  • Léopol Bourjoi - Abonné 16 mars 2015 06 h 27

    Canada politique et dollars politiques

    De plus en plus évident que le PLQ n'a jamais été un parti politique depuis sa fondation en 1867 comme le Canada et qu'il n'est en fait qu'un réseau d'affaires intéressé uniquement à participer comme les capitalistes du XIXe siècle ayant fondé une corporation à intégration verticale à exploiter les ressources naturelles d'un demi continent. On juge un arbre à ses fruits. Il suffit de voir depuis la construction du chemin de fer d'un océan à l'autre ce qui s'est produit pour le comprendre. Il est de notoriété internationale que le Canada est le paradis des pires minières. La cupidité sans bornes des fondateurs de la corporation politique est de plus en plus évidente. Philippe Couillard qui se dit médecin et aurait prêté le serment d'Hippocrate est totalement incompréhensible par son apparente absence d'empathie pour tout ce qui vit et ne cadre pas avec la mondialisation de la cupidité à laquelle le Canada participe avec un enthousiasme frénétique! Helas!

  • Patrick Boulanger - Inscrit 16 mars 2015 08 h 15

    L'Assemblée nationale et la question environnementale

    Le PLQ est favorable au projet d'oléoduc de TransCanada.

    Le PQ était favorable au projet d'oléoduc d'Enbridge.

    J'ignore la position de la CAQ par rapport à ces deux projets-là, mais disons qu'il serait très (!) surprenant qu'elle s'y oppose.

    QS en tant que parti écologiste s'oppose à ces deux projets-là.

  • Robert Godin - Abonné 16 mars 2015 08 h 19

    C'est absolument à lire!

    Je termine la lecture de This Changes Everything. Ce livre est une source très riche d'informations de toutes sortes sur la situation environnementale actuelle. L'auteure et son équipe ont fait des recherches exhaustives et les sources sont données en références. La condamantion des pétrolières et des gouvernements est sans appel. Nous ne pourrons pas dire "que l'on ne savait pas!"

    • Daniel Bérubé - Abonné 16 mars 2015 13 h 04

      Cet auteur est sûrement un intellectuel... donc un terroriste !