Pétrole, quand tu nous tiens

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, a jugé utile de relancer le processus en novembre dernier sans renier la précédente analyse.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, a jugé utile de relancer le processus en novembre dernier sans renier la précédente analyse.

Ce texte fait partie du cahier spécial Développement durable

Concilier des politiques de réduction des gaz à effet de serre (GES), de mobilité durable et de transition énergétique, tout en restant ouvert à la production d’hydrocarbures : tel est le numéro d’équilibriste auquel se prêtent experts et gouvernement lors des consultations sur la Politique énergétique du Québec 2016-2025 qui se déroulent en ce moment.

Le nouveau ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, a jugé utile de relancer, en novembre dernier, ce processus fondé sur le rapport du gouvernement péquiste de 2013, sans renier la précédente analyse.  On souhaite proposer des orientations afin de “décarboniser”  le Québec. Il faut tenir compte des nouvelles réalités : l’arrivée de nouvelles technologies, la diminution du prix du pétrole et la volonté de certains fabricants d’utiliser de l’hydrogène dans les véhicules. »

Pourtant, de l’avis de Philippe Bourke, directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement (RNCREQ), les objectifs ne sont pas si clairs. « Il manque une quatrièmejournée pour savoir quelle vision on se donne. Où se voit-on en 2025 ? Veut-on plus d’autonomie ? Quelle sera la diminution de l’intensité de l’utilisation des énergies ? Il faut se donner une politique énergétique comme un vecteur de développement durable, c’est fondamental. Il y avait une vision en 2013, elle est moins présente aujourd’hui. »

Le Québec fait pourtant bonne figure dans la lutte contre le réchauffement climatique, puisqu’il a déjà atteint ses objectifs à 90 % en matière d’efficacité électrique, à 100 % dans sa réduction de la consommation de gaz naturel cinq ans avant l’échéance du Plan d’action sur les changements climatiques. Mais, là où le bât blesse, c’est que seulement 10 % des objectifs concernant le pétrole ont été atteints. Pour Steven Guilbault, directeur principal d’Équiterre, c’est surtout un manque de volonté politique. « On demande des efforts à tout le monde, mais pas aux pétrolières. » Représentant 38 % de l’énergie totale consommée au Québec, principalement dans les transports, le pétrole occupe une place évidente au sein des discussions. Mais « il manque une table sur la consommation du pétrole, car il semblerait que tout tourne autour de la production. On se demande comment on veut produire des hydrocarbures, sans parler de la façon de les remplacer ou de les consommer. On souhaite avoir les meilleurs standards au Québec, mais on passe complètement à côté de l’analyse : on ne planche pas sur la possibilité de passer d’un carburant à un autre. »

Le ministre Pierre Arcand veut se montrer rassurant. « En 2010, en tant que ministre de l’Environnement, j’avais mis en place le marché du carbone. Cette année, nous devons diminuer nos rejets de GES. La troisième table donnera l’occasion de parler de la réduction de notre dépendance. » Mais, quant à l’exploitation du pétrole à Anticosti ou en Gaspésie, il reste ouvert sur la question. « D’ici 2050, à moins d’une avancée technologique importante, on aura toujours besoin du pétrole. Il faut finir les analyses pour voir si, économiquement, c’est viable de produire du pétrole. »

Sensibilisation du public

La consultation a le mérite de faire débattre sur des enjeux énergétiques. Mais, selon M. Guilbeault, les débats restent cloisonnés dans un cercle d’experts. « C’est vrai que ce sont surtout des initiés, dont beaucoup de groupes organisés écologiques. [Mais] quand on regarde les sondages, les Québécois sont favorables et réceptifs aux efforts contre le réchauffement climatique. Ils sont, par exemple, favorables à l’électrification et au développement dans les transports en commun. Même les automobilistes, puisqu’ils voient un moyen de réduire le trafic. »

M. Bourke estime que ces consultations devraient servir à sensibiliser la population, qui manque cruellement d’information pour comprendre les mesures coercitives. « Les GES, ce ne sont pas les entreprises qui en sont responsables au Québec, ce sont surtout les transports [44 % des émissions, contre 27 % pour les industries]. Si on explique aux gens que des mesures comme les taxes de stationnement, la mise en place de bonus-malus sur l’achat de voitures ou la modulation tarifaire de l’électricité sont directement liées aux problèmes d’émission des gaz, alors ils ne les percevront plus comme une simple taxe en plus. »

À cela se rajoute le problème de gouvernance, un chapitre éludé lors des consultations. « Le grand problème, c’est que les décideurs sont loin, indique M. Bourke. Ce sont eux, pourtant, qui devront appliquer cette politique et dont dépend la réalisation des attentes. Il y a un problème d’exécution, et c’est un enjeu fondamental : une fois qu’on est d’accord, comment applique-t-on [la politique] ? Quel rôle jouent les acteurs ? Le ministre, les responsables municipaux, la Régie de l’énergie, Hydro-Québec, etc. »

Innovation en berne

Le Québec a, selon l’avis de nos deux directeurs, eu l’intelligence de miser sur l’hydroélectricité au bon moment. Aujourd’hui, la province dispose d’une production d’électricité complètement renouvelable, puisque 82 % provient des barrages et 17 % des centrales de biomasse. Mais cela a un inconvénient. « Les bas tarifs du Québec et le monopole d’Hydro-Québec nuisent à l’innovation et à la recherche d’efficacité, c’est un peu une concurrence déloyale, juge Philippe Bourke. Produire en solaire ou en éolien, c’est déplacer la production d’énergie plutôt que de remplacer [des énergies fossiles]. Ça n’a pas d’intérêt économique majeur. » Sauf dans les régions non raccordées par Hydro-Québec. « Dans les collectivités dans le Nord, par exemple, il existe une production thermique, dont le coût est élevé, continue le directeur général du RNCREQ. C’est là-bas qu’on devrait aller. Il y a un gain de diminution des GES, en plus de développer une économie et des expertises. Au final, ça pourrait augmenter l’autonomie et le pouvoir d’attraction des régions. »

La nouvelle politique énergétique 2016-2025 sera rendue publique à l’automne 2015.

Moduler les tarifs de l’électricité

Après la rencontre tenue le 13 février sur l’efficacité énergétique, certains médias ont relevé la volonté du ministre de l’Énergie d’étudier la modulation des prix de l’électricité en fonction de son utilisation. « C’est une bonne idée, pense Philippe Bourke, et il faut en débattre. Mais cela ne sert à rien si on n’y adjoint pas une politique d’efficacité énergétique par laquelle les consommateurs pourraient échapper à une hausse des tarifs. »


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