Un rapport implacable

Le BAPE constate du même coup qu’on connaît mal le sous-sol des zones où seraient forés les puits gaziers.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le BAPE constate du même coup qu’on connaît mal le sous-sol des zones où seraient forés les puits gaziers.

S’il laisse l’industrie du gaz de schiste s’implanter ici, le Québec s’exposera à de sérieux risques pour la santé des citoyens, l’environnement et même l’économie, constate le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Tout cela alors que les bénéfices de la filière fossile ne sont pas démontrés et que l’acceptabilité sociale n’est pas au rendez-vous.

Le rapport publié lundi conclut que les avantages tant vantés par le lobby gazier apparaissent pour le moins incertains, pour ne pas dire improbables. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire aux groupes environnementaux que ce document de 500 pages constitue le dernier clou dans le cercueil d’une industrie très controversée au Québec.

Les commissaires du BAPE insistent ainsi sur « l’ampleur des impacts potentiels associés aux activités de l’industrie du gaz de schiste dans un milieu aussi peuplé et aussi sensible que les basses-terres du Saint-Laurent ».

La liste des impacts redoutés pour les communautés qui devraient vivre dans les secteurs exploités est d’ailleurs longue : « détérioration de la qualité de l’air, augmentation du bruit, de la circulation routière et de la pollution lumineuse, diminution de la valeur des propriétés situées à proximité des plateformes de forage, impacts sur les paysages, risques d’accidents technologiques, impacts sociaux et impacts sur la santé ».

Les activités de l’industrie pourraient également entraîner des conséquences sur la qualité de l’environnement, « en particulier sur la qualité des eaux de surface et des eaux souterraines, sur les aires protégées et les milieux humides, et entraîner la fragmentation des milieux forestiers ».

Le BAPE constate du même coup qu’on connaît mal le sous-sol des zones où seraient forés les puits gaziers. Or, ces connaissances sont essentielles pour évaluer « d’éventuelles voies de migration des contaminants vers les aquifères ». Quant aux sources d’eaux de surface, elles pourraient subir des ponctions susceptibles de menacer leur intégrité.

Gaz à effet de serre

Les émissions de gaz à effet de serre (GES) associées aux activités de l’industrie alourdiraient en outre le bilan québécois. En cas de développement majeur, on évoque une hausse de 23,2 % des émissions de GES du Québec. Les fuites de méthane survenant après la fermeture des puits seraient particulièrement problématiques, selon le BAPE. « Elles pourraient contribuer de façon importante à l’émission de GES dans la mesure où seulement 15 % à 20 % du gaz aurait été extrait à la fermeture du puits. »

Qui plus est, les commissaires ont constaté que l’industrie n’a toujours pas démontré sa capacité à assurer l’intégrité à long terme des puits forés. Cette réalité vaut aussi pour les autorités gouvernementales. Dans le cas du Québec, 20 des 31 puits de gaz de schiste forés au cours des dernières ont laissé fuir du méthane, un GES beaucoup plus puissant que le CO2.

La situation pourrait devenir sérieuse en cas de développement commercial majeur. Les contribuables risqueraient un jour d’être obligés d’assumer les coûts du « passif environnemental » que représenteront les puits orphelins. Or, ceux-ci pourraient s’avérer nombreux. Selon les scénarios évoqués, entre 1000 et 9000 puits de gaz de schiste pourraient être forés sur une période de 10 à 20 ans.

Non rentable

À plus court terme, « la présence des activités d’exploration pourrait entraîner des effets négatifs sur certains secteurs économiques des régions d’accueil, tels que les secteurs agricole, touristique et agrotouristique ».

Pire, l’industrie s’avérerait tout simplement non rentable pour le Québec. « Avec les prix du gaz naturel actuels et projetés, les redevances et les autres avantages financiers perçus par le Québec seraient insuffisants pour compenser les coûts et les externalités pour la société et l’environnement ou pour assurer la rentabilité de l’industrie », analyse le BAPE.

Même si le prix du gaz atteignait un niveau permettant d’assurer la rentabilité de l’industrie, « il n’est pas démontré que l’exploitation du gaz de schiste serait avantageuse pour le Québec en raison de l’ampleur des coûts et des externalités potentiels par rapport aux redevances qui seraient perçues par le gouvernement ». Quant au gaz produit, il serait destiné en bonne partie à l’exportation.

Au-delà des constats sévères sur les impacts potentiels pour la santé humaine, l’environnement et les finances publiques, le rapport répète aussi que l’acceptabilité sociale est « loin d’être acquise ». Le « manque de transparence » des gazières serait notamment en cause, de même que la « perte de confiance » envers les autorités gouvernementales.

Ce sont les libéraux qui ont accordé la quasi-totalité des permis d’exploration dans la vallée du Saint-Laurent, et ce, entre 2006 et 2010. L’industrie s’est alors lancée dans des projets d’exploration, et ce, avant même la tenue d’une évaluation environnementale. Devant le tollé, le gouvernement Charest a finalement mandaté le BAPE en 2010, puis commandé une évaluation environnementale stratégique (EES) en 2011. Les péquistes ont ensuite mandaté de nouveau le BAPE, dont le rapport a été publié lundi.

Entre-temps, l’industrie gazière n’a pas renoncé à ses droits d’exploration au Québec. La plus récente version de la carte présentant les permis d’exploration détenus dans le sud du Québec montre que l’essentiel des permis d’exploration qui étaient en place en 2010 sont toujours actifs.

Un total de 12 entreprises contrôlent des permis couvrant de larges pans de cette vaste région. Les principaux détenteurs sont la québécoise Junex, mais aussi les albertaines Talisman Energy et Molopo Canada. La rive sud du Saint-Laurent est ainsi largement couverte par des permis, essentiellement en Montérégie, dans le Centre-du-Québec et en Estrie. Même chose tout le long de la rive nord, entre Montréal et l’île d’Orléans. La superficie totale couverte dans les basses terres avoisine les 25 000 km2.



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