L’étude de TransCanada jugée inacceptable

Plus de 18 000 oiseaux nichent au printemps sur des îles situées à moins de 15 km du site prévu pour le port d’exportation pétrolière. 
Photo: Benjamine Scalvenzi Creative Commons Plus de 18 000 oiseaux nichent au printemps sur des îles situées à moins de 15 km du site prévu pour le port d’exportation pétrolière. 

Même si le projet de port pétrolier de Cacouna est situé en plein coeur d’une région très importante pour les oiseaux marins, l’évaluation des impacts pour ces nombreuses espèces a été carrément bâclée, estime un biologiste spécialiste de la faune aviaire.

Les documents déposés par TransCanada auprès de l’Office national de l’énergie (ONE) concluent en fait que la construction et l’opération du port d’exportation n’auront pas d’effets significatifs sur les oiseaux qui dépendent de l’habitat maritime, des côtes et des îles de la région de Cacouna.

Le professeur Jean-François Giroux, du département des sciences biologiques de l’UQAM, estime toutefois que cette conclusion « est pour le moins prématurée, sinon non fondée ». « Les données incomplètes fournies par la compagnie à l’Office national de l’énergie relèvent soit de l’incompétence soit de la fraude intellectuelle, affirme-t-il dans une analyse transmise au Devoir. Quelle que soit la raison, il est légitime de se questionner sur la qualité des informations » transmises à l’ONE plus tôt cet automne.

M. Giroux souligne notamment que les inventaires réalisés en 2013 pour TransCanada le long du rivage et en mer ont été effectués au mois de novembre. Or, à cette période de l’année, la très vaste majorité des espèces normalement présentes dans la région sont déjà reparties.

C’est le cas du bécasseau maubèche, un oiseau de rivage désigné comme étant « en voie de disparition » en vertu de la Loi sur les espèces en péril du Canada. Cette espèce passe par l’estuaire du Saint-Laurent entre la mi-août et la fin octobre. La région de Cacouna est d’ailleurs particulièrement critique pour cet oiseau. « Dans son document, TransCanada mentionne qu’aucun bécasseau maubèche n’a été observé lors des inventaires faits le long du rivage en 2013. Ceci n’est pas surprenant considérant que les inventaires de TransCanada ont été réalisés après le passage de cette espèce migratrice dans la région de Cacouna », explique M. Giroux.

En juillet et août, on retrouve également des regroupements de plus de 10 000 macreuses (canards plongeurs) en mue qui se reposent et s’alimentent en milieu marin tant en amont qu’en aval de Cacouna. « Ces oiseaux avaient fini leur mue et migré vers leurs aires d’hivernage au sud lorsque TransCanada a réalisé ses inventaires », souligne le biologiste.

Les données de la Banque informatisée des oiseaux marins du Québec indiquent enfin que plus de 18 000 oiseaux nichent au printemps sur des îles situées à moins de 15 km du site prévu pour le port d’exportation pétrolière. Ces aires protégées servent d’habitat à plusieurs espèces qui avaient déjà quitté la région au moment des inventaires.

Oiseaux mazoutés

Jean-François Giroux fait par ailleurs valoir qu’il n’existe aucune infrastructure au Québec qui serait en mesure de prendre en charge les nombreux oiseaux marins qui seraient mazoutés en raison d’un déversement pétrolier.

« La seule capture d’oiseaux souillés est une opération très complexe qui devient une source de stress supplémentaire pour ces animaux, souligne en outre le scientifique. Le nettoyage d’oiseaux mazoutés n’a souvent pour but que de donner bonne conscience aux pollueurs, car la survie subséquente des oiseaux réhabilités et relâchés est généralement très faible. »

Selon un rapport portant sur des « scénarios de déversement » produit pour TransCanada et obtenu par Le Devoir, un déversement de pétrole qui surviendrait à Cacouna risquerait de souiller plus de 100 kilomètres de côtes le long de la rive sud du Saint-Laurent, et ce, en à peine cinq jours. Et toute opération de nettoyage serait très compliquée en cas de présence de glace.

« Il n’existe aucune mesure de remédiation qui peut recréer des milieux naturels comme ceux utilisés par les oiseaux qui fréquentent l’estuaire du Saint-Laurent », explique M. Giroux. Pour lui, le constat est donc clair : « La seule façon de prévenir l’impact des déversements d’hydrocarbures est de réduire les risques en ne construisant pas de terminal pétrolier à Gros-Cacouna ni ailleurs au Québec. »

Pour le moment, le seul lieu envisagé par TransCanada pour la construction du port d’exportation demeure Cacouna. Sur le total de 27 lobbyistes inscrits au registre québécois, 14 ont un mandat lié à la construction de ce port.

Le porte-parole de l’entreprise, Tim Duboyce, a néanmoins souligné vendredi que la pétrolière « analyse » la situation, à la suite de la désignation du béluga comme espèce « en voie de disparition ». Le secteur de Cacouna constitue un habitat essentiel pour l’espèce, mais le gouvernement fédéral ne le reconnaît toujours pas.

25 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 15 décembre 2014 03 h 58

    Merci...

    Merci de cet autre article Monsieur Shields !
    Puisque nous ne restons pas sans agir, nous sommes tous des bélugas.
    Bécasses incluses...
    Et cela, que le fédéral reconnaisse ou pas l'importance de notre existence.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 décembre 2014 04 h 58

    Invisible

    «Nous avons vu des pistes d'orignal, mais aucun orignal comme tel; ce qui nous fait conclure qu'il n'y a que des orignaux invisibles.» Signé : l’Office national de l’énergie

    Je le répète pour ceux qui ne m'aurait pas lu : Arrêtez votre pipeline à la Baie James du côté de l'Ontario et faites le tour de notre territoire par la mer du nord. Vous sauverez des centaines de kilomètres en pipeline et vous pourrez investir dans un autre port nordique comme celui qui existe déjà pour le minerais, construit à 50% avec le financement fédéral, dont personne ne se sert parce qu'aucune minière ne veut rallonger son chemin de fer pour s'y rendre. Ici, on n’en veut pas de votre tuyau. En même temps, ça libèrerais les chemins de fer pour le blé de l'Ouest qui attend dans les silos. Du blé, ça n'explose pas aussi facilement que du pétrole.

    Have a nice day.

    PL

    • Denis Carrier - Abonné 15 décembre 2014 09 h 01

      Nous ne voulons pas plus du pétrole bitumineux dans le «nord» que vous en voulez dans la vallée du St-Laurent. Le plan B de TransCanada de passer par le plus court chemin (la ligne droite) qu'offre le transcontinental du CN entre l'Ouest et la ville de Québec comporte aussi ses risques. Il passe en plein coeur de l'Abitibi par des ville comme La Sarre, Amos, Senneterre etc. Nous ne voulons pas que nos villes deviennent des Lac-Mégantic en potentiel. A noter que ce goudron dilué avec des produits volatils et inflamables pour qu'il soit fluide en fait un danger potentiel élevé, ce qui n'est pas le cas du pétrole conventionel.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 décembre 2014 16 h 01

      Je ne veux pas qu'il passe au Québec du tout , qu'il fasse le tour par la mer à partir de l'Ontario

      PL

  • Yvon Pesant - Abonné 15 décembre 2014 05 h 40

    Oeillères transcanadiennes

    Novembre, quel beau mois pour ne pas voir nombre d'espèces migratrices d'oiseaux. La compagnie produit des rapports d'études incomplètes à l'Office national de l'énergie qui ne semble pas trop s'en formaliser.

    Il est heureux ou très malheureux, c'est selon, que nous devions toujours avoir à compter sur l'expertise de chercheurs scientifiques et spécialistes de référence autres que ceux de l'ONE, s'il en est, pour nous instruire des vraies affaires, comme dirait l'autre.

    À quand la tenue d'audiences publiques du BAPE consécutives à une vraie et profonde évaluation environnementale stratégique (EES) dans ce dossier de si grande importance?

  • Michel Vallée - Inscrit 15 décembre 2014 07 h 05

    « La seule façon de prévenir l’impact des déversements d’hydrocarbures est de réduire les risques en ne construisant pas de terminal pétrolier à Gros-Cacouna ni ailleurs au Québec. »



    Ce qui m’amène à me demander : pour quelle raison le pétrole lourd de l’Alberta n’est-il pas raffiné sur place, plutôt que d’être transporté sur des milliers de kilomètres en train, oléoduc, bateaux jusqu’aux Sud des USA pour être raffiné aux antipodes par des travailleurs américains ?

    • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 15 décembre 2014 08 h 12

      Peut-être parce que les pays consommant le bitume albertain, souvent les mêmes que ceux d'où proviennent les plus grands investisseurs dans les champs bitumineux albertains, ont investi en Alberta à la condition de raffiner chez eux la quasi totalité du bitume albertain. Ils en retirent alors un plus grand nombre d'emplois. Et pas n'importe quels emplois ! D'excellents emplois. Leur exploitation et leur consommation intégrées verticalement, ils se gardent également la possibilité d'augmenter leurs profits totaux finaux en faisant baisser ici le prix du pétrole ou encore en achetant ailleurs un meilleur pétrole ou un pétrole aussi bon, mais meilleur marché. Ils peuvent également faire ce qu'ils veulent du bitume acheté, par exemple le transformer en plastique si c'est plus payant. Au coeur de cette stratégie, faire supporter au Canada, aux océans et aux contribunables canadiens les hauts risques environnementaux inhérents à leur commerce.

  • Richard Bérubé - Inscrit 15 décembre 2014 07 h 11

    Toujours des mensonges ou des demi-vérités!

    Qui se surprend encore des faux rapports produits par une compagnie pour pousser un projet très controversé depuis le début...la balle est dans le camp du gouvernement du Québec comme l'a dit Stéphan Harper que les émissions de gaz à effet de serre (ou quelque chose du genre) étaient de compétences provinciales...De plus si la population se lève en majorité contre le tuyau et le port, il faudra bien que le pétrole de l'Alberta soit expédié d'une autre façon....il faudra se battre pour l'empêcher sommes-nous prêts à nous impliquer véritablement...

    • Nicole Moreau - Inscrite 15 décembre 2014 08 h 44

      c'est pour des études comme celle-là qu'il est impossible de se fier le moins du monde à une entreprise comme celle-là, une étude qui semble plutôt faire dans la "désinformation"

    • Louis Gagnon - Inscrit 15 décembre 2014 09 h 11

      Mais qui aura signé le rapport ? Qui est le soucieux chercheur ?

    • Danielle Houle - Inscrite 15 décembre 2014 11 h 20

      Une étude commandée ou commanditée est un peu comme un buffet dans un restaurant: on choisit les parties intéressantes, et on met de côté les autres qui nous déplaisent. C'est bien connu que les études pharmaceutiques sont biaisées de cette façon, et de nombreux scandales sur les médicaments (thalidomide, Mediator, etc) ont révélé que les études positives avaient été retenues alors que celles qui tiraient la sonnette d'alarme au sujet du médicament avaient été tablettées ou détruites. L'étude par Trans Canada n'échappe certainement pas à cette règle d'or du "buffet".