Comment vendre un pipeline aux Québécois

Le rapport souligne que le « scepticisme » par rapport à l’utilisation du train « est très fort » depuis les événements tragiques de Lac-Mégantic.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le rapport souligne que le « scepticisme » par rapport à l’utilisation du train « est très fort » depuis les événements tragiques de Lac-Mégantic.

Si elle veut convaincre les Québécois d’appuyer son mégaprojet de pipeline Énergie Est, TransCanada doit vanter la sécurité de ce moyen de transport par rapport au train, dans la foulée de la tragédie de Lac-Mégantic. La pétrolière doit aussi établir des stratégies afin de nuire aux opposants tout en éduquant les citoyens d’ici sur les vertus du pétrole des sables bitumineux.

Ce sont là certains des principaux piliers du « plan stratégique » pour le Québec élaboré par la multinationale des relations publiques Edelman, à la demande de TransCanada. Le document, obtenu par Greenpeace et transmis au Devoir, présente plusieurs éléments clés de la stratégie qui devrait se déployer dans le but de convaincre les Québécois d’accepter le passage ici du plus important projet de transport de brut albertain en Amérique du Nord.

Revenant d’entrée de jeu sur le fait que le transport de pétrole est devenu un « enjeu majeur » pour les citoyens du Québec depuis la catastrophe de Lac-Mégantic, le rapport souligne que le « scepticisme » par rapport à l’utilisation du train « est très fort » depuis ces événements tragiques. Les Québécois, peut-on lire, souhaitent désormais être mieux « protégés », et « le pipeline pourrait constituer une réponse à cette préoccupation ». Les pipelines peuvent en fait constituer une « nouvelle opportunité » de transport pétrolier, même s’ils demeurent toujours « méconnus » du public.

Edelman, qui a aussi travaillé sur le projet de pipeline Keystone XL, propose justement d’éduquer les Québécois à ce sujet. « Les Québécois ne sont pas familiarisés avec le pétrole comme source d’énergie. Les mythes et les appréhensions sont encore plus présents lorsqu’il s’agit du pétrole provenant des sables bitumineux albertains, qui sont directement associés au gouvernement de Stephen Harper. L’éducation sur le sujet est donc fortement requise », peut-on lire dans le document de 45 pages rédigé en anglais.

Investir pour convaincre

Dans ce contexte éducatif mis en avant par la pétrolière, il serait toutefois préférable d’utiliser le bon langage. « Nous recommandons de continuer à miser sur le terme “ressources naturelles” lorsque cela est possible, plutôt que le terme “sables bitumineux”, qui est perçu négativement », écrit Edelman dans ce rapport daté du 20 mai 2014. Celui-ci fait partie d’une série de documents confidentiels obtenus par Greenpeace.

Puisque le projet de pipeline et de port d’exportation de Cacouna touche plusieurs communautés du Québec, la firme de relations publiques souligne l’importance de réaliser des investissements financiers afin de rallier la population à son projet. « Nous recommandons de définir un programme d’investissement communautaire spécifique au fleuve Saint-Laurent en raison de son importance dans le projet, en misant sur la restauration de quais et d’infrastructures riveraines puisque cela pourrait générer un retour sur l’investissement significatif. »

Edelman estime aussi que « soutenir une campagne majeure de financement d’une université québécoise tout en contribuant à ses efforts dans la recherche environnementale pourrait aider à démontrer le sérieux de TransCanada par rapport à ces enjeux, mais aussi contribuer à améliorer l’image de la compagnie ». Le Devoir révélait récemment que TransCanada négocie actuellement avec l’Institut des sciences de la mer de Rimouski le financement d’une chaire de recherche sur le Saint-Laurent axée sur l’étude du béluga.

En plus de ces engagements financiers, TransCanada devrait rencontrer et chercher à rallier à sa cause des personnalités influentes du Québec. La liste établie par Edelman comprend 19 noms, dont ceux de Brian Mulroney, Lucien Bouchard, Monique Jérôme-Forget, Pierre Marc Johnson, Denis Coderre, Régis Labeaume, le p.-d.g. d’Hydro-Québec, Thierry Vandal, ainsi que le président de la Caisse de dépôt et placement, Michael Sabia.

Contrer l’opposition

S’il importe de se doter d’alliés, Edelman insiste aussi sur la nécessité de contrer les opposants, qui sont d’ailleurs de plus en plus nombreux. « Si on les laisse faire, les opposants à Énergie Est utiliseront chaque information à leur disposition pour attaquer le projet et TransCanada. » La firme souligne notamment la nécessité d’établir le profil précis des groupes d’opposants.

« Dans le but d’ajouter des obstacles aux opposants, nous travaillerons avec des tierces parties et nous les armerons avec l’information dont ils ont besoin pour faire pression sur les opposants et les distraire de leur mission », fait aussi valoir la firme de relations publiques. Ces « tierces parties » pourraient être par exemple des voix « crédibles » recrutées au sein des communautés.

Parmi les arguments à mettre en avant, celui des bénéfices économiques semble être en haut de la liste. Edelman estime ainsi qu’à la suite des récentes élections, les Québécois ont tourné le dos à la question nationale et sont désormais plus préoccupés par les problèmes économiques. « Dans ce contexte, le projet Énergie Est pourrait être présenté comme une nouvelle occasion d’insuffler une nouvelle vie dans l’économie du Québec, grâce à la création d’emplois et d’effets indirects positifs sur d’autres secteurs. »

La firme recommande par exemple de mettre en avant l’argument des bénéfices économiques afin de mieux faire accepter la construction d’un port pétrolier en plein coeur de la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent. « L’impact économique du projet sera un argument fort pour rallier la communauté [de Cacouna] au projet », affirment les auteurs de la stratégie préparée par Edelman.

Le projet doit permettre, à terme, de créer 133 emplois directs au Québec. Le pipeline Énergie Est doit faire passer ici 1,1 million de barils de pétrole brut chaque jour, soit l’équivalent de 1335 wagons-citernes. La province deviendra ainsi le point le plus stratégique au Canada pour l’exportation de pétrole des sables bitumineux.

76 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 18 novembre 2014 02 h 53

    Des informations ultra-importantes à saisir pour tous les Québécois

    Tous les médias (journaux et autres) ont le devoir de faire connaître les stratégies utilisées par TransCanada pour vendre leurs projets de pipeline et de construction de port pétrolier à Cacouna.

    Est-ce que le Centre des sciences de la mer de Rimouski va accepter le financement de TransCanada? Si des universitaires ne voient pas ce qui se trame actuellement, comment la population, en général, pourra-t-elle discerner la vérité dans ce dossier?

    Est-ce que les personnalités influentes tels que Lucien Bouchard, Bryan Mulroney et autres mentionnées dans cet article ont déjà été rencontrées par des représentants de TransCanada et si oui, vont-elles accepter de se prêter au jeu médiatique de cette compagnie?

    Greenpeace doit faire une sortie publique pour dénoncer les stratégies de vente de TransCanada.

    TransCanada tente "d'endormir au gaz" les Québécois. Réveillons-nous avant qu'il ne soit trop tard!

    • Marie-Michelle Poisson - Inscrite 18 novembre 2014 08 h 54

      Cette stratége de communication publique est bien connue et porte un nom: "product defense strategy" ou stratégie de défense de produit.
      Elle est déjà bien documentée. On peut lire à ce sujet plusieurs livres parus récemment qui dénoncent ce phénomène. Notamment "Doubt is their product, how Industry's Assault on science threatens your Health " de Daniel Michaels et "La fabrique du mensonge" de Stéphane Foucart.
      Ces deux ouvrages décrivent, chapitre par chapitre, les éléments clés de cette stratégie qui a été d'abord mise au point pour défendre les intérêts de l'industrie du tabac malgré les évidences scientifiques de la nocivité de ce produit.
      Cette stratégie a été appliquée au Québec dans les dossiers de l'amiante, du gaz de shiste et par Hydro-Québec pour a défense des compteurs dits "intelligents" et plus largement mise en oeuvre actuellement par les lobbys des technologies sans fil malgré les nombreuses alarmes sanitaires quant aux effets nocifs de l'exposition prolongée aux ondes électromagnétiques.
      Deux documentaires reprennent cette dénonciation de la défense de produit: "Gaz land 2" et "Ondes,scineces et manigances".

    • Josée Duplessis - Abonnée 18 novembre 2014 10 h 39

      Le nom de Denis Coderre a été mentionné à radio-canada ce matin.
      Ils nous prennent vraiment pour des cruches!!!
      Mais ils oublient qu'un groupe qui décide d'avoir un but commun à atteindre est invincible.
      Il nous reste qu'à être unis en tant que québécois.

  • Laura P. Lefebvre - Inscrite 18 novembre 2014 04 h 32

    Honte à ces 19 personnes!

    Dix-neuf hommes et femmes au service de pétrolières qui deviendront des bombes à retardement pour le Québec. Des répétitions de Lac Mégantic et des Exxon Valdez.

    Une bouchée de pain en retour pour les Québécois. Honte à ces personnes qui ont vendu leur âme au diable. Un scandale.

    • Gilles Delisle - Abonné 18 novembre 2014 08 h 34

      En effet, Madame, voici des noms à retenir! Des noms qui seraient prêts à se donner pour quelques compensations! Si c'était le cas , ce serait honteux!

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 18 novembre 2014 09 h 18

      De ces 19 personnes "influentes" du Québec qui semblent promouvoir le passage dans la vallée du St-Laurent du pétrole sale bitumineux de l'Alberta, le nom le plus surprenant de cette liste est celui du président de l'Union des producteurs agricoles du Québec, Marcel Groleau.

    • Gilles Théberge - Abonné 18 novembre 2014 10 h 38

      En révélant cette liste de noms, la compagnie vient de leur enlever toute la crédibilité qu'elle aurait pu mettre à profit.

      Notons par ailleurs que le fait d'avoir été citées cela ne signifie pas que ces gens auraient pu se mettre au service du pétrole sale Albertain. Quoique, souvent que ne ferait-on pas pour une poignée d'or...

    • Étienne Poulin - Inscrit 18 novembre 2014 11 h 01

      Ce ne sont pas des personnes qui approuvent le passage du pipeline mais bien des personnalités publiques que TransCanada aurait intéret à rallier à sa cause, selon Edelman. La nuance est importante.

      Cette liste permet cependant une chose. Elle enlève toute crédibilité à ces personnalités en cas d'une future sortie publique en faveur du projet. Et c'est tant mieux.

    • Chris Dupont - Abonné 18 novembre 2014 18 h 10

      M. Guimont, ce n'est aucunement surprenant que le président de l'UPA figure sur cette liste. Le pipeline traversera des kilomètre de nos terres arables les plus fertiles. Une fuite importante serait un désastre pour les cultivateurs affectés, et notre agriculture en générale. Fait dégoutant, si M. Groleau figure sur cette liste, c'est que Trans Canada est très consciente de cette problématique.

    • Yvon Moreault - Inscrit 20 novembre 2014 16 h 20

      Ceux qui m'inquietent davantage que les 19 mentionnés sont les plus influents que ceux-ci qui ne sont pas mentionnés.
      Il y a, ou avait sûrement un plus haut "prix" sur leurs têtes.

      Est-ce qu'ils sont déjà achetés/vendus?

  • Serge Marchand - Inscrit 18 novembre 2014 05 h 18

    Dr diable des lobbyistes

    Voici un article utilisé sur l'enseignement américains des exécutifs des compagnies de gaz et de pétrole leurs stratagèmes pour parvenir à leur fin. (En anglais)

    http://rt.com/usa/201611-berman-lobby-leaked-speec

  • Marc Rainville - Inscrit 18 novembre 2014 06 h 22

    Opposant

    Je m'oppose à ce projet de pipeline. Je prétends que les membres du c.a. de cette compagnie devraient consulter. Il existe des thérapies pour tout les genres de problèmes. Bonne chance et prompts souhaits de guérison.

  • Gérard Pitre - Inscrit 18 novembre 2014 06 h 28

    Ça sent Le machiavélisme et l'arnaque à plein nez

    Se pourrait-il, suite au document obtenu par Green Peace, sur le projet d'énergie Est, que le chat sorte du sac? Il est inconcevable que le gouvernement couillard, à jenoux devant Harper laisse passer un tel projet. Il faut que la population non seulement de la région concernée, mais de tout le Québec se lève debout et dise(nt) non à ce projet destructeur de l'environnement, peu importe les arguments pseudos économiques des promoteurs,avec la connivence de nos béné oui oui de politiciens abrutis et colonisés. S'il y a un argument qui prouve l'urgence pour le Québec d'être Indépendant, c'est bien celui-là. Si nous étions un pays nous pourrions dire un NON catégorique à ce projet porteur de tous les malheurs possibles. Réveillons-nous si nous ne voulons pas qu'il se produise de futurs Lacs Mégantics. Vaut mieux prévenir que guérir. Gérard Pitre

    • Robert Beaulieu - Abonné 18 novembre 2014 17 h 30


      Lorsque deux personnes ou plus (un groupe) élaborent un plan secret, dont la mise en oeuvre leurs rapporteras des avantages (monétaires, matériels, contrôle, etc.) au détriment d'un autre groupe ou du bien commun, ça s'appelle un complot. Nos systèmes de gouvernances actuels, de par leur structures dysfonctionelles deviennent complices des corporations, dans ce cas-ci les industries des hydrocarbures qui ont tout le loisir d'influencer les quelques personnes seulement qui autorisent les projets. Nous devons évidemment réagir et stopper ces projets insensés par tous les moyens à notre disposition, ce qui est en train de se faire. Nous devons aussi exiger des changements pour qu'un plus grand nombre de citoyens de façon institutionnalisé, prennent part aux décisions importantes qui impactent le bien commun. Que nous ne soyons pas constamment en réaction. Enfin, contrairement à ce que pense M. Pitre, je crois qu'il est plus sage de rassembler toutes les forces conscientisées à l'importance de la protection de l'environnement. Est-il nécessaire de rappeler que le dernier gouvernement souverainiste était résolument pro-hydrocarbures et que les gestes qu'il a posé le rende très peu efficace à nous défendre maintenant qu'il est dans l'opposition. Nous ne pouvons nous permettre d'éloignez (40-50%?) un grand nombre de progressistes qui partagent notre vision commune d'un milieu de vie sain.
      Robert Beaulieu