Une chaire d’étude sur le béluga

Les spécialistes des bélugas affirment d’ores et déjà que le port pétrolier de Cacouna pourrait signer l’arrêt de mort de ces mammifères menacés de disparition.
Photo: GREMM Les spécialistes des bélugas affirment d’ores et déjà que le port pétrolier de Cacouna pourrait signer l’arrêt de mort de ces mammifères menacés de disparition.

La pétrolière TransCanada a approché l’Institut des sciences de la mer de Rimouski dans le but de financer une chaire de recherche sur le Saint-Laurent axée sur l’étude du béluga, a appris Le Devoir. Les discussions sont d’ailleurs déjà en cours.

Composante de l’Université du Québec à Rimouski, l’Institut des sciences de la mer (ISMER) se consacre à la recherche sur les milieux marins et sur les impacts de l’activité humaine sur ces écosystèmes. Ses travaux scientifiques sont menés dans le but de développer des connaissances permettant « l’utilisation durable » et « la conservation de notre patrimoine marin », précise l’établissement sur son site Web.

Il pourrait maintenant s’associer à TransCanada, qui souhaite transporter du pétrole des sables bitumineux vers le Québec. L’entreprise derrière le projet controversé de port pétrolier d’exportation de Cacouna a en effet contacté l’ISMER au cours des dernières semaines. Selon les informations obtenues par Le Devoir, la multinationale albertaine aurait proposé de financer une chaire de recherche consacrée au Saint-Laurent, et plus spécifiquement au béluga.

Le financement de cette chaire pourrait être assuré par la pétrolière pour une période de cinq ans. Grosso modo, il s’agit du temps nécessaire pour compléter la construction du projet Énergie Est, dont les 700 kilomètres de pipeline en territoire québécois et le port pétrolier de Cacouna.

La directrice de l’ISMER, Ariane Plourde, a d’ailleurs confirmé jeudi que des discussions étaient en cours avec TransCanada, et ce, à l’initiative de l’entreprise. « C’est TransCanada qui nous a approchés », a-t-elle affirmé. Est-ce que le cas du béluga est au coeur des discussions entre l’ISMER et la pétrolière ? « C’est assez évident, oui », a répondu Mme Plourde.

« Nous avons eu deux rencontres avec TransCanada portant sur leur intérêt à soutenir la recherche sur l’estuaire, a aussi précisé la directrice de l’établissement. Mais nous ne sommes pas au stade de confirmer si nous allons de l’avant ou pas. »

Controverse

Chose certaine, cette initiative aurait déjà provoqué une certaine controverse au sein du personnel de l’institution universitaire. Certains estiment qu’il est pour le moins contradictoire d’associer l’ISMER à une entreprise qui développe un projet qui facilitera l’exploitation et l’exportation de pétrole des sables bitumineux. Un projet qui fera du Saint-Laurent un point de passage majeur pour le transport de brut albertain, avec tous les risques que cela comporte, notamment pour le béluga.

Même chez les partisans d’une chaire de recherche TransCanada au sein de l’ISMER, il semblerait que la proposition initiale qui aurait été présentée par la pétrolière ne soit pas satisfaisante. Certains auraient en effet soulevé l’idée que celle-ci ne devrait pas se limiter à l’étude du béluga. Pour eux, il faudrait en fait englober plus largement les nombreux enjeux environnementaux liés au Saint-Laurent. Après tout, ce vaste écosystème est aux prises avec de multiples menaces environnementales, dont les changements climatiques, l’existence de plusieurs sources de contaminants et le transport accru de pétrole.

Ariane Plourde n’a toutefois pas voulu confirmer si cette contreproposition était celle privilégiée par l’ISMER. « Ça fait partie de nos discussions, mais nous sommes en négociations. Nous ne sommes pas au stade de confirmer si on s’entend sur quelque chose. »

Les tractations doivent continuer au cours des prochaines semaines entre l’institution scientifique et TransCanada. « On poursuit nos discussions », a dit Mme Plourde. Reste toutefois à « trouver un terrain d’entente », ce qui ne serait pas acquis, selon elle. « Après seulement deux rencontres, vous comprendrez qu’il faut s’apprivoiser et comprendre les attentes de chaque côté. »

Le Devoir a contacté TransCanada pour lui demander les raisons de sa proposition présentée à l’ISMER, mais aussi pour faire le point sur l’avancement des négociations en vue du financement de travaux de recherche. Au moment de mettre sous presse, l’entreprise n’avait pas répondu aux questions du Devoir.

Risques réels

Par ailleurs, qu’on lance ou non de nouvelles recherches sur le béluga du Saint-Laurent, les spécialistes de l’espèce affirment d’ores et déjà que le port pétrolier de Cacouna pourrait signer l’arrêt de mort de ces mammifères menacés de disparition.

Robert Michaud, un scientifique qui étudie le béluga depuis plus de 30 ans, soutient que la construction du port risque d’« accélérer son déclin et réduire les chances de survie de la population ». Le nombre de bélugas a déjà reculé au cours des dernières années, passant de quelque 1000 individus à environ 880. La population a été décimée par la chasse au cours du XXe siècle, avant de subir les impacts de la pollution et de l’accroissement du trafic maritime sur le Saint-Laurent.

Dans ce contexte, les scientifiques estiment que la protection du secteur de Cacouna est cruciale pour tenter de sauver l’espèce de l’extinction. Dans les documents remis à l’Office national de l’énergie, TransCanada reconnaît clairement que le terminal où seront chargés les pétroliers sera construit directement dans l’« habitat critique » du béluga. L’entreprise souligne aussi le risque que représente la pollution sonore sous-marine. Mais elle estime que la présence de la jetée de 500 mètres où viendront s’amarrer des pétroliers de 250 mètres de longueur n’aura pas d’impact sur les bélugas.

Jusqu’à 175 pétroliers pourraient venir jeter l’ancre en plein coeur de la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent chaque année. Ces navires transporteront de deux à cinq fois plus de pétrole que la quantité déversée par l’Exxon Valdez en Alaska en 1989.

À Cacouna, les élus affirment désormais qu’un référendum sur le projet de port pourrait être organisé, afin de prendre le pouls de la population. Celle-ci serait divisée sur la question.

Avec le projet de TransCanada — le plus gros projet de pipeline en Amérique du Nord — et l’inversion de l’oléoduc 9B d’Enbridge, ce sont 1,4 million de barils de pétrole brut de l’Ouest qui couleront chaque jour vers le Québec au plus tôt en 2018. C’est l’équivalent de la moitié de toute la production des sables bitumineux attendue en 2020. Le pipeline Énergie Est fera du Québec le point le plus névralgique au Canada pour l’exportation de pétrole albertain.

54 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 7 novembre 2014 03 h 21

    Il est écrit...

    Il est écrit "La pétrolière TransCanada a approché l’Institut des sciences de la mer de Rimouski dans le but de financer une chaire de recherche sur le Saint-Laurent axée sur l’étude du béluga".
    Mais je crois que nous devrions lire "La pétrolière TransCanada a approché l’Institut des sciences de la mer de Rimouski dans le but de manipuler efficacement une chaire de recherche sur le Saint-Laurent axée sur l’étude du béluga".
    Ceci dit, sans accuser Monsieur Shields et mon journal de quoi que ce soit, puisqu'ils ne font que leur travail en relayant vers nous les faits...
    Puisque cette compagnie ne travaille qu'à cette fin, que TransCanada garde donc son argent pour elle et ses actionnaires. Qu'elle arrête de faire comme si l'envirennement et les bélugas importaient, nous ne sommes pas dupes de leur tentative de manipulation de l'image et de l'opinion.
    Ainsi, chaque chose sera à sa place, recherche aveugle du profit d'un côté et science de l'environnement de l'autre.
    La volonté du peuple québécois en sera moins esposée au détournement.
    Vive le Québec des Québécois libres !

    • Renaud Bergeron - Abonné 7 novembre 2014 08 h 06

      S'ils ont de l'argent pour une chaire de recherche alors allons le chercher par les impôts ou un autre moyen fiscal pour financer la recherche par des fonds publics. On créera ainsi le coupe-feu qui empêchera les compagnies de manipuler les résultats de recherche.

    • Gilles Delisle - Abonné 7 novembre 2014 08 h 13

      Vous avez entièrement raison M. Côté. Attntion: danger! Une pétrolière qui veut financer l'ISMER, ce n'est certes pas pour faire avancer des dossiers environnementaux! Jamais une Chaire de recherche universitaire ne devrait être financer par ceux là-mêmes qui veulent déjà écrire la conclusion du rapport! L'un des plus beaux et des plus longs fleuves au monde appartient aux Québécois et il ne devrait y avoir aucun transport pétrolier sur ce fleuve! Que les vendeurs de ce liquide se débrouillent autrement!

    • Danielle Houle - Abonnée 7 novembre 2014 09 h 52

      À monsieur Bergeron: Votre idée est bonne, mais n'oublions jamais que ces études par les compagnies, sont déductibles de leurs revenus comme toutes leurs dépenses. Donc en bout de ligne, c'est vous et moi qui finançons indirectement cette étude.

    • André Leblanc - Inscrit 7 novembre 2014 16 h 12

      Jamais,jamais,jamais, content.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 7 novembre 2014 16 h 13

      Oui, on va confier le développement du poulailler au renard!

  • Claude Paré - Inscrit 7 novembre 2014 05 h 01

    Est-ce une conséquence du sous-financement?

    Je ne peux pas croire qu'une université va coopérer avec une compagnie qui sciemment installe un port pétrolier dans la pouponnière de bélugas du St-Laurent, menaçant ainsi la survie de la population déclinante de ces mammifères. C'est un double scandale. Est-ce là une conséquence du sous-financement. En est-on à accepter n'importe quoi? Il y a là un conflit d'intérêts évident. Est-ce que Trans-Canada se sert de l'université pour mousser son image publique? Je crois que oui. Il en va de la crédibilité de cet institut...

    • Charles Gagnon - Inscrit 7 novembre 2014 09 h 12

      Souhait que persiste, dure et l'emporte "une certaine controverse au sein du personnel de l’institution universitaire."

    • Claude Lachance - Inscrite 7 novembre 2014 09 h 38

      Trans-canada veut tout, vampirise tout, et sait que tout se vend et que tout s'achète. Est-ce que le silence est d'or? Financer une institution pour observer le désastre sur 5 ans. Non mais, absurde et mensongé . du culot on a pas fini d'en voir.

  • Josette Allard - Inscrite 7 novembre 2014 06 h 10

    Où comment mettre dans...

    Sa poche ceux qui pourraient nous critiquer. On a déjà vu d'autres institutions recevoir des subventions de la sorte et devenir complaisante envers l'industrie.

    • Charles Gagnon - Inscrit 7 novembre 2014 11 h 35

      Pour de l'argent, une chaire, on se donnera au diable, ISMER ?

  • Gilles Bousquet - Abonné 7 novembre 2014 06 h 31

    Plus polluer pour plus collecter ?

    Trop cher payé...désolé.

  • Denis Gaumond - Abonné 7 novembre 2014 06 h 54

    Denis GAUMOND

    Je trouve que c'est une excellente idée. Qui peut être contre ? Sauf les personnes qui assoient leurs manipulations de l'opinion publique sur des impressions et des affirmations gratuites, contre ou pour le développement économique de ce coin de pays et du fleuve. Avec une telle chaire d'étude, nous aurons une plus grande capacité d'avoir accès à des données objectives, vérifiables et vérifiées, si réalisées avec honnêteté, et ainsi de nous faire une idée plus conforme à la vérité de la science. La défense écologique ainsi que le développement économique sont devenus des religions et les intégristes se multiplient comme grains de sable ...bitumineux !

    • Marc Collin - Inscrit 7 novembre 2014 08 h 43

      Que la rationalité scientifique, fondée sur des données objectives, vérifiables et vérifiées, constitue une garantie de vérité indépendamment des conditions où s’exerce la science est une vieille croyance du siècle des lumières qui ne tient plus la route aujourd’hui. Aucune science ne produit des certitudes et devant l’inconnu la science conserve toujours une dimension éthique dont le principal enjeu est l’ouverture à la critique, qui ne peut exister que si son indépendance est assurée. Dans les faits la science est une institution et la référence de la vérité scientifique est institutionnelle; l’autorité scientifique est de fait exercée par ceux qui détiennent des postes de décision. C’est pourquoi comme toute institution, la science peut être subvertie, et maintenir son indépendance est vital.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 7 novembre 2014 08 h 48

      Vous avez raison. Honte à ceux qui pourraient penser qu'une compagnie n'agit pas d'abord dans son intérêt et celui de ses actionnaires. Honte à ceux qui tentent de voir en quoi cela pourrait servir les intérêts de TransCanada.

      Trève de plaisanterie. Ce sera une chaire pour étudier la disparition du béluga. Et je dois dire que je pense qu'il faut une bonne dose de naïveté, ou volontairement se fermer les yeux et se boucher les oreilles et le nez pour ne pas s'en apercevoir.

    • Claude Lachance - Inscrite 7 novembre 2014 09 h 40

      Que pensez-vous du devoir de précaution?

    • robert morin - Inscrit 7 novembre 2014 09 h 56

      Votre discours me fait penser à ce que Jean-Paul Daoust nomme «ceux qui se comportent comme des autruches avec la tête enfouie dans le sable bitumineux»

      N'est-ce pas Harper lui-même qui a coupé dans le financement à l'Institut océanographique de Rimouski? Et voilà maintenant que ce sont ses amis vendeurs de pétrole qui viennent «généreusement» offrir de prendre la relève, mais seulement pendant le temps que dure la mise en place de leurs installations contestées... Franchement, si vous n'y voyez pas le piège, c'est que vous êtes de mèche!

    • Rémi-Bernard St-Pierre - Abonné 7 novembre 2014 11 h 14

      @ M. Morin

      C'est l'Institut Maurice Lamontagne, qui est du niveau fédéral, qui a subi toutes les coupes. C'était autrefois un fleuron de la recherche. Il est situé à Ste-Flavie mais a toujours été en étroire collaboration avec ISMER.

      Toujours pour corroborer vos prospos, voici cet artcile hyper pertinent qui montre bien que M. Gaumond n'a pas pointé dans la bonne direction en parlant d'intégrisme.

      http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-s

      Personellement, je ne voit pas d'intérêt à avoir une chaire de recherche sur le thème de la nécrologie marine annoncée.

    • Claude Lachance - Inscrite 7 novembre 2014 14 h 21

      Si je vous dis je met le feu à votre maison pour cuire un steak, mais n'ayez crainte j'épargnrai la grange.

    • André Bastien - Abonné 7 novembre 2014 15 h 51

      M GAUMOND, vous êtes soit naïf soit associé aux pétrolières.