L’ONE fera fi de l’impact du pétrole

L’Office national de l’énergie (ONE) est formel : pas question d’évaluer ou même d’aborder la question des changements climatiques et l’impact de l’exploitation des sables bitumineux dans le cadre de l’étude du projet Énergie Est de TransCanada.

« Les gaz à effet de serre et les changements climatiques ne feront pas partie de l’évaluation qu’on va faire », a répondu au Devoir un porte-parole de l’organisme fédéral qui contrôle désormais entièrement l’évaluation du plus important projet de pipeline en Amérique du Nord.

« L’Office reconnaît que ce sont des questions qui sont importantes aux yeux des Canadiens. Mais le rôle de l’Office est de réglementer les pipelines et bien souvent, les projets qui engendrent des gaz à effet de serre sont réglementés au niveau provincial », a-t-il fait valoir au lendemain du dépôt officiel du projet de TransCanada.

En fait, le gouvernement fédéral n’impose actuellement aucune restriction quant aux émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant de la production pétrolière et gazière au Canada. Or, celle-ci est en pleine croissance. À titre d’exemple, la production pétrolière doit passer de 1,9 million de barils par jour à 4,8 millions de barils par jour d’ici 2030. L’essentiel de cette augmentation est dû aux sables bitumineux albertains.

Les données officielles publiées par le gouvernement Harper indiquent d’ailleurs clairement que le Canada ratera complètement les cibles de réduction de gaz à effet serre pourtant revues à la baisse par les conservateurs. Les émissions devraient plutôt grimper, alimentées par les pétrolières qui exploitent les sables bitumineux.

À lui seul, le pipeline Énergie Est — qui transportera chaque jour 1,1 million de barils de brut — permettra de mettre en marché une production d’énergie fossile qui générera plus de 30 millions de tonnes de GES chaque année, selon une étude publiée plus tôt cette année par l’Institut Pembina. Cela est supérieur à la totalité des émissions générées par les véhicules routiers au Québec.

Mauvaise décision

Porte-parole de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada, Patrick Bonin a déploré la décision de l’Office national de l’énergie (ONE) d’exclure toute la question climatique de son évaluation. « On ne peut pas prétendre mener une étude environnementale sur un projet aussi important sans aborder les conséquences pour le climat. »

Le président américain, Barack Obama, a lui-même soutenu l’an dernier que le projet de pipeline Keystone XL, moins important qu’Énergie Est, ne serait pas approuvé s’il augmente de façon « significative » la production de GES. « L’effet » de ce nouveau pipeline « sur le climat » devra absolument être pris en compte avant toute décision définitive, a-t-il alors dit.

Pour Jean-Patrick Toussaint, de la Fondation David Suzuki, le Québec doit donc absolument demander au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement d’étudier la question des impacts sur le climat du projet de TransCanada. « Le Québec s’est fixé des objectifs de réduction de GES. Or, ce pipeline signifie plus d’exploitation pétrolière, plus d’émissions, etc. Il ne faut pas aller dans la mauvaise direction et laisser tomber nos objectifs. »

L’ONE a néanmoins affirmé vendredi que le projet de TransCanada fera l’objet d’une étude rigoureuse. « Chaque aspect du projet sera soumis à une évaluation robuste et scientifique », a soutenu son porte-parole. « Le rôle de l’Office est de déterminer si le projet est dans l’intérêt public canadien. » Il a ainsi expliqué que le « design » et « l’ingénierie » du tuyau seront pris en compte, mais aussi « les impacts sociaux et environnementaux potentiels du projet ».

Prouver sa pertinence

Quant au projet de « terminal d’exportation de pétrole » qui sera construit directement dans l’habitat critique du béluga du Saint-Laurent, à Cacouna, l’ONE entend mener une « évaluation environnementale ». Mais rien n’a été précisé à cet effet vendredi. Qu’en est-il des impacts majeurs potentiels pour cette population de cétacés menacée ? Ils « feront partie de l’évaluation », a répondu l’ONE. Pas moins de 175 pétroliers pourraient accoster chaque année à Cacouna pour charger du brut albertain.

Par ailleurs, les gens qui souhaitent prendre part aux audiences publiques à venir devront démontrer à l’ONE qu’ils sont « directement touchés par le projet », ou alors qu’ils « possèdent une expertise et des renseignements pertinents ». Les groupes environnementaux ne sont pas exclus du processus. Mais « ils devront démontrer dans quelle mesure ils ont de l’information, des renseignements ou une expertise pertinente. Les décisions seront prises au cas par cas ».

À partir du moment où l’ONE aura déterminé que les 30 000 pages de documents transmises jeudi par TransCanada constituent une demande complète, l’organisme fédéral aura 15 mois pour mener son évaluation. Les recommandations seront transmises au bureau du premier ministre canadien, qui prendra alors sa décision.

Avec le projet de TransCanada et l’inversion de l’oléoduc 9B d’Enbridge, ce sont 1,4 million de barils de pétrole brut de l’Ouest qui couleront chaque jour vers le Québec d’ici 2018. C’est l’équivalent de la moitié de toute la production des sables bitumineux attendue en 2020. Le pipeline Énergie Est fera du Québec le point le plus névralgique au Canada pour l’exportation de pétrole albertain.

Le gouvernement Couillard n’a toujours pas annoncé d’évaluation environnementale du projet.

39 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 1 novembre 2014 01 h 26

    Parade indécente

    "Par ailleurs, les gens qui souhaitent prendre part aux audiences publiques à venir devront démontrer à l’ONE qu’ils sont « directement touchés par le projet », ou alors qu’ils « possèdent une expertise et des renseignements pertinents ». Les groupes environnementaux ne sont pas exclus du processus. Mais « ils devront démontrer dans quelle mesure ils ont de l’information, des renseignements ou une expertise pertinente. Les décisions seront prises au cas par cas »"

    C'est tout le Québec qui est concerné et touché par ce désastreux projet. Jamais dans notre histoire n'avions pu envisager une telle imposture, un tel mépris du Québec. Nous devons alerter les instances internationales. Le Saint-Laurent doit être protégé des hallucinés du pétrole.

    Les positions de L'ONE n'augurent rien de bon,

    Une vigilance citoyenne est de mise. Le loup est dans la bergerie.

    • Denis Carrier - Abonné 1 novembre 2014 11 h 13

      Tout à fait d'accord avec vous monsieur Francoeur. Je suis égalemnet révolté par la position l'ONE.
      Je ne peux donc m'empêcher de faire une certaine analogie que vous excuserai certainement: après avoir été digéré par l'Alberta et passé à travers le gros intestin qu'est l'ONE, le sale pétrole de l'Ouest sera ramoli pour mieux s'écouler dans le boyau inversé de Transcanada Pipeline. Ils ont même proposé de construire une centrale nucléaire tant il faut de chaleur pour déconstiper le goudon (bitume) et le rendre plus fluide. Je m'objecte alors vivement à ce que mon St-Laurent devienne le ...... qui excrétera son contenu et ira engraisser les rafineries Irving de l'Est.

  • Guy Mineault - Inscrit 1 novembre 2014 03 h 32

    Mettons nos culottes

    La Colombie Britannique et les États à l'ouest des États-Unis ont carrément dit non à des ports de mer chez eux à cause des risques de déversements, des dégâts causés à l'océan Pacifique, du peu d'impact économique à long terme, des tonnes de GES, de l'esthétique de port genres Cacouna, etc. De plus, au prix du baril actuel, ce n'est pas certain que ce pétrole sera toujours rentable. La seule route qu'il reste pour que Harper puisse exporter son pétrole sale est par le Québec. Pourquoi ne sommes-nous pas capable de dire non nous aussi pour les mêmes raisons citées ci-haut. Harper s'est désisté de Kyoto parce qu'il veut à tout prix que sa province exporte cette saleté. Disons NON. C'est facile non?

    • Daniel Bérubé - Abonné 1 novembre 2014 21 h 01

      La différence, c'est qu'en C.B. le gouvernement était avec le peuple, comme aux USA; pouvons-nous considérer le contexte semblable au Québec ?

  • Roland Guerre - Inscrit 1 novembre 2014 04 h 11

    Aveuglement

    Une solide étude sur les conséqauences environnementales du projet est indispensable. Le réchauffement climatique, donnée que chacu perçoit, nécessite d'anticiper et de maîtriser la transition écologique. L'ONE doit être contraint à une solide étude d'impact.

    • Luc Falardeau - Abonné 1 novembre 2014 10 h 45

      Harper fantasme à l’idée qu’il pointe du doigt les problèmes et que la population regarde son doigt.

    • Daniel Bérubé - Abonné 1 novembre 2014 21 h 06

      Je serais curieux de savoir:

      - par qui est financé l'ONÉ;
      - les coupures que fait le fédéral ont-elles affecté beaucoup l'ONÉ ?

      Serait-il possible que poser la question serait y répondre ?

      Il est parfois difficile de mordre la main qui nous nourrit...

  • Josette Allard - Inscrite 1 novembre 2014 04 h 52

    Â la solde de qui?

    Croyez-vous encore que l'Office nationale de l'énergie tout comme le BAPE sont lâpour protéger l'environnement? Vous êtes bien naïfs! Ces deux organismes ne régulent plus rien et depuis longtemps.

    • Marc Brullemans - Abonné 1 novembre 2014 12 h 27

      Peut-être, dans une certaine limite, régulent-ils mais en rien ils ne protègent l'environnement. Au lieu d'établir des balises strictes au gouvernement provincial et fédéral, nous avons souvent l'impression que ces organismes se contentent de remplir le mandat qu'on leur donne sans discuter de celui-ci. Dans ce cas-ci, le BAPE et l'ONÉ devrait ouvrir le débat sur la responsabilité du Québec et du Canada sur l'avenir climatique de la planète. Pour cet unique projet, c'est à plusieurs centaines de mégatonnes d'équivalent CO2 annuellement que se chiffre cette responsabilité... et il ne faudrait-pas en parler?...!!!

    • Nicole Moreau - Inscrite 1 novembre 2014 13 h 20

      pourtant, les lois du Québec s'appliquent selon deux spécialistes en droit de l'environnement qui s'expliquaient hier, dans une lettre parue dans Le Devoir, alors que le ministre semble tout à fait sourd aux questions diverses qui lui sont posées en raison des projets pétroliers.

      on peut se demander honnêtement à quoi sert vraiment ce ministre?

    • Luc Falardeau - Abonné 1 novembre 2014 13 h 46

      Disons le... Ces organismes consultatifs acceptent docilement les oeillères que leur mettent leurs gouvernements respectifs, contribuant ainsi à une apparence de démocratie et à une opération de "greenwashing".

  • Jean Santerre - Abonné 1 novembre 2014 06 h 21

    Hallucinant!

    Alors on demande au loup de choisir par quelle porte il entre dans la bergerie.
    Les moutons devront prouver qu'ils sont concernés pour bêler.
    Et nous évaluerons la santé du loup pour nous assurer que les moutons ne posent pas de risque à sa survie.
    Nous serons très rigoureux sur ce principe!
    Kafka est toujours vivant!