L’avenir incertain des cétacés au Québec

Un rorqual commun, le deuxième plus gros animal vivant sur Terre, souffle dans la baie de Gaspé.
Photo: Katy Gavrilchuk Station de recherche des îles Mingan Un rorqual commun, le deuxième plus gros animal vivant sur Terre, souffle dans la baie de Gaspé.

À Tadoussac, la mecque québécoise de l’observation de cétacés, des travailleurs de l’industrie des croisières affirment que l’année 2014 a été catastrophique. Pourquoi ? Plusieurs des grandes baleines connues de la région, épine dorsale de toute l’industrie touristique, n’ont pas été vues de l’été. Difficile, cependant, de conclure à un déclin, même si des inquiétudes demeurent pour les années à venir, notamment en raison des menaces qui pèsent sur ces animaux.

« Des baleines, il n’y en a plus. Cet été, nous n’avions pas de baleines à bosse, pas de rorquals communs. L’année a été merdique », résume le capitaine de l’un des nombreux bateaux qui partent chaque jour de la marina de Tadoussac.

Le président du Groupe de recherche sur les mammifères marins, Robert Michaud, confirme que la saison qui vient de se terminer a été mauvaise au moins dans le cas du rorqual commun, une espèce qui a longtemps constitué la base des observations des croisiéristes. « Nous savons, à partir des données récoltées depuis 30 ans, que nous n’avons jamais vu une année d’aussi grande disette. Non seulement il y avait peu de rorquals communs dans le secteur, mais en plus, des individus connus depuis des années n’étaient pas au rendez-vous. »

Les données fournies par Nadia Ménard, chef d’équipe pour le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, indiquent d’ailleurs un recul continu chez cette espèce, le deuxième plus gros animal vivant sur Terre. Dans les années 90, il était courant de voir des groupes de 30 à 40 rorquals communs nageant ensemble dans le secteur. Le nombre total d’individus a chuté à une dizaine en 2008 et se maintient au plus bas depuis cette date.

Garde-manger bouleversé

Il faut savoir que si les baleines viennent jusque dans le Saint-Laurent, c’est essentiellement pour s’alimenter. Les eaux de l’estuaire sont en effet très riches en krill, mais aussi en diverses espèces de poissons dont se nourrissent les grands rorquals.

À titre d’exemple, la baleine bleue ingurgite chaque jour entre une et trois tonnes de krill. Le rorqual commun doit pour sa part manger jusqu’à une tonne de poisson quotidiennement.

Pour Robert Michaud, c’est probablement l’abondance de nourriture qui détermine si les baleines seront au rendez-vous. Donc, il est possible que les animaux trouvent ailleurs ce qu’ils recherchent.

« La réduction de l’abondance de la morue franche, un prédateur important de petits poissons comme le capelan et le lançon, peut avoir favorisé l’accroissement de ces espèces de proie dans l’ensemble du Saint-Laurent marin. On peut donc penser que de grands rassemblements de rorquals communs demeurent dans le golfe du Saint-Laurent au lieu de remonter jusque dans le parc marin pour s’alimenter », explique aussi Nadia Ménard.

D’autres espèces sont toutefois plus présentes dans le secteur du Saint-Laurent le plus fréquenté par les touristes en quête de baleines.

Le petit rorqual, par exemple, est aperçu plus souvent dans le parc marin. Même chose pour la baleine à bosse. « Cette espèce est plus nombreuse et visiblement en croissance, souligne M. Michaud. On voit aussi des mères avec leurs veaux. Pourtant, pendant plusieurs années, il n’y avait qu’une seule baleine à bosse dans le secteur. »

Difficile, donc, de dégager des tendances claires concernant les cétacés qui fréquentent les eaux du Saint-Laurent. Cette année, par exemple, les chercheurs qui étudient la baleine bleue en ont aperçu très peu dans le secteur des îles Mingan, habituellement un haut lieu de fréquentation pour le gros animal de la planète. Cette quasi-absence pourrait indiquer certains changements profonds au sein de l’écosystème, selon les chercheurs.

La population de baleines bleues de l’Atlantique nord-ouest ne compte que 250 individus. Et en 35 ans de recherche, à peine plus d’une vingtaine de jeunes ont été observés dans le Saint-Laurent.

Menaces nombreuses

S’il est complexe de prédire dans quelle mesure les espèces continueront de fréquenter les eaux du Saint-Laurent dans les décennies à venir, les scientifiques s’inquiètent de certains phénomènes aux effets imprévisibles.

Robert Michaud estime notamment que les impacts des changements climatiques pourraient être déterminants pour la présence des proies des cétacés. Règle générale, insiste-t-il, « l’écosystème est soumis à des variations importantes et sans précédent ».

Cette nouvelle menace aux impacts encore méconnus s’ajoute à celles qui existent déjà pour les cétacés. Même si les données manquent pour évaluer le nombre de victimes de collisions avec les bateaux, le phénomène constitue un réel problème, d’autant plus que les navires de transport passent dans des secteurs hautement fréquentés par les baleines. Ils traversent notamment le parc marin, une zone précisément définie comme un habitat essentiel.

Les baleines sont également exposées aux empêtrements dans les engins de pêche. On compte en général une quinzaine de cas chaque année dans l’estuaire et le golfe. « Ça nous montre à quel point la cohabitation entre l’humain et la baleine n’est pas évidente », souligne Josiane Cabana, du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins.

Si ce ne sont pas tous les animaux qui en meurent, il est toujours très difficile d’intervenir pour libérer un animal qui peut peser plusieurs dizaines de tonnes. Pour cela, il faudrait disposer d’équipes formées pour mener ce type d’opération, explique Mme Cabana. Mais les moyens financiers ne sont tout simplement pas au rendez-vous.

En fait, il est ardu de simplement maintenir en place les activités du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins. « Le financement du centre d’appel, c’est un combat chaque année, souligne Josiane Cabana, qui est basée à Tadoussac. Pêches et Océans Canada est un gros morceau, mais, malheureusement, notre financement s’effrite un peu chaque année. On se demande chaque fois si nous serons en mesure d’assurer le service. »

Tout cela alors que la présence des baleines, elle, constitue le coeur d’une industrie touristique qui rapporte annuellement plusieurs dizaines de millions de dollars.