Une cible inatteignable

Officiellement, la communauté internationale s’est fixé comme objectif de limiter la hausse des températures à 2 °C en 2100, par rapport à l’ère préindustrielle. Mais cette cible, censée permettre d’éviter les pires effets des bouleversements climatiques, serait tout simplement impossible à atteindre.

« Il est trop tard. On ne sait pas précisément comment va évoluer le système planétaire. Mais si ce qu’on connaît est exact, l’objectif est raté », affirme sans détour le biologiste Claude Villeneuve, spécialiste de la question climatique.

Pour parvenir à respecter l’objectif du 2 °C adopté à Copenhague en 2009, l’humanité devrait en fait opérer des changements d’une ampleur sans précédent depuis que l’économie mondiale carbure aux énergies fossiles. « Si on parvenait à faire en sorte que nos émissions globales plafonnent en 2020, il faudrait par la suite les réduire continuellement pour atteindre “zéro émission” en 2070. Ça voudrait dire ne plus utiliser la moindre source d’énergie fossile dont les émissions ne seraient pas captées et stockées, ou alors compensées. »

Autant dire mission impossible, affirme M. Villeneuve, auteur du livre Est-il trop tard ? Le point sur les changements climatiques. « Est-ce qu’on peut imaginer se débarrasser complètement des énergies fossiles d’ici 50 ans, avec une augmentation de la population mondiale de plus de deux milliards d’êtres humains ? »

Deux études récentes parues dans les revues Nature Geoscience et Nature Climate Change démontrent en outre que d’ici à peine 30 ans, l’activité humaine aura généré la quantité totale de CO2 qui peut être émise pour espérer ne pas dépasser la hausse de 2 °C.

Selon le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), il faudrait d’ailleurs mettre en place des mesures draconiennes d’ici 15 ans au maximum pour éviter le pire. En fait, les émissions mondiales de GES devraient impérativement être réduites de 40 % à 70 % en 2050, par rapport à 2010.

Le collectif scientifique international estime que la communauté internationale doit globalement se fixer comme objectif de limiter la concentration de CO2 dans l’atmosphère à un maximum compris entre 430 et 480 particules par million (ppm). Au-delà de 530 ppm, précise le GIEC, il sera tout simplement impossible d’empêcher des bouleversements climatiques majeurs.

Or, le seuil des 400 ppm a été franchi cette année, et les émissions de GES ne cessent de croître année après année. Et selon les prévisions des experts sur le climat, la concentration de CO2 pourrait donc atteindre 450 ppm dès 2030, et entre 750 et 1300 ppm en 2100. La hausse du thermomètre pourrait ainsi atteindre de 3 à 5 °C.

Le prix de l’inaction

L’inaction internationale nous conduit en fait vers une hausse qui pourrait atteindre 4 °C, selon la Banque mondiale, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et le GIEC. Or, un tel bond « aurait des conséquences désastreuses en matière d’événements climatiques extrêmes et d’élévation du niveau de la mer et entraînerait d’énormes coûts économiques et sociaux », selon un rapport produit par l’AIE.

Le GIEC précise que les bouleversements climatiques provoqués par l’activité humaine posent une sérieuse menace pour l’approvisionnement alimentaire mondial. Plusieurs cultures alimentaires essentielles comme le riz, le blé et le maïs seront d’ailleurs de plus en plus malmenées au cours des prochaines années. La baisse pourrait être de l’ordre de 2 % par décennie, alors que la demande risque de bondir de 14 % d’ici à 2050.

Des denrées de consommation courante comme le café et le vin devraient elles aussi pâtir. D’après le rapport, le prix des aliments augmenterait de 3 %, à 84 %, d’ici 2050.

Les pêcheries mondiales risquent aussi d’encaisser des reculs significatifs. Dans les zones les plus méridionales, notamment, plusieurs espèces devraient carrément disparaître. Déjà, le Programme des Nations unies pour l’environnement prévoit qu’il ne sera plus possible d’exploiter commercialement les poissons des océans d’ici 2050.

Le GIEC craint en outre une réduction « significative » des eaux de surface et souterraines dans plusieurs régions, avec des impacts attendus sur la qualité de ces eaux. Le texte évoque notamment des risques de pénurie en Afrique et en Asie, les deux régions les plus peuplées au monde.

Les impacts économiques seront réels, peut-on également lire dans la plus importante synthèse de connaissances sur la science du climat depuis 2007. Le changement climatique va « ralentir la croissance […] et créer de nouvelles poches de pauvreté ». Une aggravation des événements climatiques extrêmes devrait par ailleurs engendrer des déplacements de population, soulignent les scientifiques. « Moins d’eau et de ressources alimentaires, des migrations accrues, tout cela va indirectement augmenter les risques de conflits violents », met en garde le GIEC.