Les fous de Bassan sont en péril

Des facteurs environnementaux sont probablement responsables de la chute des taux de reproduction des fous de Bassan de l’île Bonaventure.
Photo: David Boily Agence France-Presse Des facteurs environnementaux sont probablement responsables de la chute des taux de reproduction des fous de Bassan de l’île Bonaventure.

La colonie de fous de Bassan de l’île Bonaventure, en Gaspésie, préoccupe plus que jamais les scientifiques qui étudient ces grands oiseaux de mer. Peinant à se reproduire et fort probablement victimes des ravages de la marée noire survenue dans le golfe du Mexique, ils pourraient bien être condamnés à un déclin inexorable.

 

Les données sur la reproduction de la population qui ont été transmises au Devoir indiquent clairement que les fous de Bassan connaissent de très mauvaises années depuis cinq ans. Pour l’ensemble de la plus grande colonie en Amérique du Nord, le taux de reproduction avoisinait les 70 % entre 1970 et 2009. Mais cette année-là, il est descendu à 50 %, avant de chuter à 22 % en 2011.

 

« La pire année de toute l’histoire de la colonie a toutefois été 2012, avec un succès d’à peine 8 % », souligne Jean-François Rail, biologiste aux populations d’oiseaux de mer au Service canadien de la faune d’Environnement Canada.

 

Les quelque 58 000 couples nicheurs ont certes fait mieux l’an dernier, mais la situation demeure pour le moins préoccupante. « Pour espérer maintenir le nombre d’oiseaux, il faudrait atteindre un taux de reproduction de près de 70 % », précise M. Rail, qui étudie depuis plusieurs années la deuxième colonie en importance dans le monde. Son verdict est donc on ne peut plus clair : « À long terme, si le succès de reproduction ne remonte pas, la colonie ne pourra pas se maintenir. »

 

Les raisons d’un déclin

 

Si les chercheurs constatent statistiquement les difficultés des fous de Bassan à renouveler leur population, il leur est autrement plus complexe de déterminer quelles sont les causes de ce récent déclin.

 

Le facteur qui semble pour le moment le plus déterminant se trouve du côté de l’alimentation de ces oiseaux, qui peuvent peser près de trois kilos. « Il s’est passé quelque chose avec la répartition et les aires d’alimentation des fous de Bassan, explique Magella Guillemette, spécialiste de l’écologie des oiseaux côtiers. Ils vont beaucoup plus loin qu’auparavant. Encore cette année, nous avons des informations qui nous indiquent qu’il y a des fous de Bassan jusqu’en Minganie et dans la région de la Basse-Côte-Nord. » Un oiseau a par exemple parcouru plus de 2000 kilomètres pour se nourrir.

 

Les chercheurs installent des balises GPS sur certains individus de la colonie. Ils peuvent ainsi suivre les déplacements des adultes à la recherche de leur proie favorite, le maquereau. Or, les travaux scientifiques sur le golfe du Saint-Laurent ont constaté un déplacement de cette espèce de poissons vers la portion nord du golfe, possiblement en raison du réchauffement des eaux.

 

Les grands trajets désormais nécessaires pour retrouver des maquereaux sont épuisants pour les oiseaux, qui doivent nourrir leur progéniture. « Ils font ces longs trajets aux dépens de leur condition physique », explique M. Guillemette. Avec son équipe travaillant sur l’île Bonaventure, il a d’ailleurs mesuré que les individus perdaient du poids de façon importante.

 

En plus d’affecter les adultes, le phénomène nuit aux poussins, laissés souvent trop longtemps seuls dans le nid. Jean-François Rail se souvient qu’en 2012, par exemple, beaucoup de jeunes « ont été laissés seuls et sont morts ». Dans d’autres cas, ces petits oiseaux âgés d’à peine quelques jours à quelques semaines peuvent être tués par leurs congénères à la recherche d’un nid à occuper, fait valoir Magella Guillemette.

 

Lors de pluies importantes, les poussins encore fragiles peuvent aussi succomber en l’absence de leurs parents partis pêcher. « Lors de ce genre d’événements, on observe des mortalités importantes », affirme M. Rail. En ce sens, les changements climatiques et les « événements climatiques extrêmes » qui devraient en découler pourraient ajouter aux difficultés rencontrées par les jeunes.

 

L’impact de BP

 

Par ailleurs, les 60 000 touristes qui vont chaque année observer de près cette colonie l’ignorent probablement, mais au moins 25 % des fous de Bassan passent l’hiver dans le golfe du Mexique. Cette migration propre à la colonie de l’île Bonaventure fait en sorte qu’elle a été, parmi les six du Canada, la plus exposée à la tragédie pétrolière survenue en 2010.

 

Les jeunes nés cette année-là se sont notamment posés dans les eaux du golfe à peine cinq mois après l’explosion et le naufrage de la plateforme Deepwater Horizon. Les juvéniles passent aussi toute leur première année dans ces eaux chaudes, avant de revenir vers le nord. Les fous de Bassan ont d’ailleurs été l’une des espèces les plus frappées par les immenses nappes de pétrole provenant des quelque cinq millions de barils de brut déversés.

 

Si, comme l’indique M. Rail, il est complexe d’en mesurer les impacts, les chercheurs s’inquiètent néanmoins des effets à long terme du pire déversement de pétrole brut de l’histoire américaine. Les travaux de recherche de Magella Guillemette et de son équipe ont d’ailleurs de quoi soulever des préoccupations. Ils ont identifié et suivi des individus qui passent l’hiver dans le golfe du Mexique. Et le résultat est clair : « Les oiseaux du golfe du Mexique n’ont pas réussi à se reproduire adéquatement depuis les événements de 2010 », constate le spécialiste des oiseaux côtiers.

 

Qui plus est, « cette année, seuls cinq oiseaux de la dizaine suivis sont de retour. Il y a anguille sous roche. Normalement, il devrait y en avoir davantage. Il faudra mieux mesurer les taux de survie, mais il est certain que ça va mal pour ces individus. Et les conséquences de cette marée noire viennent s’ajouter aux mauvais taux de reproduction de la colonie ».

13 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 30 juillet 2014 07 h 06

    Signe de notre disparition

    L'extinction des fous est-il le précurseur de notre propre disparition en tant qu'espèce espèce? Nous sommes assez fous pour croire que nous pouvons polluer notre environnement sans aucune conséquence pour le genre humain. Un jour ce sera aussi notre tour si nous ne nous réveillons pas .

    • Gilles Théberge - Abonné 30 juillet 2014 10 h 48

      Signe avant coureur de notre propre disparition en effet. Un livre intéressant de la biologiste Grundmann fait le point sur le sujet dans un livre intéressant http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/09/de

      Et il faut noter dans la disparition des espèces que nous aussi les humains sommes une espèce.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 30 juillet 2014 11 h 42

      CHERCHONS AVEC INTELLIGENCE
      La panique ne mênera à rien. Encourageons d'abord "nos chercheurs" à trouver de nouvelles réponses en cherchant avec cette "faculté de comprendre et de s'adapter à des situations nouvelles". Si la nourriture des fous de bassan est plus abondantes dans les eaux froides plus au nord, peut-être que la colonnie est en train de déménager à l'Île d'Anticosti qui se trouve à 110 km au nord de Percé. Aussi, pourquoi "nos trouveurs" ne mettent-ils pas en doute l'abondance du troupeau de phoques comme une cause de la diminution des diverses sortes de poissons dans le golf St-Laurent ?

    • André Bastien - Abonné 30 juillet 2014 20 h 56

      Surconsommation multipiée par surpopulation, cela donne des problèmes en croissance géométrique.

      Il faut agir sur les 2 facteurs. La surpopulation n'est, étrangement, jamais abordée comme cause des problèmes environnementaux.

    • Bouchez Jérémy - Inscrit 31 juillet 2014 16 h 16

      Monsieur Marc G. Tremblay, le vrai responsable de la diminution des stocks de morue, c'est l'être humain, pas les phoques. Si la surpêche n'avait pas décimé les populations de morue de l'Atlantique nord, il y aurait assez à manger pour tout le monde. Arrêter de taper sur les phoques pour justifier une barbarie qui n'a aucune raison d'être en 2014.

  • Nicole Moreau - Inscrite 30 juillet 2014 08 h 34

    notre environnement se dégrade et les politiciens ne semblent pas craindre le phénomène

    les pertes qui s'accumulent, les GES qui augmentent, vraiment inquiétant quand on a l'impression qu'il y a absence de leadership chez les décideurs

    • Pierre Boutet - Inscrit 30 juillet 2014 09 h 54

      Actuellement il y a peu de décideurs qui prennent des décisions sans avoir l'appui d'une masse critique d'électeurs. Il faut donc y aller de pétitions pour les encourager à agir.

  • Serge Grenier - Inscrit 30 juillet 2014 08 h 43

    Les océans se meurent...

    Les océans se meurent à cause de la pollution, de la surpêche, de l'augmentation du taux d'acidité, de la diminution du taux d'oxygène, du réfauffement des températures moyennes, les plate-formes de forage, les bombes sonores pour cartographier le sous-sol, etc, etc, etc.

    La vie sur terre dépend de la vie dans la mer.

    Quand il n'y aura plus de vie dans la mer, les jours de la vie sur terre seront comptés.

  • Marie-France DOUCET - Inscrit 30 juillet 2014 09 h 07

    À quand les écodécideurs?

    Quand il sera trop tard? Quand le Titanic aura frappé l'iceberg? Quand le train aura explosé?

    • Serge Clement - Inscrit 30 juillet 2014 13 h 42

      Quand le train aura explosé, triste mais réaliste . Il faut se rappeler aussi du train de Lennoxville en Estrie qui a déraillé et dont l'explosion n'a été évitée que grâce à la double paroi du vagon. C'était du propane, plein de vagon pleins de propane!!! En plein centre du village, je vous laisse imaginer. j'ai vu de mes yeux. Pas de pertes ou blessures corporelles, probablement pour ça qu'on n'en parle plus.
      Les écodécideurs existent peut-être mais ils peinent à faire élire quelques députés aux élections.
      Et pour ajouter au commentaire de Mme Delisle: Dès qu'il y a apparence ou risque d'un grain de sable dans l'économie (qui ne vit que pour elle-même), le rouleau compresseur (politico/économique) se met en marche pour aplanir les difficultés possibles et/ou réelles.

  • Marie-Claude Delisle - Inscrit 30 juillet 2014 10 h 13

    Migration, aviation et pollution

    Certaine que les divers facteurs environnementaux évoqués ici ont un rôle dans ce déclin de la population aviaire. Mais surtout chez les migrateurs, il me semble que l'on ne parle pas assez souvent de cette possible inversion des pôles qui modifient tous les champs magnétiques qui joueraient un rôle majeur sur les vols migratoires. Les tempêtes magnétiques qui profitent des champs faibles équateur et hémisphère sud depuis quelques années) pour déjouer l'atmosphère pourraient aussi perturber l'électronique des instruments de vols. Est-ce ce qui s'est passé pour ces 3 vols disparus si rapidement depuis quelques mois ?

    Ça m'inquiète. Voir « La terre perd-elle le nord ?» (Découverte, 22 janvier 2012 et plein d'autres scientifiques qui se penchent sur cette question à travers le monde)
    Rien ne dit comment ça se passe, si c'est brutal ou non, ni comment l'inversion peut pendre de temps en tout, vu que la dernière inversion date déjà de plusieurs siècles, ni non plus comment les facteurs environmmentaux dont peu de personnes se préoccupent peuvent accélerer ce phénomène.

    Évidemment si ce phénomène compte pour quelque chose dans l'aviation, on taira sans doute ce discours qui pourrait jeter bien des grains de sable dans l'économie des transports...