La pression pétrolière s’accroît sur le Québec

La décision de South Portland compromet l’acheminement de pétrole des sables bitumineux vers le Maine, selon Équiterre. Ci-dessus, les installations de Suncor à Fort McMurray, en Alberta.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse La décision de South Portland compromet l’acheminement de pétrole des sables bitumineux vers le Maine, selon Équiterre. Ci-dessus, les installations de Suncor à Fort McMurray, en Alberta.

Qu’il le veuille ou non, le Québec est en voie de devenir le point de passage le plus névralgique au pays pour l’exportation du pétrole des sables bitumineux. Une réalité renforcée par la décision de la Ville de South Portland, dans le Maine, d’en interdire le transport sur son territoire.

La municipalité a voté lundi soir un règlement qui a pour effet de bloquer définitivement le passage du pétrole albertain qui aurait pu être transporté du coeur du continent jusqu’au port, pour y être chargé à bord de navires. South Portland est le deuxième port pétrolier en importance de la côte est américaine.

Selon ce qu’a expliqué le maire Jerry Jalbert, le règlement a été adopté dans une optique de protection de l’environnement. Il faut dire que le pétrole des sables bitumineux voyagerait par un pipeline qui part de Montréal pour se rendre à South Portland. Or, la Ville est contre l’inversion du flux du pipeline, une mesure qui serait nécessaire pour rejoindre son port.

Le pipeline en question, construit en 1941, achemine actuellement du pétrole brut léger du Maine jusqu’à la raffinerie de Suncor, à Montréal. Mais un projet a été développé dès 2008 — sous le nom de Trailbreaker — dans le but d’utiliser le pipeline pour amener de l’or noir de l’Ouest jusqu’à la côte est. De là, il pourrait être transporté à bord de pétroliers jusqu’aux raffineries du Texas ou encore être exporté, notamment vers l’Europe.

 

Chemin naturel

Pipe-Lines Portland Montréal (PLPM), propriété de la Pétrolière impériale (ExxonMobil) et de Suncor, a dépensé 6,5 millions de dollars en vue de se préparer pour ce projet. Son président et chef de la direction, Larry Wilson, a aussi réitéré l’an dernier que le projet faisait toujours partie des options étudiées par l’entreprise. Mardi, PLPM a toutefois affirmé que l’inversion n’était pas à l’ordre du jour.

« Le vote représente un vote contre l’emploi, contre l’énergie et contre les travailleurs et il résulte d’un jugement prématuré de certains conseillers municipaux, qui ont ignoré la science en faveur de la peur, appuyés dans leur démarche démagogique par un groupe d’activistes opposés à l’exploitation du pétrole », a néanmoins réagi sans détour le vice-président de PLPM, Thomas Hardison, à la suite du vote à South Portland.

Le cofondateur et porte-parole d’Équiterre, Steven Guilbeault, estime d’ailleurs que les pétrolières lorgnaient toujours du côté de Portland comme point de passage du pétrole albertain. « Nous sommes plusieurs à demeurer convaincus que c’était l’objectif. C’est la façon la plus simple de sortir le pétrole des sables bitumineux de l’Amérique du Nord. Le pipeline est déjà là, mais aussi le port de mer. Mais la décision de South Portland vient compromettre ce projet. »

L’industrie de l’énergie fossile cherche intensément des moyens pour mettre en marché une production quotidienne qui doit atteindre trois millions de barils de pétrole d’ici 2020. Or, pour le moment, de nombreux obstacles se dressent contre les projets de pipelines, avenue privilégiée pour transporter de grands volumes de brut à moindres coûts. Le projet d’oléoduc vers la côte ouest, Northern Gateway, fait toujours face à une vive contestation, notamment des Premières Nations. Keystone XL, qui doit permettre de rejoindre les raffineries du Texas, n’a toujours pas été approuvé par Washington.

 

De l’Alberta au Québec

 

Alors que s’ajoute désormais le refus de South Portland, le Québec devient une cible privilégiée pour l’exportation d’une part significative du pétrole albertain. « Le Québec devient un point de passage naturel pour ce pétrole. Il est donc clair que la pression sera forte pour donner le feu vert aux projets qui sont déjà sur la table », a ainsi affirmé Jean-Thomas Bernard, professeur au Département de science économique de l’Université d’Ottawa.

« Il y aura beaucoup de pression sur le Québec pour que le projet Énergie Est, de TransCanada, se réalise », a lui aussi confirmé Pierre-Olivier Pineau, spécialiste en politique énergétique à HEC Montréal. Selon lui, il est clair pour le lobby pétrolier que « le chemin du Québec semble le plus salutaire ». « C’est techniquement plus simple de passer par le Québec » et ce genre de projet « est important pour l’Alberta et les pétrolières ».

Le pipeline Énergie Est permettrait de transporter quotidiennement, dès 2018, quelque 1,1 million de barils pétrole des sables bitumineux vers le Québec, puis vers le Nouveau-Brunswick. Il s’agit du plus important projet du genre actuellement en développement en Amérique du Nord. Il a déjà été présenté à l’Office national de l’énergie (ONE) par la pétrolière.

Pour le réaliser, TransCanada devra construire des centaines de kilomètres de pipeline en sol québécois, mais aussi traverser le fleuve Saint-Laurent. L’entreprise compte aussi construire un terminal maritime d’exportation afin de charger des pétroliers à Cacouna, en plein coeur de l’estuaire du Saint-Laurent.

Même si le Québec est un point de passage névralgique pour le futur pipeline, la décision concernant sa construction revient uniquement au gouvernement de Stephen Harper. En vertu des règles fédérales, c’est en effet l’ONE qui doit statuer sur le sort du projet. Cet organe dépend directement du bureau du premier ministre.

 

Couillard dit oui

 

Le gouvernement de Philippe Couillard a déjà annoncé qu’il était favorable au projet de TransCanada, et ce, avant d’avoir précisé la teneur de l’évaluation environnementale qui serait menée au Québec. Celle-ci n’aura toutefois pas de pouvoir sur la construction du pipeline.

Mais selon M. Guilbeault, il n’en faut pas moins débattre des émissions de gaz à effet de serre générées par le pétrole des sables bitumineux. « Si on dit oui au Québec à ces projets, il faut se demander quels seront les impacts sur les émissions, dans un contexte où on tente de les réduire. » Les participants aux audiences de l’ONE sur les projets de pipelines n’ont cependant pas le droit d’aborder les impacts environnementaux de l’exploitation pétrolière en Alberta dans le cadre de leur présentation.

Avant la réalisation du projet de TransCanada, la pétrolière Enbridge doit acheminer 300 000 barils de brut de l’Ouest à Montréal d’ici la fin de l’année 2014. Le projet d’inversion du flux dans l’oléoduc 9B a été approuvé par le gouvernement Harper plus tôt cette année. Ce pipeline traverse plusieurs cours d’eau au Québec, mais aussi des terres agricoles et des quartiers résidentiels dans la région de Montréal. Une partie du pétrole sera raffinée aux installations de Suncor, dans l’est de la ville. Une autre partie sera chargée sur des navires qui se rendront à Lévis, à la raffinerie d’Ultramar.

Avec les projets de TransCanada et d’Enbridge, ce sont 1,4 million de barils de pétrole brut de l’Ouest qui couleront chaque jour vers le Québec d’ici 2018. C’est l’équivalent de la moitié de toute la production des sables bitumineux attendue pour 2020.

76 commentaires
  • Gilles St-Pierre - Abonné 23 juillet 2014 02 h 24

    Une offre qu'on ne peut pas refuser ?

    Est-ce à dire que la décision relève de Harper et non du Québec ? Ce serait ainsi un outrage à la légitimité du Québec en ce qui concerne ses lois sur l'environnement et à sa propre détermination sur le développement de son territoire; une ville américaine peut refuser les saletés de l'ouest mais pas le Québec parce que nous sommes sous l'égide du régime fédéral; bel arrangement tout ça.

    Il me semble que nous avons eu assez de dégats à Lac Mégantic sans en rajouter. Il est plus que temps que le Québec se prenne en main et voit à ce qui se transporte sur son propre territoire et de quelle manière et c'est surtout pas à Ottawa et encore moins Harper d'en prendre les décisions car ce ne sont pas les fédéraux qui viendront réparer les pots cassés quand il y aura déversement ou tout autres catastrophes du genre; on aprrend bien nos leçons à partir des expériences passées et assez c'est assez.

    Wow Harper, stop !

    • Josée Duplessis - Abonnée 23 juillet 2014 13 h 16

      Vivementy la souveraineté

    • jean-claude drapeau - Inscrit 23 juillet 2014 14 h 50

      Aux barricades citoyens ! Il faut mobiliser la population car on ne veut pas participer au plus gros dégât de la planète soit les sables bitumineux. Couillard manque de couilles et Harper au Québec je vous laisse réfléchir. Les Américains n'en veulent pas et pourquoi nous surtout à part de polluer notre territoire, ça nous donne aucune redevances. Où sont les autochtones du Québec ?

    • Michel Richard - Inscrit 23 juillet 2014 16 h 20

      Ce n'est pas parce que le conseil municipal de South-Portland a adopté le règlement adopté qu'il est légal. De la même façon que le règlement de la ville de Gaspé a été contesté, et invalidé, celui de South-Portland sera contesté. Reste à voir s'il sera invalidé.
      Mais de façon générale, je serais étonné que les É.U. laissent leur commerce extérieur à la merci d'un conseil municipal.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 24 juillet 2014 08 h 38

      Réfléchissez une minute...Quand le flot de dollars arrive de l'Alberta vers le QC, sous forme de peréquation, personne ne voit d'objection..L'Alberta est le plus important contributeur à la peréquation canadienne!

      Pourrait-il y avoir un "backlash" de la population albertaine vis à vis du QC si le QC s'oppose systématiquement au transport et exportation du pétrole vers la côte est?

  • Yves Côté - Abonné 23 juillet 2014 02 h 37

    La couleuvre et le béluga...

    Et toujours personne pour éditer et/ou illustrer le malheureux petit conte combatif de "La couleuvre et du béluga"...
    Finalement, Québécois, au contraire de nos voisins, peut-être sommes-nous presque tous déjà morts sans le savoir ?
    Morts, tout en étant glorieusement festifs... ?

    • Danielle Caron - Inscrite 23 juillet 2014 15 h 07

      Quelle belle image :
      "Morts, tout en étant glorieusement festifs".
      En plein dans le mille.

    • Yves Côté - Abonné 24 juillet 2014 02 h 09

      Merci de votre fleur, Madame Caron.
      Quelle tristesse pour nous que notre constatation...

    • Bernard Plante - Abonné 24 juillet 2014 10 h 02

      Pour encouragement, je persiste à croire que depuis de nombreuses années nous sommes en position d'observateur et que nous allons tôt ou tard reprendre là où nous avons laissé il y a vingt ans. L'accumulation finira par exploser.

    • Yves Côté - Abonné 24 juillet 2014 13 h 16

      Monsieur Plante, je suis de votre avis.
      Toutefois, le risque est que ça parte dans tous les sens... ce que pousse à faire le Canada actuel par ses manigances aussi diverses que variées.
      Cela ferait tout à fait le lit d'une action opportuniste du type de celle de 1970. Que personnellement j'ai connu et que vous avez peut-être aussi connu.
      Mon idée est qu'à ce jour, nous manquons encore cruellement de canaux d'expression libre. Biensûr, La Vigile du Québec et le Devoir sont là pour donner à tous de s'exprimer, mais je l'avoue, je ne comprends pas toujours les choix éditoriaux et les décisions de ne pas publier certains commentaires qui pourtant, ne portent préjudice à personne, bien que combattant certaines idées.
      Mais bon, cette incompréhension de ma part de n'empêche pas pour autant de persévérer avec des idées qui ont, désavantageusement ou pas, la particularité de tenter de se détacher un peu de ce qui me semble trop souvent s'apparenter à de vieilles idées ou approches de l'indépendance du Québec.
      Si nous avons l'intention de renouveller le discours indépendantiste au Québec, tout en persistant comme au jour 1 sur l'objectif, ne devons-nous pas tous essayer de sortir aussi de ces sentiers qui finalement, obligent à les parcourir en suivant le fond des ornières qui y furent creuser ?
      C'est du moins ce que je crois et, modestement, essaie de faire de mon mieux...
      Vive le Québec libre, Monsieur !

  • Gilbert Talbot - Abonné 23 juillet 2014 04 h 54

    Quebec dit oui, quand tout le monde dit non!

    Les Indiens de l"ouest disent non a la construction du Northern Gateway sur leur territoire. Dans l"Est,Portland dit non a l"inversion du pipeline. Obama n"a rien dit encore sur le projet de Keystone XL, mais il finira par dire non. Seul Quebec dit oui au projet de faire passer le pipeline de TransCanada sur son territoire. Serions-nous exempts des risques que les autres craignent tant ?

    • Robert Morin - Inscrit 23 juillet 2014 12 h 42

      Désolé mais Couillard ou pas, ou Harper ou Trudeau ou pas, c'est le "gouvernement" canadien qui dicte. Transcanada comme dans transport interprovincial de compétence fédérale.

    • Luc Falardeau - Abonné 23 juillet 2014 17 h 49

      N'oublions pas Elizabeth May du Parti Vert du Canada qui vise obtenir la balance du pouvoir dans un gouvernement canadien minoritaire.

    • Gilbert Talbot - Abonné 23 juillet 2014 18 h 42

      Autre raison pour prendre en main tous les pouvoirs surtout quand notre environnement est grandement menacee!

  • François Ricard - Inscrit 23 juillet 2014 05 h 28

    Comme pour le minerai

    Avec la voie maritime, les bateaux nous passent au nez pour permettre à Toronto et Hamilton de prospérer.
    Avec l'oléoduc, le pétrole nous passera au nez pour aboutir chez les USA, permettant à l'Alberta de s'enrichir.
    Nous sommes chez nous. Mais nous n'avons rien à dire. Les décisions relèvent des autres.
    Voilà une bonne raison de quitter ce pays à la con.

    • Danielle Caron - Inscrite 23 juillet 2014 15 h 08

      Et si on se levait debout, mais vraiment debout, pour une fois plutôt que de penser à quitter?

    • François Ricard - Inscrit 23 juillet 2014 17 h 20

      Mme Caron,
      Nous sommes 7 millions contre 35 millions.
      Nous sommes minoritaires. Nous ne pouvons gagner.

    • Bernard Plante - Abonné 24 juillet 2014 10 h 08

      Mme Caron,

      Impossible de se tenir debout dans un système biaisé dès le départ et qui garantit que le dernier mot ira toujours et invariablement au fédéral.

      Quitter veut dire créer notre propre pays. Cela n'est-il pas beau?

      Il est temps pour Tanguy de quitter le nid familial. Tout le monde s'en portera mieux. Le Canada comme le Québec.

    • Yves Côté - Abonné 24 juillet 2014 13 h 35

      Monsieur Ricard, votre logique est non seulement défaitiste, mais fausse.
      Les plus grands changements de société qui ornent l'Histoire du monde ont été faits par des minorités de gens.
      Constat qui a été maintes fois fait pas des gens aussi variés en pensée que Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Nietsche, Freud, Lincoln, Mao, le Che, De Gaulle, Churchill, Mandela, Kennedy (J.F.), Luther King, René Lévesque, Pierre Vallières, Bourgeault... et mille autres. Sans compter les artistes de tous les domaines d'expression, cela commençant par les poètes.
      Monsieur Ricard, si vous êtes vous aussi avec nous, avec nous pour donner à vos enfants et petit-enfants le plus grand cadeau qui puisse leur être fait par amour, un pays qui a l'âme de leurs parents et Anciens, à 7 contre 35 nous gagnerons.
      Nous gagnerons parce que ce pays est le nôtre, celui de celles et ceux qui viennent et celui de celles et ceux qui viendront un jour.
      Eux tous qui diront enfin "les miens ne sont pas des peureux qui préfèrent obéir plutôt que d'être libres dans ce pays-là que l'Histoire aura voulu leur donner malgré les rois".
      SVP dites-moi, cela n'est-il pas un projet de société et de vie assez exaltant pour que vous en soyez ?
      Salutations Monsieur !

  • Josette Allard - Inscrite 23 juillet 2014 05 h 28

    Risques sans bénéfices

    Quel profit en tirerons-nous? La Colombie Britanique ne s'est pas laissée dicter , ni par Ottawa, ni par l'Alberta la gestion de son territoire et l'opposition au passage d'un pipeline à pris sa source dans la collectivité mais appuyée par le gouvernement provincial.