Quel avenir pour Anticosti?

En mal de projets porteurs, les insulaires se cherchent un noveau souffle.
Photo: Alexandre Shields - Le Devoir En mal de projets porteurs, les insulaires se cherchent un noveau souffle.

Loin d’applaudir au retour des foreuses pétrolières sur leur île, plusieurs Anticostiens rêvent de projets qui permettraient à leur communauté isolée de se donner un nouveau souffle, avant que le déclin actuel n’ait raison d’elle. Une tâche qui apparaît très ardue, notamment en raison d’obstacles bureaucratiques.

Si on peut mesurer le déclin d’une communauté au recul du nombre d’enfants qui fréquentent l’école, Port-Menier est un cas éloquent. L’école Saint-Joseph, qui accueille les jeunes du primaire à la deuxième année du secondaire, a vu son nombre d’élèves passer de 46 à 14 en à peine 15 ans.

La population de l’île a aussi essuyé un sérieux recul, passant de 380 habitants à 220 en à peine plus de 20 ans. Ils ont déjà été plus de 900, au début des années 60.

Cette dévitalisation accélérée inquiète les Anticostiens, qui cherchent depuis des années des moyens de relancer l’économie de leur île, surtout après la disparition complète de la foresterie, en 2013. Cette industrie, jadis prospère, pourrait d’ailleurs ne jamais revenir, les projets de relance étant pour le moins incertains.

L’ancien maire Denis Duteau, qui a dirigé la municipalité pendant sept ans — avant de devenir le représentant de Pétrolia sur Anticosti —, et son successeur, Jean-François Boudreault, affirment tous deux qu’il est difficile d’entrevoir ce qui sortira Anticosti du marasme.

Plusieurs de leurs concitoyens estiment d’ailleurs que c’est cette impression de cul-de-sac qui pousse les élus à vouloir prendre le risque du pétrole, malgré la controverse. « Si on transformait le chevreuil, si on avait une industrie de la pêche au homard et si on pouvait développer l’écotourisme, les citoyens seraient totalement contre le pétrole, affirme sans détour Frédéric Michaud, Anticostien d’adoption depuis une décennie. Le seul argument qui tient pour les pro- pétrole, c’est l’argument économique. C’est le seul. Et le pétrole, c’est la facilité. On laisse entrer les pétrolières et on les laisse faire, sans faire d’efforts. »

 

Obstacles aux projets

 

La difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité de développer des produits propres à l’île tient en bonne partie à des embûches sur lesquelles les insulaires n’ont pas de pouvoir. Celles-ci sont essentiellement liées à des règles d’inspection alimentaire ou à des calculs de quotas de pêche.
 

« Chaque fois que les gens de l’île essaient de faire quelque chose, les obstacles bureaucratiques gouvernementaux les empêchent de prendre leur destin en main, explique Anne-Isabelle Cuvillier, qui a choisi de faire des Anticostiens le sujet de son mémoire de maîtrise. C’est absurde qu’ils ne puissent pas le faire, parce qu’ils ont des potentiels de produits du terroir extraordinaires. Il suffit de goûter au chevreuil d’Anticosti pour s’en rendre compte. Ça n’a rien à voir avec le boeuf de chez IGA. »

L’exemple le plus probant est effectivement le cerf de Virginie. Il est tout simplement interdit pour les Anticostiens de vendre de la viande de cerf. Jusqu’à il y a deux ans, une auberge exploitée par la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) avait pignon sur rue à Port-Menier. Elle ne pouvait servir de cerf de l’île. Celui qui était au menu provenait en fait d’élevages du continent. Et si la vente de cette viande est toujours interdite sur Anticosti, le gouvernement du Québec a annoncé un projet- pilote qui permettra à des restaurants d’en mettre au menu… à Montréal et à Québec.

Même chose pour le homard qui est pêché dans les eaux ceinturant l’île. Un seul pêcheur est basé à Anticosti. Tous les autres viennent du continent, notamment de la Gaspésie. Et lorsque les gens de Port-Menier veulent déguster ce crustacé, ils doivent l’acheter sur la Côte-Nord.

Les Anticostiens aiment aussi dire que la fameuse crevette de Matane provient en fait du secteur de l’île. D’ailleurs, les crevettiers viennent parfois s’amarrer au quai de Port-Menier lorsque les eaux du Saint-Laurent deviennent trop tumultueuses. Or il leur est totalement interdit de vendre ne serait-ce qu’une seule crevette sur l’île.

Éric Perreault et sa femme Marie sont venus s’installer sur l’île pour y élever leurs deux enfants. Ils ont littéralement défriché leur terre, sur laquelle ils pratiquent l’agriculture. Ils produisent notamment du lait et du fromage, qu’ils aimeraient bien pouvoir vendre. Mais ils essuient refus après refus. Pourtant, ces produits trouveraient facilement preneurs chez leurs concitoyens. Ils sont en effet obligés d’importer leurs produits laitiers, avec les coûts que cela suppose pour le transport, pierre d’achoppement de tout le développement.

 

La voie du tourisme


Île magnifique dotée d’un potentiel touristique certain, Anticosti peine pourtant à développer cette industrie. Ceux qui s’y rendent le font surtout pour chasser le cerf de Virginie, au cours de l’automne. Mais les données obtenues par Le Devoir auprès de la SEPAQ indiquent que cette activité économique, la principale de l’île en fait, est en déclin. Le nombre de chasseurs est passé de 3355 en 2003 à 2445 en 2013. Les touristes qui viennent pour la villégiature sont quant à eux passés de 1413 à 875 au cours de la même période.

L’auberge exploitée encore récemment par la SEPAQ, et qui a brûlé il y a deux ans, avait un taux de fréquentation avoisinant les 15 %. D’ailleurs, au lieu de reconstruire une auberge, l’organisme a opté pour un « centre de services » pour accueillir les visiteurs. L’établissement ne comptera aucune chambre, alors que le projet initial en faisait mention.

Seule guide touristique de l’île, Danièle Morin note toutefois qu’ironiquement, le débat autour du pétrole a ranimé l’intérêt des touristes. « Le téléphone sonne beaucoup cette année. On parle de plus en plus de l’île, donc de plus en plus de gens veulent venir la voir. J’ai vraiment l’impression que les gens veulent venir à Anticosti avant l’arrivée du pétrole. »

Le projet avorté de la villa Menier

Des documents obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès à l’information démontrent qu’un projet de reconstruction de la villa Menier a été envisagé au début des années 2000 par la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ).

Le projet, évalué à 7 millions de dollars, a été abandonné après la réalisation de deux études de faisabilité, en 2001 et en 2002. La question des coûts aurait pesé lourd dans la balance.

L’un des deux rapports mentionne toutefois clairement que la reconstruction de la villa et de l’aménagement qui l’entourait « est un projet réalisable sur le plan économique et technique ».

Le Devoir a donc demandé à la SEPAQ des précisions sur le projet. « Aucun projet de reconstruction de la villa Menier n’a jamais été élaboré », a-t-on répondu.

L’idée du projet était de reconstruire cette demeure luxueuse bâtie entre 1900 et 1905 pour le chocolatier français Henri Menier, qui acheta l’île d’Anticosti en 1895 pour la somme de 125 000 $. Ce projet aurait permis d’offrir un hébergement de luxe, qui fait actuellement défaut sur Anticosti.

Cette demeure érigée sur un promontoire avait une vue imprenable sur le golfe du Saint-Laurent. Elle était pourvue de tout le luxe dont les bourgeois de l’époque pouvaient rêver. En plus d’un mobilier acheté et transporté à grands frais, la villa Menier était décorée de coûteuses tapisseries apportées de France et on y retrouverait même une cave à vin.

M. Menier y recevait régulièrement des dignitaires politiques québécois et canadiens, avec lesquels l’industriel entretenait d’étroites relations. Laissée à l’abandon après la vente de l’île à une entreprise forestière, en 1926, la villa fut finalement incendiée en octobre 1953, sur ordre des propriétaires de l’île.
4 commentaires
  • Marc Brullemans - Abonné 28 juin 2014 15 h 06

    Le dossier Anticosti

    La question de l'acceptabilité sociale à Anticosti et des difficultés, démesurées souvent, que rencontrent les habitants de l'île ont été traitées ce printemps au Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste. Animée par Lucie Sauvé, la soirée du 1 mai faisait place à madame Cuvillier, à monsieur Sylvain Archambault et à bien d'autres scientifiques. Pour ceux intéressés: http://collectif-scientifique-gaz-de-schiste.com/v . Merci au Devoir pour le traitement de cet important dossier.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 30 juin 2014 12 h 10

    Trop d'électricité

    Pourquoi de pas s'orienter derechef vers le transport électrique privé et public, car nous avons un surplus d'électricité et nous continuons à en produire avec de petites centrales, pour créer des emplois...Nous payons 250 millions de dollars à une compagnie pour ne pas qu'elle en produise, près de Gentilly. Nous avons payé 600 millions par an pendant 6 ans au Canada comme pénalité pour avoir fermé une thermique faite contre la volonté de la population et qu'on a fermé faute de besoin d'électricité. Fiou, quelle rigueur!

    • Michel Vallée - Inscrit 1 juillet 2014 13 h 33

      @Claude Saint-Jarre

      <<Pourquoi de pas s'orienter derechef vers le transport électrique privé et public, car nous avons un surplus d'électricité...>>

      Quel est le rapport entre votre commentaire sur les surplus d'électricité et cet article qui porte sur les embûches réglementaires qui contrecarrent le développement social de l'île d'Anticosti ?

  • Michel Vallée - Inscrit 1 juillet 2014 13 h 28

    Pour résumer la farce burlesque qui prévaut sur l’île Anticosti, laquelle s’exerce aux dépens des insulaires :


    En dépit de la surpopulation problématique du cerf de Virginie, il est interdit aux Anticostiens de vendre de la viande de cerf.

    La SEPAQ qui avait pignon sur rue à Port-Menier ne servait dans son restaurant que du chevreuil d’élevages en provenance du continent.

    Même chose pour le homard, qui est pêché dans les eaux ceinturant l’île.

    De même, il est totalement interdit de vendre sur l’île Anticosti les crevettes pêchées dans les eaux d’Anticosti. ..

    Les producteurs laitiers et fromagers Éric et Marie Perreault qui produisent sur l’île n’ont pas le droit de vendre sur l’île Anticosti le lait et le fromage qu’ils y produisent… Ce faisant, les insulaires sont obligés d’importer à grand frais les produits laitiers que consomme la population locale…

    Ainsi, il me semble évident que ces interdits absurdes sont un frein au développement touristique de l’île.