Le Saint-Laurent étouffé par l’acidification

Cette nouvelle menace pour les milieux marins se manifeste partout sur la planète.
Photo: Benoît Cécile Tourisme Québec Cette nouvelle menace pour les milieux marins se manifeste partout sur la planète.

Le Saint-Laurent souffre particulièrement de l’acidification accélérée de ses eaux. Ce phénomène inévitable, provoqué en bonne partie par les émissions de CO2 issues de la combustion d’énergies fossiles, constitue une menace de plus en plus sérieuse pour l’ensemble de la chaîne alimentaire.

 

« Les eaux profondes du Saint-Laurent ont présentement un taux d’acidification qui est équivalent à ce que connaîtront tous les océans de la planète à la fin du présent siècle », constate Alfonso Mucci, géochimiste à l’Université McGill.

 

Ce processus, que le chercheur étudie depuis plusieurs années, est directement lié à la baisse du taux d’oxygène dans l’eau. Selon les données de Pêches et Océans Canada, l’hypoxie, c’est-à-dire la réduction de la concentration d’oxygène dissous dans l’eau, affecte au moins 1300 km2 de fonds marins dans l’estuaire du Saint-Laurent. Une telle zone, située en profondeur, équivaut à près de trois fois la superficie de l’île de Montréal.

 

La région sous-marine touchée se situe essentiellement entre Tadoussac et les eaux au large de Rimouski. L’oxygène disponible pour toute la vie marine qui en dépend y a diminué « de près de moitié depuis les années 1930 », souligne Alfonso Mucci. Dans certains secteurs, le taux de saturation se situe sous la barre des 20 %. « C’est une concentration dans laquelle plusieurs espèces ne peuvent pas vivre longtemps. On note d’ailleurs des changements dans la biodiversité et dans les comportements de certaines espèces. C’est le cas de la morue, qui évite complètement ces eaux, puisqu’elle ne peut pas y vivre plus de 90 minutes. »

 

Cette baisse de l’oxygène s’accompagne d’une hausse du CO2. À cela s’ajoute celui qui est produit par les bactéries qui consomment la matière organique, issue en partie de l’activité humaine intensive tout le long du Saint-Laurent et de ses affluents. Un phénomène d’accumulation accentué par le fait que les eaux profondes sont isolées de l’atmosphère depuis environ 20 ans. « Elles ne peuvent pas “ventiler” le CO2 qui s’y concentre un peu plus chaque année. Tout cela s’accumule donc dans l’eau et l’acidifie », explique le scientifique.

 

Impacts sérieux

 

Les impacts appréhendés sur la santé de l’écosystème sont on ne peut plus sérieux, selon M. Mucci. « C’est assez terrible. Si les eaux s’acidifient, plusieurs espèces qui sont à la base de la chaîne alimentaire pourraient disparaître. En fait, toute la chaîne alimentaire pourrait subir des impacts. »

 

L’acidification risque en effet de nuire en premier lieu aux ptéropodes, des micro-organismes de la classe des mollusques. « Leurs squelettes, qui sont externes, risquent de se dissoudre, avertit le géochimiste. On se retrouve donc avec des ptéropodes pour ainsi dire nus. Qui sait s’ils pourront survivre. Or, ils sont à la base de la chaîne alimentaire. Donc, les impacts pourraient être très importants pour l’ensemble de l’écosystème marin. »

 

Les ptéropodes font en effet partie d’une chaîne alimentaire dont l’équilibre dépend de la présence de tous ses maillons, du krill aux grandes baleines, en passant par une myriade d’espèces de poissons, d’oiseaux et de mammifères.

 

Menace mondiale

 

Cette nouvelle menace pour les milieux marins — aussi inéluctable que mortifère — se manifeste partout sur la planète, affirme Alfonso Mucci. « C’est un phénomène qui a des répercussions mondiales. Toutes les eaux s’acidifient en raison des émissions de dioxyde carbone dues à la combustion de carburants fossiles. »

 

Les océans, qui recouvrent 70 % de la planète, absorbent le tiers du carbone atmosphérique, soit environ 130 milliards de tonnes par an. Or, l’utilisation massive des énergies fossiles a provoqué une hausse marquée et continue des émissions de CO2, ce qui a entraîné une augmentation de l’acidité des océans d’environ 30 % au cours des dernières décennies.

 

« L’acidification devrait théoriquement se poursuivre, prédit d’ailleurs le chercheur de l’Université McGill. Et on voit déjà des changements. Dans certaines zones, les océans sont envahis par les méduses, qui supportent mieux les eaux acides. Elles prennent la place d’autres espèces. »

 

D’autres espèces, comme les mollusques, sont plus que jamais menacées. Même chose pour des milieux reconnus pour leur grande biodiversité. Par exemple, si la concentration de CO2 dans l’atmosphère continue de croître, les récifs de corail risqueront carrément l’extinction, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Toutes les eaux s’acidifient en raison des émissions de dioxyde carbone dues à la combustion de carburants fossiles

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