L’uranium ou les traditions ?

Le grand chef des Cris, Matthew Coon Come, ici en compagnie du chef de Mistissini, Richard Shecapio.
Photo: Lawrence Côté-Collins Le grand chef des Cris, Matthew Coon Come, ici en compagnie du chef de Mistissini, Richard Shecapio.

Le Devoir est allé à la rencontre de la communauté crie de Mistissini, qui appelle tout le Québec à rejeter la controversée filière uranifère.

Le village de Mistissini est blotti à la pointe sud du lac Mistassini. Les Cris vivent depuis des siècles sur les rives de cet immense cours d’eau avec lequel ils entretiennent une relation pour ainsi dire sacrée. Ils ont d’ailleurs été nombreux cette semaine à rappeler aux commissaires du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) l’importance de ce lac dans la vie de leur communauté, toujours rythmée par la chasse, la pêche et la trappe. Et, pour eux, il ne fait aucun doute que cette façon de vivre est incompatible avec la filière uranifère.

« En tant que défenseurs du plus grand lac du Québec, nous nous opposons vivement à l’exploitation de l’uranium. Cela irait à l’encontre de notre mode de vie et de nos valeurs. Nous sommes réunis ici pour proclamer haut et fort que l’uranium ne devrait pas être exploité à Mistissini, sur le territoire cri ou au Québec », résume le chef de Mistissini, Richard Shecapio.

« Nous ne voulons pas assumer les risques que représente cette filière pour les générations futures. Et nous espérons que tout le Québec prenne la même décision », ajoute Shawn Iserhoff, chef du conseil des jeunes Cris de Mistissini.

Preuve que le sujet suscite un vif intérêt : ils étaient plus d’une centaine à assister à la journée d’audiences du BAPE, jeudi, au centre sportif du village. Une participation appréciable pour une communauté d’à peine plus de 3000 personnes, et alors que l’été s’installe tranquillement sur ce territoire situé au nord du 50e parallèle.

 

La crainte de Strateco

Il faut dire que, pour Mistissini, la perspective de devoir vivre avec la présence d’une mine d’uranium est omniprésente depuis déjà quelques années. C’est en effet au nord de son territoire que Strateco mène, depuis 2006, le projet d’exploration Matoush, le plus avancé du genre au Québec. Un projet bloqué depuis l’imposition d’un moratoire sur la filière par le gouvernement Marois, en mars 2013. Exaspérée, la société minière a lancé une poursuite contre Québec. Elle a réclamé la fin des audiences du BAPE sur l’uranium qui viennent à peine de débuter et jongle aussi avec l’idée de réclamer 125 millions de dollars à l’État en guise d’indemnisation pour les investissements effectués pour son projet.

Mais, pour Richard Shecapio, Strateco est la seule à blâmer pour ses échecs. « Elle a limité ses consultations à un petit groupe de personnes, au lieu de prendre en compte toute la communauté. À Mistissini, il y a plusieurs groupes, comme les jeunes, les aînés, les trappeurs, etc. Mais Strateco n’a pas choisi une approche qui impliquait toute la communauté. »

Le chef insiste du même souffle pour dire que les Cris sont favorables au développement minier. Ils ont signé plusieurs ententes avec des entreprises qui comptent exploiter des gisements sur le territoire de la nation crie. C’est le cas pour le projet diamantifère de l’entreprise Stornoway, situé un peu au nord du projet Matoush. Même chose pour la mine d’Éléonore, près de la baie James.

Ces projets ne doivent toutefois pas nuire aux activités traditionnelles des Cris, qui occupent une place importante dans leur vie et dans leur désir de transmettre leur culture aux générations futures. « Nous vivons de la terre, explique le grand chef du Grand Conseil des Cris, Matthew Coon Come. Je suis enfant d’une personne qui a vécu de la chasse et de la pêche. Mais, si on se retrouve avec les déchets d’une mine d’uranium, qui seront radioactifs pendant des milliers d’années, nous ne pourrions plus transmettre nos traditions. C’est le risque qu’on court. C’est pour cela que nous sommes tous là pour exprimer nos inquiétudes contre les risques énormes de l’uranium. »

Très attachés à ce territoire immense et largement préservé de l’activité industrielle, les Cris souhaitent aussi développer le secteur de l’écotourisme, souligne Richard Shecapio. Il rappelle que le gouvernement étudie depuis près de 10 ans la possibilité de créer un parc national qui engloberait le lac Mistassini et une partie du vaste et complexe réseau hydrographique dont il fait partie. Ironiquement, les limites proposées pour ce parc sont littéralement encerclées par des titres miniers, dont plusieurs voués à la recherche de gisements d’uranium.

 

Une lutte québécoise

Pour les Cris, la lutte contre l’uranium dépasse la réalité de leurs communautés et de leur territoire. Selon les données du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, il existe près d’une trentaine de projets d’exploration uranifère au Québec, dont 12 en phase « avancée ». Plusieurs sont situés au nord du 50e parallèle, mais on en retrouve également le long de la Côte-Nord ainsi que dans les Hautes-Laurentides.

C’est d’ailleurs en raison des vives inquiétudes suscitées par la filière que le gouvernement Marois a mandaté le BAPE afin qu’il mène des audiences sur tout le territoire du Québec et qu’il remette son rapport à Québec en mai 2015. Il est vrai que de nombreuses questions demeurent pour le moment sans réponse, comme le soulignait l’Institut national de santé publique dans un récent rapport portant sur les risques de l’exploitation de l’uranium. Une bonne part de ce flou tient au fait qu’il existe très peu de données permettant d’évaluer correctement les effets potentiels des éléments radioactifs.

Mais, pour les Cris, au-delà du défilé des experts et de l’accumulation des rapports « pro » ou « anti » uranium, il existe l’absolue nécessité de préserver cette nature qu’ils habitent et pour laquelle ils expriment un profond respect. « La vie risque d’être détruite, parce qu’on ne peut pas contenir les risques. Notre culture et notre langue aussi seront détruites, affirme sans détour Sam Petawabano, représentant des aînés de Mistissini. L’autre jour, j’ai regardé ma petite-fille dans les yeux et je me suis dit que ce ne sera pas moi qui dirai oui à ce développement minier. »

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