Strateco exige la fin des travaux du BAPE sous peine de poursuite

Le président de la commission sur les enjeux de la filière uranifère, Louis-Gilles Francœur
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le président de la commission sur les enjeux de la filière uranifère, Louis-Gilles Francœur

La minière Strateco juge inutile et dommageable la tenue d’un BAPE sur la controversée filière de l’uranium. Si le gouvernement ne met pas fin aux travaux de cette commission, l’entreprise entend donc réclamer un dédommagement d’au moins 125 millions de dollars à l’État en guise de remboursement des investissements qu’elle dit avoir effectués dans son projet au Québec.

 

Le message de Strateco, qui contrôle le projet d’exploration uranifère le plus avancé au Québec, est on ne peut plus clair : le gouvernement libéral doit mettre « immédiatement un terme » aux travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Ceux-ci viennent tout juste de débuter et doivent durer un an.

 

Si Québec refuse d’obtempérer, « nous prendrons les mesures légales nécessaires », a souligné mercredi au Devoir le président et chef de la direction de Strateco, Guy Hébert. La minière compte ainsi exiger que l’État lui rembourse l’argent injecté depuis 2006 par ses investisseurs dans le projet Matoush, situé à 275 kilomètres au nord de Chibougamau, en territoire cri. « Si le gouvernement n’en veut pas, en plus de se priver de retombées de 600 à 800 millions de dollars, il nous redonnera nos 125 millions », a laissé tomber M. Hébert.

 

Pour lui, il est clair que l’entreprise ne pourra pas survivre jusqu’à la fin de l’évaluation environnementale lancée par le précédant gouvernement pour étudier l’ensemble de la filière uranifère au Québec, ce qu’on appelle un BAPE « générique ». « Nous avons déjà investi 125 millions de dollars de beaucoup de fonds étrangers, et c’est certain que les actionnaires sont extrêmement déçus. Ils nous demandent de rendre des comptes », a souligné Guy Hébert.

 

La minière a donc inscrit mardi trois lobbyistes-conseils rémunérés au registre québécois. Leur mandat est d’« obtenir des informations quant aux intentions gouvernementales » par rapport au BAPE en cours. « L’objectif de cette activité étant de vérifier la possibilité de modifier certains aspects du mandat confié au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, notamment la durée de celui-ci », précise la fiche du registre.

 

Mais pour Guy Hébert, l’« inutilité » de tout ce processus d’évaluation indépendant du pouvoir politique ne fait aucun doute. Il a notamment rappelé que la Commission canadienne de sûreté nucléaire a donné en 2012 son aval à Strateco pour que l’entreprise poursuive son projet d’exploration souterraine dans le secteur des monts Otish.

 

Selon lui, plusieurs intervenants se sont toutefois livrés à une véritable campagne de « peur » au sujet de l’uranium au cours des dernières années. Il cite en exemple le président de Coalition canadienne de la responsabilité nucléaire, Gordon Edwards, qui a réaffirmé mardi soir — dans le cadre des préconsultations du BAPE sur l’uranium — que l’exploitation de l’uranium risquait de contaminer l’environnement des générations futures.

 

Un rapport publié récemment par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) met toutefois en lumière « de nombreux risques, impacts et incertitudes » liés à l’exploitation d’uranium. Une bonne part de ce flou tient au fait qu’il existe très peu de données permettant d’évaluer correctement les effets potentiels des éléments radioactifs.

 

Mandat légitime

 

Dans ce contexte d’incertitudes multiples, des intervenants des milieux de la santé, des élus, des groupes environnementaux et des communautés autochtones réclament depuis des années la tenue d’un BAPE sur le développement de la filière uranifère. Car au-delà du projet de Strateco, il existe plus d’une quinzaine de « secteurs uranifères » qui pourraient intéresser l’industrie minière au Québec.

 

Pour le porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine, Ugo Lapointe, il est essentiel de lancer une telle évaluation. « Au Québec, il y a eu de l’opposition aux mines d’uranium au cours des dernières années. Il est donc tout à fait légitime de faire une commission panquébécoise pour décider si on va de l’avant ou non avec des mines d’uranium. Si on décide d’aller de l’avant, on va sécuriser le marché. Et si on décide de ne pas aller de l’avant, on va envoyer un message clair à l’industrie. »

 

Selon M. Lapointe, Strateco se livre à un « geste de désespoir » dans l’unique but de « récupérer l’argent de ses investisseurs ». « C’est de la poudre aux yeux pour tenter de satisfaire les actionnaires avant l’assemblée annuelle », qui doit avoir lieu mardi prochain. L’action de la minière valait 6 ¢ mercredi à la fermeture de la Bourse de Toronto.

 

Conseillère en communication au BAPE, Louise Bourdage a pour sa part souligné que le gouvernement du Québec n’est jamais intervenu dans le but de demander l’arrêt des travaux d’une commission de l’organisme.

 

Au bureau du ministre de l’Environnement, David Heurtel, on a dit mercredi soir que le gouvernement n’émettra aucun commentaire « avant le dépôt du rapport final » du BAPE.

 

Récuser le président

 

Strateco demande en outre au BAPE de récuser le président de la commission sur les enjeux de la filière uranifère, Louis-Gilles Francoeur, ancien journaliste du Devoir. Une mise en demeure a été envoyée à l’organisme. Si rien n’est fait en ce sens, « des procédures seront entreprises devant la Cour supérieure afin d’obtenir la récusation de M. Francoeur », a affirmé Guy Hébert.

 

« C’est connu que M. Francoeur n’a jamais prêché en faveur de l’industrie minière en général, ni en faveur du nucléaire. On pense qu’il ne peut pas être impartial », a-t-il ajouté. M. Hébert a aussi dit que la mise en demeure se base sur des « articles » écrits par l’ancien journaliste en environnement lorsqu’il travaillait au Devoir. Il n’a pas fourni de copie des articles en question. Selon un juriste consulté par la Coalition Québec meilleure mine, cette démarche n’a aucune assise légale.


 
40 commentaires
  • Djosef Bouteu - Inscrit 22 mai 2014 01 h 15

    Strateco répète les erreurs des gazières.

    Strateco se comporte en bandit corporatif comme les gazières l'ont fait dans le dossier du gaz de schiste. Ses menaces sont loufoques, elle ne brandit rien de moins qu'une gigantesque poursuite-baillon. Les poursuites-baillon sont illégales au Québec. La minière devrait le savoir.

    Strateco devrait prendre bonne note du fait que les gazières se sont fait mettre à la porte sans compensation après toutes les passes croches, les contaminants intraitables et les fuites de méthane. C'est une autre industrie particulièrement toxique et il faudra beaucoup plus que des paroles creuses ou un mercenaire ''à la Lucien'' pour convaincre. Sans garanties de retombées positives -et non radioactives- ce sera un ''non'' catégorique.

    C'est toujours la collectivité qui paie les pots cassés quand il y a des accidents avec les matières radioactives parce que l'industrie nucléaire ne peut tout simplement pas continuer à rouler si elle devait payer le prix des dégâts qu'elle cause.

    • Albert Labranche - Inscrit 22 mai 2014 07 h 26

      Les fuites sont dans le limites acceptables. Vous pouvez boire le liquide de fracturation. Le liquide est maintenant recupéré et reutilisé. Beaucoup plus de fracturations par forage, donc beaucoup moins de transport.
      Les EUA vont investir 170 milliards pour des ports methanier pour l'exportation.
      L'Australie 180 milliards pour la meme chose.
      Plusieurs pays commence l'exploitation du gaz de shale.
      C'est tout de meme mieux que des festivals et de marchés aux puces.

    • Danielle Houle - Abonnée 22 mai 2014 07 h 51

      Sans vouloir crever votre bulle, les gazières ne se sont pas fait montrer la porte. Le pseudo moratoire prend fin en juin 2014. Et avec Couillard qui rêve de fracuration hydraulique, les foreuses reprendront du service sous peu. Pour ce qui est des "bandits corporatifs" comme vous dites, je vous rappelle que la compagnie Lone Pine Ressources qui a plusieurs puits de gaz de schiste au Québec, poursuit le gouvernement en invoquant le chapitre 11 de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). La compagnie qualifie le moratoire québécois de « révocation arbitraire, capricieuse et illégale » de son droit d'exploiter le pétrole et le gaz du fleuve Saint-Laurent.

    • Danielle - Inscrit 22 mai 2014 09 h 21

      M. Labranche.

      OUF!! De toute évidence vous ne connaissez pas le dossier du gaz de schiste pour ainsi parler. À dire de telles bêtises, vous auriez avantage à vous taire

    • Michel Vallée - Inscrit 22 mai 2014 11 h 19

      @Louis Hone

      << (…) La compagnie Lone Pine Ressources qui a plusieurs puits de gaz de schiste au Québec, poursuit le gouvernement en invoquant le chapitre 11 de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). La compagnie qualifie le moratoire québécois de ‘’révocation arbitraire, capricieuse et illégale’’ de son droit d'exploiter le pétrole et le gaz du fleuve Saint-Laurent. >>

      Bernard Landry est un ardent défenseur de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

      Autrement dit, avec un tel accord commercial, le concept de souveraineté de Bernard Landry et consort n’est plus qu’un marché de dupes, ou à tout le moins il n’est que cosmétique…

    • Michel Vallée - Inscrit 22 mai 2014 11 h 30

      @Albert Labranche

      << (...) Vous pouvez boire le liquide de fracturation.>>

      Vous allez sérieusement boire des composés du benzène, comme par exemple le triméthylbenzène ?

    • Albert Labranche - Inscrit 22 mai 2014 21 h 29

      Je suis tres au courant du dossier. Comme investisseur depuis bientôt 10 ans. Je sais que M. Michael Binnion président d'une gazière a consommer un verre de liquide de fracturation lors d'une réunion de l'industrie tenue a Monréal en 2013.
      Des développements technologiques énormes ont été accomplis depuis 5 ans.

  • Gilles Théberge - Abonné 22 mai 2014 03 h 03

    Un bon test

    Nous verrons comment Couillard va se sortir de ce test. Accuser LG Francoeur d'incompétence c'est carrément du délire.

    Mais ce qui est le plus difficile à accepter c'est la petite haine à l'encontre de tout, absolument tous les gestes posés par le gouvernement précédent.

    Peut-être n'était-ce pas un lapsus ou un abus de langage lorsque Couillard a dit sa haine de la gouvernance du gouvernement Marois en début de campagne électorale.

    Hier c'était la Thériault, aujourd'hui c'est une compagnie privée qui manifestement n'a pas versé dans la caisse du PQ.

    Ce début de mandat augure mal vous trouvez pas?

  • Pierre Labelle - Inscrit 22 mai 2014 04 h 58

    Du chantage!

    Depuis quand des entreprises minières vont dicter la conduite du BAPE? Pour moins que cette mise en demeure, les libéraux ont crier au scandale quand Breton alors fraichement nommer ministre de l'environnement, était aller donner la main aux gens de ce même BAPE. Alors maintenant nous allons voir comment ce même PLQ va réagir, cette petite déclaration de David Heurtel ne m'impressionne pas du tout, lui il est un petit canon dans ce conseil des ministres....

    • Danielle Houle - Abonnée 22 mai 2014 07 h 38

      Suite au BAPE sur les gaz de schiste, en 2011 le gouvernement libéral avait mis en place une ÉES (étude environnementale stratégique) sur laquelle siégeait Marianne Molgat qui était à l'emploi de Talisman Energy. Donc ce n'est pas d'hier que les compagnies tentent de dicter la conduite d'un BAPE. Les compagnies ont des lobyistes, mais les citoyens n'en ont pas. Deux poids deux mesures.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 22 mai 2014 12 h 50

      Et qu'auriez vous dit si Marianne Molgat avait dirigé les travaux d'évalation?

  • Guy Vanier - Inscrit 22 mai 2014 06 h 15

    Tiens! Tiens!

    Les Québécois vont ils se tenir debout pour une fois? Le gouvernement nouvellement élu veut il affronter 90% des Québécois qui ne veulent rien savoir de ce genre d'exploitation dangereuse pour tous?
    Debout les braves citoyens nous devons montrer que vivre a genou c'est fini.....
    Allons les jeunes, c'est votre Pays que vous devez protéger contre ces compagnies qui ne pensent qu'aux profits.
    Si nous devons descendre dans la rue dites moi ou et j'y serai......

    • Danielle Houle - Abonnée 22 mai 2014 07 h 44

      Le 90% des Québécois sont plus intéressés aux finales de hockey. Ils se lèveront de leur sofa pour aller chercher une bière au frigo. Ils se lèveront et descendront dans les rues lors de la dernière partie des finales. Triste réalité! Comme dans le Minuit Chrétien: "Peuple à genoux, attends ta délivrance!"

  • Robert Henri - Inscrit 22 mai 2014 06 h 59

    On menace le Québec, inacceptable !

    On menace le Québec, inacceptable ! Cette entreprise supranationale cupide ne veut rien savoir de l'environnement, du Québec ni même des Québécois ce qui laisse présager une récolte cupide et sauvage du minerai suivie d'une fuite de la compagnie nous laissant au bout de trente, quarante ans, avec de gros trous et des déchets radioactifs durant des milliers d'années. Surveillez bien le couillon qui vient d'arriver, il risque de plier et nous mettre dans le trou d'aplomb.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 22 mai 2014 11 h 20

      Cette mine dit que monsieur Francoeur n'est pas objectif. Personne ne peut l'être, car pour savoir à quoi s'en tenir, il faut étudier les tenants et aboutissants d'un dossier très complèxe, pour se faire une idée. C'est jouer sur les mots. Pour savoir de quoi on parle, il faut examiner.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 22 mai 2014 13 h 11

      Personne ne menace le Québec, il y a juste une entreprise qui se croit léser par ce BAPE et qui considère que celui qui le dirige ce bureau d’étude a un parti-pris.

      Je n'ai aucune misère a croire que L-G Francoeur a un parti-pris puisque je lui ai déjà reprocher exactement la même chose ici même a titre de journaliste qui se doit de présenter une information complète sur le sujet qu'il traite. Hors s'il y a de la place pour l'interprétation du devoir d'un journaliste à être objectif, particulièrement quand un journal se dit être "engagé", il en va tout autrement quand vous êtes responsable de la direction d'une organisation publique comme l'est le BAPE. Les doléances de cette compagnie ne sont absolument pas futiles.