Ottawa favorise le pétrole au détriment des baleines

Une baleine à bosse nageant dans les eaux donnant accès à Kitimat, en Colombie-Britannique, où s’amarreront les pétroliers qui transporteront le pétrole albertain.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jonathan Hayward Une baleine à bosse nageant dans les eaux donnant accès à Kitimat, en Colombie-Britannique, où s’amarreront les pétroliers qui transporteront le pétrole albertain.

À quelques semaines de l’approbation probable du projet de pipeline Northern Gateway, le gouvernement Harper vient d’éliminer une mesure de protection environnementale qui aurait pu retarder le transport de pétrole des sables bitumineux vers la côte ouest. Un autre exemple de copinage avec l’industrie pétrolière, selon le NPD et les groupes environnementaux.

 

Dans un décret publié samedi dans la Gazette du Canada, Ottawa a ordonné de retirer à la baleine à bosse du Pacifique Nord son statut d’espèce « menacée », en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP). Sa situation est désormais considérée comme « préoccupante ».

 

Ce changement de désignation est lourd de sens. En vertu de la LEP, le gouvernement fédéral a en effet l’obligation légale de protéger l’« habitat essentiel » de toute espèce désignée comme « menacée » ou « en voie de disparition ». Cet habitat regroupe toute zone nécessaire pour la « survie » ou le « rétablissement » d’une espèce animale ou végétale. Dans le cas de la baleine à bosse, ce territoire maritime comprend la zone située autour de l’archipel Haida Gwaii, au large de la Colombie-Britannique, mais aussi la portion qui se situe entre ces îles et le secteur qui donne accès à Kitimat. Dans la plupart des cas, il s’agit de passages dont la largeur n’excède pas 5 km.

 

Or, c’est à Kitimat que doivent venir s’amarrer les énormes pétroliers qui exporteront les 500 000 barils de pétrole albertain qui y seront acheminés chaque jour par pipeline. D’autres navires doivent venir y décharger du condensat de gaz naturel qui sera expédié dans un deuxième pipeline afin de servir à l’exploitation des sables bitumineux. Les évaluations préliminaires indiquent que plus de 200 navires devraient circuler dans ce secteur chaque année lors de l’exploitation des pipelines.

 

Une telle activité industrielle intense aura un impact sur la population de baleines à bosse. Le libellé du décret reconnaît d’ailleurs que ces animaux « sont confrontés à diverses menaces, dont les collisions avec les navires, l’enchevêtrement dans les engins de pêche et la perturbation ou le déplacement causés par les bruits sous-marins ». La dégradation de l’habitat due à la pollution et les bouleversements climatiques figurent aussi sur la liste des menaces croissantes.

 

Afin de se conformer à la LEP, le gouvernement Harper aurait donc dû mettre en place toutes les mesures nécessaires pour éviter les impacts sur l’habitat. Mais en retirant le statut d’espèce « menacée » à la baleine à bosse, Ottawa se soustrait à cette obligation. Le retrait des interdictions en vertu de la LEP pourrait aussi entraîner « de petits bénéfices pour l’industrie sous forme d’économies », souligne le décret.

 

Écologistes déçus

 

Les conservateurs coupent surtout l’herbe sous le pied aux groupes environnementaux. Cinq d’entre eux avaient lancé en janvier une poursuite judiciaire dans le but de bloquer la construction de l’oléoduc de 1700 km. Ils faisaient valoir qu’Ottawa manquait à ses obligations en refusant de protéger les eaux où nagent les baleines.

 

« Le gouvernement devrait agir en arbitre dans ce dossier, mais encore une fois, il vient de nous démontrer qu’il préfère jouer le porte-étendard des intérêts de l’industrie pétrolière », a déploré mardi Keith Stewart, porte-parole de Greenpeace Canada.

 

Selon lui, il ne fait aucun doute que les conservateurs ont modifié le statut de ces grands cétacés dans l’unique but de pouvoir donner le feu vert au projet Northern Gateway. La décision finale doit en effet intervenir d’ici la fin du mois de juin. Tout indique que l’entreprise Enbridge, qui pilote le projet, pourra aller de l’avant, malgré l’opposition qui s’est manifestée notamment en Colombie-Britannique. Les citoyens de Kitimat se sont d’ailleurs prononcés contre le projet la semaine dernière.

 

Pour le NPD, il est évident qu’il s’agit d’un geste de plus en faveur de l’industrie albertaine des énergies fossiles. « Les conservateurs font des courbettes pour plaire à leurs amis de l’industrie pétrolière et préparer la voie au projet Northern Gateway. Ils se fichent des préoccupations des Canadiens et des gens de la Colombie-Britannique », a souligné le député néodémocrate Nathan Cullen, par voie de communiqué. Il a aussi rappelé que l’impact du pipeline sur l’habitat des mammifères marins avait été « un enjeu clé lors de l’examen d’évaluation de ce projet controversé ».

 

Espèce en rétablissement?

 

Dans son décret, le fédéral justifie sa décision en faisant valoir que ces cétacés — inscrits sur la liste des espèces en péril depuis 2005 — ont vu leur nombre augmenter au cours des dernières années. La population qui fréquente les eaux longeant la Colombie-Britannique se situerait autour de 2000 individus. Un nombre « bien inférieur » à ce qui prévalait avant le début de la chasse commerciale, souligne toutefois le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) dans l’évaluation qui a servi de base au reclassement de la baleine à bosse.

 

Ce comité considère néanmoins que la baleine à bosse du Pacifique Nord « est une espèce sauvage qui se rétablit et qui ne doit plus être considérée comme une espèce menacée, sans pour autant être totalement hors de danger ».

 

Keith Stewart reconnaît lui-même que la population de baleines à bosse a augmenté depuis l’arrêt de la chasse commerciale, en 1966. « Mais si elle a augmenté, c’est justement en raison des mécanismes de protection qui ont été mis en place au fil des ans. C’est justement ce que le gouvernement Harper est en train de défaire. »

 

Dans un rapport publié en novembre dernier, le commissaire à l’environnement du Canada, Neil Maxwell, concluait qu’Ottawa ne respecte pas ses obligations en vertu de la Loi sur les espèces en péril.

7 commentaires
  • Christian Boutin - Inscrit 23 avril 2014 04 h 35

    J'ai un doute

    On nous dit que le nombre de baleine a augmenté de façon substantielle, les baleines à bosses mettent bas aux 2 ou 3 ans, le baleineau quitte sa mère au début de sa deuxième année d'existence, donc leurs reproductions est lente, si on ajoute à ça la mort de plusieurs baleineaux à cause des prédateurs, la population de ces baleines ne peut augmenter très rapidement et on veut nous faire croire qu'en neuf ans la population se serait agrandit considérablement ?

  • Daniel Houx - Inscrit 23 avril 2014 07 h 04

    Surpris

    Un tel comportement des conservateurs n'est guère surprenant.

    Par contre je viens d'apprendre que la désignation des espèces est une décision politique. Je croyais que c'était une décision scientifique basée sur le nombre d'individus et non sur l'humeur de notre bon gouvernement.

  • Christian Fleitz - Inscrit 23 avril 2014 09 h 07

    Admettons.....

    Admettons que la croissance de la population des baleines à bosse vienne d'atteindre un niveau proche de celui qui pourrait permettre à Ottawa de lui retirer son statut d’espèce « menacée », en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP), sa situation étant désormais décrétée comme « préoccupante » par le gouvernement Harper. Faut-il rappeler que cette population est loin d'avoir atteint son niveau précédent la décision de protection contre l'exploitation industrielle de l'espèce. Par ailleurs, Le décret reconnaît les diverses menaces encourues par les baleines à bosse, dont les collisions avec les navires, l’enchevêtrement dans les engins de pêche et la perturbation ou le déplacement causés par les bruits sous-marins. La dégradation de l’habitat due à la pollution et les bouleversements climatiques sont aussi paradoxalement reconnues.
    Admettons que le gouvernement conservateur soit cohérent et moral, comme il est probable que l'exploitation projetée contribuerait par à une pollution dont une des conséquences serait la réduction de cette population, la ramenant au rang d'une espèce ''menacée'', les mesures seraient donc prises pour neutraliser les installations portuaires destinées aux exportations pétrolières. Cette évidence relève évidemment du rêve et le gouvernement Harper ne peut pas ne pas le savoir.
    Est-il immoral ? Par ailleurs, il est vrai que les baleines appartiennent à la communauté mondiale, tandis que les profits pétroliers ne profitent qu'aux actionnaires des compagnies concernées. Mais, grande différence, ces derniers sont des ''copains'', alors....À quand, le souffle démocratique qui chassera ''les copains et les coquins'' des affaires publiques ?

    • LAURENT PRADIES - Inscrit 24 avril 2014 02 h 49

      "À quand, le souffle démocratique qui chassera ''les copains et les coquins'' des affaires publiques ?"
      Je rêve, non mais je rêve...comme disent les Français..vivez-vous dans une dictature?
      En tout cas, au Canada, le pouvoir fédéral est élu, donc choisi par les citoyens, ces décisions ne sont pas une surprises, c'est exactement ce que veulent la majorité des Canadiens...de plus les élections de ces dernières semaines au Québec, totalement démocratiques, dans une population totalement informée, ces élections ont porté au pouvoir un gouvernement qui est le jumeau idéologique des Harperistes ...je ne comprends pas votre raisonnement, les Caandiens démontrent qu'ils souhaitent la fin des baleines, comme la fin du Saint-Laurent et la destruction d'Anticosti ....sinon ils auraient vôté pour d'autres candidats.

  • céline parent - Inscrit 23 avril 2014 16 h 03

    Merci de suivre les dossiers de Kitimat et Cacouna

    J'apprécie beaucoup cet article ainsi que les articles parus depuis quelques jours au sujet des levés sismiques dans la pouponnière de la population de bélugas située à Cacouna. Il est essentiel que la plus grande partie de la population possible soit informée de ces situations préoccupantes afin de pouvoir se mobiliser et demander des comptes aux gouvernements.

  • LAURENT PRADIES - Inscrit 24 avril 2014 02 h 44

    Qu'avons-nous fait ?

    Pourquoi pleurer alors que tous ces pouvoirs sont élus , choisis par les populations....la majorité des Canadiens, y compris la majorité des Québécois, préfèrent gagner 10cts sur leur galon de gaz pour leur SUV que se préoccupper de baleines qu'on a jamais vu à Brossard ou chez Wall-Mart

    • Victoria - Inscrite 24 avril 2014 09 h 06

      M. Pradiès, quand ça ne nous touche pas directement… Et, chacun à son calvaire dans son coin de pays, très différent les uns par rapport aux autres. Nous sommes tous occupés ou préoccupés ou encore, nous baissons les bras lorsque c’est hors de notre portée. Pourquoi courir à notre perte, quand les dés sont pipés.
      Comme je disais ailleurs, notre seul pouvoir est de voter. L’espoir est la seule chose qui nous reste… parfois, après avoir essayé.

      Bonne journée !