Une «perle sauvage» filmée avant le pétrole

Le metteur en scène et réalisateur Dominic Champagne en train de filmer au bord de la rivière Jupiter, sur l’île d’Anticosti, en compagnie de son fils Jules.
Photo: Pierre-Étienne Lessard Le metteur en scène et réalisateur Dominic Champagne en train de filmer au bord de la rivière Jupiter, sur l’île d’Anticosti, en compagnie de son fils Jules.

Inquiet de voir le sort de l’île d’Anticosti scellé par des pétrolières et des politiciens en mal de projets industriels, Dominic Champagne s’est rendu sur la plus grande île du Québec, à la rencontre de sa beauté sauvage, mais aussi des gens qui y vivent. Il vient de terminer le documentaire Anticosti : la chasse au pétrole extrême, qui sortira dans quelques jours.

 

« Cette île est un symbole parce qu’Anticosti nous expose le problème global que nous avons avec le pétrole, fait valoir le metteur en scène en entrevue au Devoir. La combustion de cette ressource énergétique est en train de bouleverser la vie sur Terre. Et moi, je pense que le débat doit commencer là. La preuve reste à faire qu’il est raisonnable et viable d’aller exploiter le pétrole de l’île d’Anticosti dans un contexte de changements climatiques. Il faut donc un débat public digne de ce nom. »

 

« On sent pourtant, du côté des promoteurs du pétrole, une certitude que l’exigence écologique n’est qu’une chose qu’il faut contourner, et non pas considérer, ajoute M. Champagne. C’est pourtant un préalable à toute politique énergétique. Le récent rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques nous le dit clairement. Et c’est indissociable d’une vision économique viable à long terme. Il nous faut un plan d’envergure sur l’usage de nos ressources et il faut se doter d’une vision à moyen et à long terme. Une vision qui va au-delà de la prochaine échéance électorale. »

 

Il estime raisonnable d’affirmer qu’il pourrait être plus responsable d’exploiter du pétrole qui se trouverait dans le sous-sol québécois. Cela réduirait les importations d’énergie fossile et nous forcerait à contrôler les conditions dans lesquelles cette industrie opère. « Mais là, on nous met devant le fait accompli. »

 

Dominic Champagne déplore d’ailleurs la décision de l’ex-gouvernement Marois d’investir 115 millions de dollars au cours des deux prochaines années sur Anticosti pour aider les pétrolières à déterminer s’il existe bel et bien des ressources d’or noir exploitables commercialement. Un engagement que Philippe Couillard respectera.

 

« Ce n’est pas simplement l’histoire d’un soi-disant profit pour nos finances publiques, explique celui qui s’était aussi engagé dans la lutte contre le gaz de schiste. Il s’agit aussi de nous déposséder de notre capacité d’agir pour lutter contre les changements climatiques. On peut se demander si c’est vraiment là qu’il faut investir. Le minimum serait donc d’avoir un débat de société avec des experts avisés, et non simplement des joueurs de l’industrie et un futur ministre de l’Environnement qui ne sera qu’un valet dans cette histoire. »

 

Et les Anticostiens?

 

Au-delà des « prétentions » économiques avancées sans preuves tangibles depuis maintenant plus de trois ans, le metteur en scène estime aussi que le gouvernement du Québec a complètement évacué l’idée d’impliquer les Anticostiens dans la réflexion. « Aucun membre de la classe politique n’a mis le pied sur Anticosti depuis deux ans. »

 

En l’espace de quelques semaines, Dominic Champagne est allé trois fois à la rencontre des citoyens qui habitent sur cette « perle sauvage » sise en plein coeur du Saint-Laurent. « J’ai vécu beaucoup d’émotions à voir une petite communauté d’êtres humains si attachée à cet art de vivre, à cet éloignement et à cet isolement. C’est certain que tout cela ne peut pas cohabiter avec le pétrole. Mais il y a aussi le paradoxe d’une communauté humaine qui a besoin de manger et de travailler. »

 

Le village de Port-Menier survit d’ailleurs de plus en plus difficilement, en mal de projets économiques et face à un exode marqué de ses résidants. « Pour l’instant, le seul horizon qu’on propose, c’est l’industrie pétrolière. Les gens sont donc inquiets, mais certains sont prêts à prendre le “beau risque” du pétrole. »

 

M. Champagne dit cependant avoir constaté une profonde division chez les insulaires. « Plusieurs personnes m’ont confié sous le couvert de l’anonymat qu’ils sont opposés à l’idée de voir l’industrie pétrolière débarquer sur l’île. Mais ils ne voulaient pas parler devant la caméra. Des gens m’ont bien accueilli, mais d’autres m’ont dit que leur village allait mourir sans le pétrole. »

 

Au lieu de se lancer dans l’exploitation du pétrole de schiste de l’île, Québec devrait selon lui trouver une solution de développement économique durable qui pourrait être utile à d’autres régions éloignées.

 

Anticosti en héritage

 

Et s’il s’est investi dans le projet, c’est en partie dans un esprit de transmission entre générations de Champagne. Son père, Roland Champagne, était sous-ministre du Tourisme dans le gouvernement de Robert Bourassa. C’est ce gouvernement libéral qui, le 22 avril 1974, adopta le décret qui expropriait d’Anticosti la Consolidated Bathurst, l’entreprise qui possédait alors l’île. À l’époque, Québec avait agi de la sorte afin d’éviter que le gouvernement fédéral ne mette la main sur ce territoire de près de 8000 km2.

 

L’été dernier, il s’est donc rendu sur Anticosti avec un de ses fils. En plus des citoyens, il a découvert un territoire dont il garde un souvenir marquant. « C’est un lieu où on a une impression de bout du monde. C’est un sentiment qui va se négocier cher un jour. Cette impression, même au coeur du village de Port-Menier, on ne retrouve ça nulle part ailleurs dans le monde. »

 

« J’ai aussi vu la rivière Jupiter et son eau d’une clarté exceptionnelle. On voyait des dizaines de saumons. Je me suis dit : “wow, ça existe au Québec”. Et en arrivant à l’embouchure de la rivière, on a vu sur le rivage des fous de Bassan, plusieurs autres espèces d’oiseaux, des phoques et, au loin, des baleines à bosse. C’est sûr que si on débarque sur l’île pour y forer des milliers de puits de pétrole, cette réalité n’existera plus. »

 

Avant-première au cinéma Cartier de Québec le vendredi 2 mai.

Anticosti : la chasse au pétrole extrême

Première au cinéma Excentris le lundi 5 mai.

39 commentaires
  • LAURENT PRADIES - Inscrit 22 avril 2014 02 h 12

    images …et sondages

    effectivement, d'ici 2020 il ne nous restera que des images pour nous souvenir d'Anticosti, des bélugas , des baleines .....mais c'est bizarre, dans un monde tellement développé et informé où il y a 1000 sondages (pardon, enquêtes de consommation) sur la forme d'une bouteille de soda bien connue, je ne vois dans les média aucun enquête d'opinion sur l'intérêt éventuel des québécois pour les bélugas, Anticosti et la sauvegarde du Saint-Laurent ....
    Pardon j'avais oublié que les Québécois avaient exprimé le souhait de voir la disparition de tout cela lors des dernières élections, suis-je bête !

    • Claude Lachance - Inscrite 22 avril 2014 13 h 02

      On m'a enlevé le «j'aime», alors je veux vous dire que j'endosse vos propos!

  • Daniel Rioux - Abonné 22 avril 2014 07 h 03

    Bon jour de la terre.

  • Martin Pelletier - Inscrit 22 avril 2014 07 h 51

    Ah non!

    Pour le gaz de schiste, on pouvait comprendre. C'était dans notre cour. C'était sauvage. N'importe qui pouvait débarquer chez nous et creuser. Fallait un moratoire.

    Mais là on voit bien le fond de l'histoire. On est dans le monde de l'idéologie pure et dure. La haine de l'argent. La haine du pétrole. La haine des chars.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 avril 2014 10 h 46

      On veut juste que le climat ne se dérègle pas complètement, monsieur. J'ai des enfants, moi. Pas vous?

    • Benoît Gagnon - Inscrit 22 avril 2014 12 h 05

      Il ne s'agit pas de haine, M. Pelletier, mais d'amour.

      L'amour de la nature, l'amour du bien commun, l'amour pour notre Terre.

      Pas besoin d'être un fervent écologiste pour s'en rendre compte.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 22 avril 2014 12 h 10

      Pour ce qui est de l'argent, il y a beaucoup plus d'argent à faire (sur le long terme) en investissant sur la préservation du milieu et sur du tourisme durable.

      L'exploitation du pétrole ne crée pas d'argent, de toutes façons. Elle ne fait qu'en prendre (catastrophes, exportations...).

    • Raymond Lutz - Inscrit 22 avril 2014 16 h 07

      Oui, oui, c'est comme les baleines! Depuis leur protection elles génèrent plus d'argent (avec l'industrie récréo-toutristique) que leur exploitation directe par la chasse.

  • Camil Bouchard - Abonné 22 avril 2014 08 h 11

    Pushers de CO2

    1) Voulons-nous que le Québec devienne avec ses pipelines, son port pétrolier en eaux profondes (Cacouna), avec ses puits de pétroles une station service? 2) Voulons-nous joindre le club des avides et des des pushers de CO2 alors que la planète court à sa perte?

    • Gaétan Laprise - Abonné 22 avril 2014 09 h 53

      M. Bouchard.
      Constat :
      Non seulement nous faisons partie du club des pushers de CO2 ; nous sommes les leaders dans le domaine ! On a beau se faire croire qu'on est sensible à l'environnement, faut voir quels types de véhicules nous achetons, avec quel entrain nous développons les transports en commun, combien la culture du char est dominante.
      Pour préserver cette way of life, il faut du pétrole, plus de pétrole.

  • André Dumont - Abonné 22 avril 2014 08 h 20

    Perle sauvage pour qui actuellement?

    On peut aussi continuer de la garder pour la classe moyenne la plus riche du Québec. (Voir combien coûte un voyage de chasse) Comment se fait-il que cette petite communauté ne puisse retirer davantage de retombées économiques de ces multiples chasseurs privilégiés ou du tourisme (si on le démocratisait un peu plus)?
    Suggestion: créer en été un lien entre Havre St-Pierre (archipel de Mingan), port Meunier (Anticosti) et Percé (Gaspésie). On pourrait ainsi boucler la boucle Cote-Nord -Gaspésie et retour à Québec. Il y a moyen de protéger les plus beaux sites de cette immense île. Il y trop d'affirmations gratuites dans cet article.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 22 avril 2014 11 h 33

      Vous avez raison pour la nécessité de démocratiser l'accès à toutes nos réserves fauniques. En effet, les séjours de chasse au cerf de Virginie ou de pêche au saumon de l'Atlantique sont loin d'être à la portée de toutes les bourses.
      Mais le mandat de la Sépaq consiste à faire des sous, et cette société privilégie de plus en plus les séjours en chalet de trois jours (et pour la chasse aux gibiers, et pour la pêche) dans les réserves fauniques, ce qui diminue l'accès à certains lacs ou à certains secteurs pour qui ne peut se permettre qu'un occasionnel séjour quotidien.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 22 avril 2014 12 h 44

      Pour faut-il toujours parler de la nature en termes d'argent et de profits, alors qu'il en va de notre santé à tous, de notre survie, de préserver les derniers sites naturels aux eaux limpides et grouillantes de vie et aux forêts tout autant frémissantes de vie. Et vous, pourquoi ne vendez-vous pas vos poumons, votre foie, votre coeur ou tout autre organe vital?