Dangereux, le statu quo?

Réginald Harvey Collaboration spéciale
La gestion forestière, pensée sur une échelle très locale, doit s’adapter à la réalité des changements climatiques globaux.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La gestion forestière, pensée sur une échelle très locale, doit s’adapter à la réalité des changements climatiques globaux.

Ce texte fait partie du cahier spécial Environnement - Jour de la Terre

C’est bien connu : la forêt québécoise s’étend sur près de la moitié du territoire de la province. Il y a quelques années, il y a eu levée de boucliers sur la façon d’exploiter cette ressource jugée inépuisable, ce qui a notamment entraîné la mise sur pied d’un nouveau régime forestier. Et quand il est question en ce début de siècle d’une forêt à protéger, il est de mise de parler inévitablement de réchauffement climatique.

« Il y a 85 % du territoire forestier qui est boréal ; on a tendance à penser résineux sous cet aspect-là, mais il y a également des feuillus boréaux comme les bouleaux et les trembles », rapporte Luc Bouthillier, professeur de politique forestière et d’évaluation environnementale au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval. Il dresse le portrait d’ensemble : « On a une forêt résineuse au nord ; dans la partie un peu plus intermédiaire, on a une forêt mixte, et on a finalement la forêt feuillue dans la plaine du Saint-Laurent, dans la vallée du Saguenay et en Outaouais. »

 

Une fois ces faits connus, il se tourne sur les dangers courus par ces peuplements forestiers : « Il y a les menaces traditionnelles comme celle de l’épidémie des insectes non exotiques (la tordeuse, l’arpenteuse, etc.) ; présentement, on est à l’amorce imminente d’un nouveau cycle de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, et lors de chacune des épidémies de celle-ci, la pression qui est exercée sur cette espèce d’arbres est considérable. Il y a de plus les risques courus par les feux de forêt dans la mesure où les changements climatiques vont se manifester ; et comme c’est plus significatif au nord, il faut encore une fois s’attendre à des conflagrations : est-ce que cela se produira l’an prochain, dans cinq ans, ou dans dix ans ? Tout ce qu’on sait, c’est que cela va arriver incessamment. »

 

Environnement en mutation

 

Difficile pour ce spécialiste de mesurer pour l’instant le taux de croissance de ces feux chez nous, mais il pose tout de même ce constat : « Quand on regarde du côté des États-Unis, c’est manifeste qu’il y en a davantage depuis une dizaine d’années et qu’ils sont plus intenses. Est-ce qu’on peut pour l’heure transposer cela au Québec et au Canada ? C’est une “saprée” bonne question ! Mais il est évident qu’il va y avoir une adaptation qui devra se produire, d’autant plus que tant la tordeuse que les feux font partie de la dynamique des forêts boréales ; c’est de cette façon que les vieilles forêts se régénèrent sous l’action des insectes et du feu. Il est donc probable qu’on soit à la veille d’entrer dans une phase de renouvellement intense et que les changements climatiques catalyseront un tel phénomène. »

 

Il y en a certains qui ne devraient pas rester sourds à la cloche qui sonne le temps venu de l’adaptation à un phénomène nouveau : « Je crois qu’en matière de politique publique, il faudrait tenir compte qu’on entre dans une zone d’incertitude accrue. Tant pour la question de la protection elle-même que pour le rétablissement du caribou ou pour le déploiement du nouveau plan de récolte et d’intervention forestière, il faudra intervenir avec cette idée qu’il faut s’accorder une marge de manoeuvre dans les décisions qui sont prises. En ce sens-là, il y a des cibles qui vont devoir bouger à mesure que les événements se déploieront dans le temps. »

 

Comment s’adapter à ce qui est envisagé sur le plan du réchauffement ? Le professeur Bouthillier indique qu’on ne le sait pas vraiment et il y va de cette réflexion : « Il faut peut-être se montrer plus attentif, plus prudent, mais surtout moins intégriste. Si on regarde ce qui s’en vient du côté des gens qui veulent récolter des volumes de bois, il y a un engagement, qui existe depuis 1986, à planifier la récolte à rendement soutenu, c’est-à-dire selon ce que la forêt peut donner. » Dans ce but, la planification est effectuée sur un horizon de 150 ans, ce qui le porte à tenir ces propos : « Dans ce cas, il faudrait être extrêmement prudent. »

 

Prudence dans le brouillard

 

Le nouveau régime forestier entré en vigueur le premier avril 2013 prend-il en compte les bouleversements climatiques susceptibles de se manifester ? Il se dégage une certitude de la réponse : « On essaie de le faire, mais encore là, on sait tous à l’échelle de la planète que les changements climatiques sont réels ; il y a 95 % de la communauté scientifique qui est convaincue qu’il y aura une hausse des températures sur terre. »

 

Une zone d’ambiguïté persiste tout de même : « On a quelque peu régionalisé le phénomène, et on sait que les régions nordiques seront frappées plus durement que l’Équateur, mais localement, qu’en est-il ? Parce qu’il faut savoir que la gestion des forêts, c’est d’abord une démarche de planification locale qui se situe par la suite à l’échelle paysagère et à celle de l’écorégion. Donc, la grosse difficulté se situe localement avec tous les modèles climatologiques qui existent ; il est énormément difficile d’entrevoir les conséquences. Il est certain qu’il va se passer quelque chose, mais les modèles n’ont pas cette finesse de prévision locale. C’est la raison pour laquelle on doit rester en mode adaptatif. »

 

Il en va de même pour le nouveau régime, soutient Luc Bouthillier : « On y retrouve l’engagement de pratiquer l’aménagement écosystémique sur environ 75 % de la forêt commerciale. L’idée de base dans cette démarche, c’est de réduire l’écart entre la forêt préindustrielle et celle qui est aménagée. »

 

Mais voilà que les cartes pour l’atteinte d’un tel objectif sont brouillées dans un contexte de changement climatique : « En effet, parce qu’il est bien possible que l’étalon de base ou la balise avec laquelle on veut se comparer ne soit pas valable. » Il explique pourquoi : « Les conditions vont changer. Sur le terrain, en matière de pratiques forestières, ça veut dire quoi ? Cela signifie à court terme qu’on continue dans la voie des pratiques écosystémiques, mais qu’on doit envisager cette manière de faire comme une vaste expérience, tout en essayant d’être attentif à l’évolution du territoire. »

 

Et il serait pertinent de prendre en compte les attributs de dame nature : « Sans doute qu’il faut de plus en plus être conscient que, lorsqu’on intervient en forêt, on gère un stock de carbone et surtout des machines à immobiliser du carbone, qu’on appelle des arbres. Il devient important en foresterie d’avoir présente à l’esprit cette réalité : le rôle de séquestration du carbone est une fonction qui deviendra de plus en plus valorisée à l’avenir. »