Pétrole: «un débat mal parti»

Le biologiste Sylvain Archambault est consultant pour la Société pour la nature et les parcs. Il doute de la possibilité d’extraire du pétrole de façon « responsable » en milieu marin.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Le biologiste Sylvain Archambault est consultant pour la Société pour la nature et les parcs. Il doute de la possibilité d’extraire du pétrole de façon « responsable » en milieu marin.

Les partisans de l’exploitation pétrolière au Québec véhiculent des faussetés lorsqu’ils évoquent les revenus qui pourraient être générés par d’éventuelles ressources fossiles. En fait, il est loin d’être acquis que le sous-sol québécois renferme le moindre gisement d’or noir rentable. Et même si ce pétrole existe, on peut sérieusement douter de notre capacité à l’exploiter sans risques majeurs pour l’environnement, affirme le biologiste Sylvain Archambault.

Il critique d’ailleurs sévèrement les signataires du Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole, dont Bernard Landry, Joseph Facal et Monique Jérôme-Forget. « Le Manifeste demande un débat éclairé qui se base sur des faits, ce qui est une bonne idée. Mais je dirais que le débat est très mal parti. On fabule beaucoup, on se crée le fantasme que nous sommes assis sur une mine d’or noir, que c’est le Klondike et que nous allons devenir des cheikhs d’Amérique du Nord. C’est farfelu. »

 

« Nous devons miser sur les ressources pétrolières qui se trouvent en sol québécois, martèle le Manifeste publié la semaine dernière. Des milliards de barils de pétrole seraient disponibles à l’île d’Anticosti, à Old Harry et en Gaspésie. Le Québec aurait la chance d’avoir des réserves impressionnantes de pétrole. Ce ne sont pas tous les territoires qui ont une telle chance. »

 

Selon M. Archambault, cette affirmation est tout simplement « fausse ». Il estime aussi que l’ancien premier ministre péquiste se trompe lorsqu’il évoque la nécessité de permettre rapidement des forages exploratoires sur la structure de Old Harry, en plein coeur du golfe du Saint-Laurent. « Bernard Landry répète qu’il y a une urgence parce qu’il y a déjà des forages du côté de Terre-Neuve. C’est totalement faux, mais c’est un ancien premier ministre du Québec qui le dit. Ces affirmations créent un sentiment d’urgence basé sur des faussetés qui viennent biaiser le débat. »


Le cas Old Harry

 

C’est l’entreprise Corridor Resources qui détient les permis d’exploration pour cette zone, tant du côté du Québec que de Terre-Neuve. Aucun forage n’a jusqu’ici été mené, même si les permis ont été accordés il y a déjà plusieurs années. En fait, l’entreprise n’a jamais mené de forages exploratoires en milieu marin. Et pour le moment, aucune date n’est prévue pour le début des forages à Old Harry.

 

L’évaluation du potentiel de cette structure sous-marine — deux milliards de barils de pétrole — découle uniquement de relevés sismiques. « Même si les données sont très préliminaires, la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet, parle déjà des milliards de dollars de revenus qui pourraient être générés. Ses propos frisent la démesure. Le potentiel est extrêmement hypothétique. Jusqu’à maintenant, pas une goutte de pétrole n’a été tirée d’Old Harry », souligne Sylvain Archambault, consultant pour la Société pour la nature et les parcs.

 

La ministre décrit par exemple la structure d’Old Harry comme un « gisement ». Or, pour qu’on puisse décrire cette zone ainsi, il faudra d’abord déterminer que le sous-sol y renferme une accumulation de pétrole ou de gaz naturel susceptible d’être exploitée.

 

La même prudence en ce qui a trait au potentiel en or noir québécois vaut pour les autres régions convoitées par les compagnies pétrolières, selon le biologiste. Aucune ressource pétrolière n’a jusqu’ici été découverte sur l’île d’Anticosti, malgré trois décennies d’exploration. Avant de céder ses permis à Pétrolia, Hydro-Québec Pétrole et gaz avait toutefois détecté la présence de pétrole. Mais il faudra attendre que Pétrolia et Junex mènent des forages horizontaux, avec fracturation, pour avoir une idée plus précise. Le potentiel de 40 milliards de barils demeure pour le moment théorique. Dans un texte publié dans Le Devoir la semaine dernière, l’ingénieur en géologie Marc Durand réitérait d’ailleurs ses doutes sur la rentabilité d’une exploitation qui permettrait d’extraire entre 1 % et 2 % de la ressource en place.

 

Du côté de la Gaspésie, le projet Haldimand est le seul qui s’approche de la phase d’exploitation. Pétrolia tente pour le moment d’obtenir l’autorisation de forer un nouveau puits qui pourrait permettre de confirmer un potentiel pétrolier à Gaspé. La ressource est évaluée pour le moment à 7,7 millions de barils, soit 23 jours de consommation québécoise.

 

Risques environnementaux

 

En plus de douter du potentiel en énergies fossiles du Québec, Sylvain Archambault estime que l’exploitation présente des risques qui sont pour le moment « peu pris en compte ». Il doute d’ailleurs fortement de la possibilité d’extraire du pétrole de façon « responsable » en milieu marin, contrairement à ce qu’affirment les auteurs du Manifeste publié la semaine dernière.

 

Il rappelle ainsi que le rapport d’évaluation environnementale stratégique sur le golfe recensait « plusieurs lacunes » dans l’état actuel des connaissances. Les carences concernent les technologies d’exploration et d’exploitation, les composantes des milieux physique, biologique et humain, de même que les « effets environnementaux potentiels des activités d’exploration et d’exploitation, ainsi que des déversements accidentels ».

 

M. Archambault rappelle en outre que la responsabilité financière des pétrolières en cas de déversement se limite à 30 millions de dollars. À titre de comparaison, quelque 5000 litres de mazout lourd se sont déversés dans la baie de Sept-Îles en septembre dernier à la suite d’une fuite dans un réservoir de la minière Cliffs Natural Resources. Les coûts de nettoyage de ce déversement qui équivaut à cinq tonnes de mazout dépassent les 20 millions de dollars, selon M. Archambault. « Les estacades installées rapidement, et disponibles sur place, n’ont pas suffi pour stopper le déversement, qui a débordé de la baie de Sept-Îles, ajoute-t-il. Et on parle d’un milieu beaucoup plus facile à contrôler qu’en plein coeur du golfe. »

 

Dans le cas de la marée noire provoquée par une plateforme de BP dans le golfe du Mexique, Sylvain Archambault rappelle que ce ne sont pas moins de 565 000 tonnes de pétrole qui se sont déversées dans la nature. Les frais de nettoyage et les indemnisations se chiffrent en milliards de dollars. Quant aux impacts environnementaux à long terme, ils restent à évaluer.

77 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 13 janvier 2014 00 h 20

    Ah! Les économistes et leur goût du gain rapide...

    Des manifestes-bidon (de pétrole) pour faire augmenter la valeur des actions en bourse et se faire un petit magot, en les transigeant : ce n'est pas joli, joli, comme stratagème!

  • Mario Leroux - Inscrit 13 janvier 2014 02 h 31

    Signataires du Manifeste

    Ces signataires sont de vieux routiers en politique mais n°ont aucune formation scientifique et donc aucune crédibilité dans ce débat!
    Qu°on laisse la place aux experts dans le domaine et il y en a puis attendons leurs conclusions.Rien ne justifie de se précipiter,restons sereins et que les vieux routiers profitent de leur retraite pour s°occuper de leurs enfants et petits-enfants.

    • enid bertrand - Inscrit 13 janvier 2014 10 h 54

      C'est le point-de-vue d'un écologiste, dont il semble, à lire son c.v., que les prises de position sont bien figées.

    • Jérémie Poupart Montpetit - Inscrit 13 janvier 2014 15 h 54

      @ Mr. Bertrand,
      Certes, il s'agit d'un écologiste, mais aussi au sens plus large d'un scientifique professionnel... confieriez-vous la responsabilité d'établir des diagnostics et des traitements pour vos soins de santé à un économiste ?

      La réponse serait un non bien évident, pourtant, c'est exactement ce que nous faisons avec la santé de nos écosystèmes... on écoute plus les économistes nous parler des risques environnementaux que les écologistes eux-mêmes.

      À chaque personne la bonne tâche, et dehors les économistes quand on évalue du risque environnemental, sauf si c'est pour calculer le montant des dommages potentiels...

  • Yves Côté - Abonné 13 janvier 2014 03 h 37

    Permis de polluer...

    Aucune limite de responsabilité, voilà ce qui doit être imposé aux pétrolières qui forent pour pomper nos ressources et gonfler leurs profits.
    Tous les désastres écologiques provoqués par du pétrole diffusé dans la nature des trente dernières années démontrent, milieux marins et de sols durs confondus, se sont soldés par des dépenses exhorbitantes pour les collectivités.
    Après tout, en toute logique, s'il n'y a pas de danger pour la nature et les Hommes qui en font partie, tel que le prétendent toute une floppée d'experts au service des exploitations pétrolières, il n'y a pas de véritable risque financier pour elles à engager des garanties totales ? Des garanties qui engagent les fonds de ces compagnies en entier et qui vont même jusqu'à engager personnellelment les individus qui au sein de celles-ci, se trouvent aux postes de décision...
    Après tout, s'ils veulent nous convaincre que le risque est nul, qu'ils se présentent eux-mêmes et qu,is exposent leurs familles au premier front des responsabilités directes...Entretemps, ou autrement ?, je persisterai à ne rien croire de leurs fameuses expertises d'absence de risques rééls...
    Vive le Québec libre de ne pas se noyer dans un mirage du pétrole !

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 janvier 2014 10 h 05

      Les fonds des compagnies en entier? Vous voulez rire? Ces compagnies vont simplement s'arranger pour ne pas avoir de fonds.

      Il faut que des compagnies d'assurances couvrent les dommages. L'explosion de Deepwater Horizon pourrait coûter à BP autour de 20 milliards de dollars. Alors, une limite à 200 milliards (à rehausser en cas de nouvelles informations ou d'inflation) pourrait sans doute convenir.

      Les sociétés devraient aussi toujours être prêtes à intervenir immédiatement, pas avec des bateaux stationnés à Vancouver ou à Boston parce que c'est plus pratique.

    • Yves Côté - Abonné 13 janvier 2014 10 h 35

      Monsieur Auclair, merci de votre attentive lecture.
      Vous avez entièrement raison.
      Je ne suis pas grang spécialiste et ce "détail" qui n'en est pas un, m'a échappé...
      La garantie d'assurance qui oui, devrait être obligatoire, aurait d'autant plus d'impact sur les pétrolières que, pour couvrir les risques, les assurances feraient elles-mêmes sans aucun doute preuve d'un grand sérieux dans leurs propres expertises.
      Salutations républicaines Monsieur !

    • Rose Burelle - Abonnée 13 janvier 2014 23 h 12

      Le commentaire de M. Yves Côté me paraît très pertinent. Je l'appuie !
      Rose Burelle

  • Jean-Francois - Inscrit 13 janvier 2014 04 h 07

    Effectivement, le Quebec n'a probablement pas les moyens d'assumer les couts d'un deversement marin.. Tout comme le deversement du Lac Megantic; ce n'est pas a la province d'assumer de tels frais, mais a la compagnie qui transporte.. Qui aura raison? l'argent ou les citoyens?

  • Michel Paradis - Inscrit 13 janvier 2014 05 h 34

    Peut-on en débattre?

    Je demeure continuellement surpris, perplexe et sans mots face à un refus systématique de faire un débat lucide sur cette question. Ma seule question, avant même d'être pour ou contre est : Pourquoi ne voulons-nous pas faire un débat sérieux sur, non pas si "oui ou non" nous devrions exploiter nos hydrocarbure, même pas de savoir si "oui ou non" nous devrions explorer mais tout simplement de débattre de l'opportunité de cette question en tenant compte de l'opportunité que cela pourrait être pour l'état québécois lorsqu'on tient compte du contexte économique dans lequel nous sommes.

    A toutes celles et ceux qui prennent position "contre", c'est un refus même sur un véritable débat de cette question! Comment justifier le refus d'un débat sérieux? est-ce qu'il y a une crainte que des informations qui ne nous sont pas accessibles (le "nous" étant la population dont je suis), viennent finalement changer notre perception le jour où elle serait divulguée?

    A force de constater ce refus du débat, plus j'écoute, plus je me dis qu'il est plus que nécessaire que ce débat soit fait.

    • Marie-Maude Lalande - Inscrite 13 janvier 2014 10 h 06

      Merci. Ça fait du bien à lire.

      Nombreux sont les opposants qui n'ont aucune idée d'où vient le pétrole qu'ils mettent dans leur voiture, comment il a été traité et transporté. Combien utilisent par choix leur voiture, beaucoup plus que moi d'ailleurs.

      Mais ils sont toujours prêts par contre à crier non quand vient le temps d'un débat.

    • Luc Lavoie - Inscrit 13 janvier 2014 12 h 16

      "lucide" ....? Vous parlez de la "lucidité à la Bouchard" ou celle qui fait vraiment intervenir le bon sens, l'objectivité, la raison, la sagesse, etc. ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 janvier 2014 12 h 44

      Quel débat sérieux? Comment peut-on débattre sérieusement quand on fait passer un lobby pour une agence gouvernementale?

    • Danielle Caron - Inscrite 13 janvier 2014 13 h 29

      Mais le débat, il existe déjà, il est là depuis qu'on a soulevé la question il y a plusieurs années de cela. Quel autre sorte de débat voulez-vous? Un débat pour donner finalement raison à ceux qui prônent aveuglément l'exploration pétrolière par quelque argument biaisé? Je ne pense pas que ce soit un débat que vous recherchez, mais plutôt à avoir raison une fois pour toutes.

      De quoi doit-on débattre quand il a été prouvé et prouvé et re-prouvé qu'il existe des risques majeurs au forage pétrolier et, comme le mentionne M. Archambault, qu'on ne sait même pas s'il y a du pétrole dans ces régions. Vous voulez débattre de la pertinence de la dépendance au pétrole???? Le débat pour nous montrer à quel point il est essentiel de transformer le Québec en station d'essence à une époque où il y a urgence de passer aux énergies vertes??? (Voir éditorial de Camille Bouchard à l'émission Bazzo.tv du 9.01.14)

      Les scientifiques ne cessent de nous le crier à tue-tête avec exemples et statistiques à l'appui. Les propos de M. Archambault sont on ne peut plus clairs et s'appuient sur des données scientifiques, à l'encontre de la fabulation et magouille politique des quelques personnes déconnectées de la réalité et très entêtées qui ont signé le manifeste pour venir en aide au parti au pouvoir.

      Ras-le bol d'entendre ce discours suranné.