Bas-Saint-Laurent - Un port pétrolier pour le brut albertain

Le projet sera construit en plein cœur de la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent et près du seul parc marin du Québec.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le projet sera construit en plein cœur de la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent et près du seul parc marin du Québec.

En plus de construire un oléoduc qui fera couler chaque jour 1,1 million de barils de pétrole albertain vers le Québec, TransCanada compte implanter un port à Cacouna, dans le Bas-Saint-Laurent, pour exporter du brut à bord de pétroliers. Ce projet sera construit en plein cœur de la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent et près du seul parc marin du Québec, a appris Le Devoir.

La compagnie pétrolière albertaine a déjà annoncé son intention de construire un oléoduc qui permettra de transporter le pétrole de l’Ouest canadien jusqu’au Nouveau-Brunswick, tout en fournissant de l’or noir aux deux raffineries du Québec. Mais l’entreprise prévoit aussi de charger du pétrole en vue de l’exporter. Le Québec doit ainsi devenir une plaque tournante pour la commercialisation internationale de l’énergie fossile albertaine.

TransCanada avait évoqué la possibilité d’implanter ce nouveau port dans le secteur de Lévis, mais le conseil municipal a clairement indiqué son refus d’accueillir d’une telle infrastructure. L’accueil semble être meilleur du côté de Cacouna, où l’on pense déjà aux retombées économiques, toujours inconnues, d’un tel projet.

Qui plus est, le secteur portuaire de Cacouna se situe en eaux profondes. Ce genre de milieu marin est tout indiqué pour construire une nouvelle desserte — à quelques centaines de mètres du rivage — où pourraient venir s’amarrer des pétroliers géants de type post-Panamax.

Écosystème fragile

La zone maritime de Cacouna, située dans l’estuaire du Saint-Laurent, constitue cependant un écosystème particulièrement fragile. Un projet de zone de protection maritime (ZPM) est d’ailleurs présentement à l’étude, afin de bonifier l’aire protégée de la région. Du côté de la rive nord du Saint-Laurent, on compte déjà le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

La création d’une éventuelle ZPM est en partie motivée par le fait que ces eaux constituent un habitat « particulièrement critique » pour la population de bélugas du Saint-Laurent, explique Robert Michaud, président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins. C’est en effet précisément dans le secteur de Cacouna que les femelles viennent mettre bas et que les jeunes bélugas passent les premières semaines de leur vie, en compagnie de leur mère. Elles arrivent généralement dès le mois de mai. La période des naissances débute en juin, et les femelles demeurent dans la zone jusqu’en octobre.

Il ne fait donc aucun doute, selon M. Michaud, que le projet de port de TransCanada présente un risque majeur pour cette espèce. Il évoque même des effets « désastreux » pour la population. « La construction comme telle comporte plusieurs impacts. Ce sont des chantiers qui se prolongent sur de longues périodes. Ils nécessitent beaucoup de circulation maritime. Chaque passage est une source de dérangement dans un secteur qui est habituellement assez tranquille. »

Les travaux de recherche déjà menés sur le béluga ont en effet démontré que le bruit provoqué par la circulation maritime, mais aussi des travaux de martelage des pilotis, de dynamitage ou encore de forage, affectent sérieusement ces animaux.

« Ce qu’on craint, c’est que ce type d’activité intense et prolongée affecte la partie la plus sensible de la population, c’est-à-dire les femelles avec leurs jeunes. Et tout cela dans un contexte où la population est en déclin. » L’espèce, déjà « menacée », risque en fait d’être classée « en voie de disparition » d’ici quelques mois. Les scientifiques ont en effet découvert récemment que la population avait connu une chute abrupte de 12 % en à peine une décennie. Au mieux, environ 880 bélugas nagent aujourd’hui dans le Saint-Laurent. Et les mortalités de jeunes sont plus importantes que jamais.

Dans ce contexte, Robert Michaud lance un appel à la prudence, d’autant plus que la « grande fragilité » de l’estuaire ne fait plus de doute. Après tout, le gouvernement du Québec a déjà décidé d’y interdire toute activité d’exploration pétrolière. Et cette fragilité ne peut que s’accroître, en raison des bouleversements climatiques. « Il faut être de plus en plus prudents par rapport aux impacts que nos activités pourraient avoir sur le milieu marin », avertit le spécialiste du Saint-Laurent.

Après le port méthanier

Ce nouveau projet lié aux énergies fossiles n’est pas sans rappeler celui de port méthanier qui devait justement être implanté à Cacouna. Les navires devaient permettre l’importation de gaz naturel liquéfié. Le gouvernement Charest avait d’ailleurs donné le feu vert au projet en 2007, sans prévoir de mesures pour protéger les bélugas. Le port n’a finalement jamais été construit, en raison du boom du gaz de schiste en Amérique du Nord.

Or, dans le cas du projet pour méthaniers, Pêches et Océans Canada avait plaidé pour une interdiction totale des travaux durant la période de fréquentation du secteur par les bélugas. Une recommandation qui n’a jamais été retenue par Québec ni Ottawa. Même fin de non-recevoir des gouvernements en ce qui a trait aux risques, pourtant identifiés, de collisions de navires avec des mammifères marins.

Robert Michaud a aujourd’hui l’impression de revivre la saga du port méthanier. Sauf que, cette fois, la volonté des pétrolières albertaines est claire : elles veulent trouver des façons de commercialiser la production croissante des sables bitumineux.

Deux projets de pipelines visent déjà le Québec. Tous les principaux partis représentés à l’Assemblée nationale sont en faveur de ces projets. Le gouvernement Marois n’a d’ailleurs pas caché son préjugé favorable envers l’oléoduc de TransCanada, qui souhaite que son futur pipeline soit utilisé pendant des décennies.
64 commentaires
  • Christian Lambert - Inscrit 25 novembre 2013 01 h 07

    Désolant !

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 25 novembre 2013 11 h 32

      En effet, c'est désolant! Après avoir quasiment tué l’industrie manufacturière et une partie des exportations du Québec à cause de la montée du dollar canadien due au pétrole des sables bitumineux, voici que l’Ouest en rajoute et que le Québec va maintenant être comme un égoût collecteur pour ce pétrole. Non merci.

      Le Québec doit développer au plus vite pour lui-même sur son territoire les ressources en pétrole dont il ne peut se passer.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 25 novembre 2013 15 h 43

      Le QC a la chance d'avoir des masses d'électricité et le chemin est tout tracé pour accélérer le transport électrique..Cela dépend beaucoup d'une volonté politique...

      En attendant, les familles québécoises ont entre deux et quatre voitures par famille..et le Québec importe le pétrole "propre" du Moyen-Orient et reste soumis au chantage potentiel de L'OPEC comme en 1973 oû l'Occident a vu un sévère ralentissement de son économie..

      Je suis profondément désolée de ce qui arrive à notre planète à cause de nos folies..Mais combien d'entre nous sont prêts à voir notre standard de vie diminuer drastiquement?

      Le "bashing" de l'Alberta et de son pétrole fait la quasi-unanimité dans ces pages..Mais, c'est ce pétrole qui a permis à l'Alberta de contribuer massivement à la peréquation dont le QC a été le principal bénéficiaire depuis trente ans..

      L'autre objet de "bashing", le Fédéral...Marois a toute latitude pour refuser le passage du pipeleine de trans-Canada au Qc (dont une parite consiste dans l'inversion du flot)..Cependant, peu de commentateurs tournent leur foudre et colère contre elle!

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 25 novembre 2013 02 h 18

    Folie meurtrière

    Tous ces projets ne rapportent rien au Québec. Le Québec est une république de bananes pour les pétrolières. Les Québécois seront les dindons de la farce comme à lac Mégantic. On paie la facture et remercie Ottawa d'en payer la moitié alors qu'il est seul resposable.

    Il est plus que temps que le PQ annonce ses couleurs sur cette question.

    • Raymond Chalifoux - Inscrit 25 novembre 2013 13 h 11

      Il ne faudrait quand même pas oublier que... l'autodétermination, que l'on sache, vous (au pluriel) avez voté contre et par deux fois.

      Vous avez dit non à René Lévesque et encore non à Jacques Parizeau. Fait que là...

  • Pierre Mayers - Abonné 25 novembre 2013 05 h 43

    Un pays à vendre

    Pas étonnant que seul Québec Solidaire ne soit pas d'accord avec ce projet, les trois autres puisent aux mêmes sources corrompues !

    Mme Marois est une honte pour ceux et celles qui espèrent !

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 25 novembre 2013 09 h 55

      C'est une honte qu'un parti qui se considère souverainiste et qui accuse QS de ne pas l'être, se mette à genoux devant les intérêts pétroliers albertains pour quelques votes ici et là. Voilà pourquoi nous ne croyons plus à «l'indépendance» à la sauce péquiste. Avec ce parti, nous resterons toujours des lèches-bottes. Le PQ a perdu toute forme de respectabilité et il est à combattre au même titre que les autres partis de droite.

  • Marcel Bernier - Inscrit 25 novembre 2013 06 h 05

    La question à se poser...

    Mis à part le fait de ne pas déranger les poissons, il faudrait se poser la question à savoir si, comme pays, le Québec et sa population veulent participer et collaborer à ce que le Canada soit un cancre environnemental en favorisant le pétrole sale de l'Alberta.
    Par ailleurs, sachant que les oléoducs servent, comme le rail en d'autres temps, à effectuer du nation-building, il s'agit de savoir si nous voulons acquérir notre émancipation nationale ou si nous voulons irrémédiablement faire partie du Canada en bonne et due forme.

  • Josette Allard - Inscrite 25 novembre 2013 06 h 19

    Surpris?

    Pas moi. Premièrement l'inversion de l'oléoduc n'est pas pour fournir le Québec, le pètrole albertain est du pètrole lour alors que les raffineries du Québec ne sont équipées que pour traiter du lourd. Il est évident que ce pètrole n'est destiné qu'à la raffinerie d'Irving au Nouveau Brunswick ou â l'exportation vers l'Europe.

    Pourquoi croyez-vous qu'Harper à fait tant de démarches auprès de la Commission européenne pour que le pétrole albertain ne soit pas déclaré pétrole sale, ce qui aurait empêché son exportation. Et pourquoi ce traité de libre échange avec l'Europe si ce n'est pour les mêmes raisons.

    Le Québec ne gagne rien à permettre le transport du pétrole de l'ouest à travers son territoire , si ce n'est de gros ennuis advenant un probable déversement.

    • Pierre-Antoine Ferron - Inscrit 25 novembre 2013 11 h 45

      Que faites vous des 620,000 barrils d'hyrocarbures par jour que consomme le Québec?

      Merci.