Cherche désespérément ours polaire

Le dépotoir est un habitat moins bucolique que la toundra, mais on peut y croiser des ours polaires attirés par les rebus ménagers des quelque 800 habitants de Churchill.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le dépotoir est un habitat moins bucolique que la toundra, mais on peut y croiser des ours polaires attirés par les rebus ménagers des quelque 800 habitants de Churchill.
Churchill, Manitoba – La « capitale mondiale de l’ours polaire » reçoit des hordes de touristes en octobre et novembre pour voir les ours polaires. Il faut toutefois s’armer de patience et être prêts au pire : pas de croiser l’animal dans la rue, mais bel et bien de ne pas le voir du tout…


L’an dernier, ça s’est passé le 12 novembre. Au mitan de la journée, les chanceux massés aux abords de la baie d’Hudson ont assisté à ce spectacle attendu une fois l’an : des dizaines d’ours, le pif au vent, courant presque au galop vers les glaces enfin figées de la baie pour chasser le phoque et mettre fin à la longue disette de l’hibernation. « C’était drôle : tout ce qu’on voyait, en réalité, c’était les arrière-trains des ours », raconte John Hrominchuck, un habitant de Churchill.

Le 12 novembre, c’était un peu trop tôt. Des dizaines de touristes ayant réservé une escapade à Churchill sont restés le bec à l’eau, avec pour tout spécimen d’ours les empaillés des restos du coin à prendre en photo. Déception, voire colère.

Voilà le risque que prend le touriste se destinant vers Churchill : les ours peuvent se cacher le jour où vous y passez, vous laissant pour seul souvenir l’ours polaire du zoo admiré pendant toute votre enfance. « La promenade en nature sauvage n’est pas une science exacte », a plus d’une fois répété le guide Erin aux impatients que nous étions dans ce groupe de fin octobre de la Great Canadian Travel.

Interminable attente

Dans le « tundra buggy » qui sillonne à 5 km/h environ les anciennes routes de l’ancienne base militaire de Churchill (pendant la Seconde Guerre mondiale, la US Air Force s’y est établie), vingt paires d’yeux scrutent l’horizon. Elles espèrent croiser un ours. Mais la bête étendue dans le saule arctique, ces buissons foncés qui constituent l’une des seules végétations de la toundra en hiver, est quasi impossible à repérer. Un ours dormant dans la neige ? Mission presque impossible. Espérons qu’il bouge au moment où nous passerons.

Au jour 1 d’une aventure qui a coûté quelques milliers de dollars à des voyageurs venus de très loin — 12 des 21 membres de notre contingent arrivent d’Australie ! —, l’enthousiasme est encore palpable. Sous d’épaisses tuques portées pour certains pour une toute première fois dans leur vie, les regards brillent encore d’excitation.



Après plus de cinq heures à tournoyer sur ces routes au demeurant magnifiques, émoi dans l’autobus. Un ours ? Non… un oiseau. À défaut de mieux, nos guides s’enflamment pour un oiseau des neiges, car il est rare d’en voir un voleter de si près. Nous sommes… déçus. Une heure plus tard, un cri : des empreintes ! Émoi à nouveau. Vrai, il y en a un qui rôde pas loin, car les traces sont fraîches. Mais il se cache, le bougre. Soudain, venue d’Erin, une exclamation qu’on aime : « Guys, a bear ! » Tout le monde se rue dans les fenêtres. Il paraît qu’une boule de poils gît, immobile, à 1,6 kilomètre au loin. Mais même avec son super téléobjectif, notre photoreporter n’a pas vu trace d’un ours. Il a la non-preuve sur son écran. Le groupe décrète alors que « voir un ours » devra signifier qu’on est sûrs et certains qu’il s’agit bel et bien d’un être vivant et non d’une congère.

Nous revenons bredouilles après un premier jour. Le soir, au resto Gipsy’s Bakery, nous racontons nos déboires, sous des sourires presque amusés. « Vous voulez voir des ours ? Mais c’est au dépotoir qu’il faut aller ! Il y en a plein qui rôdent là. » Après une hibernation qui les rend affamés, les ours polaires s’approchent en effet de la ville, là où la nourriture se trouve. La balade dans les rues de Churchill est d’ailleurs une aventure hardie. Le 1er novembre, une femme de 30 ans et un homme de 69 ans venu lui prêter secours ont été attaqués par un ours. Il fut d’ailleurs abattu plus tard.

Chacun son histoire

Au village, chacun a son histoire d’ours, qui invariablement vient meubler les conversations : à défaut d’en voir, nous entendons parler de ce carnivore de 1200 livres partout où l’on va.

Au jour 2 d’une aventure en buggy qui ne compte que deux jours, nous espérons tenir enfin notre chance, lorsqu’au loin, près d’une longue chaîne de roulottes destinées à des touristes qui veulent pousser l’aventure un cran plus haut en vivant jour et nuit sur le territoire des ours, en pleine toundra, nous apercevons une ourse et son petit. Hourra ! Vite, qu’on s’approche ! Notre allégresse s’éteint lorsqu’on nous explique que ce territoire convoité est zone interdite pour nous, car le périmètre appartient à une compagnie concurrente. Voilà une information qui n’apparaissait nulle part dans les guides…

Nos touristes fulminent. Le bel enthousiasme du début s’est mû en une colère sourde. Et voilà qu’on rebrousse chemin, sans avoir vu. Soudain, alors que nous en sommes dehors à la photo souvenir, un appel radio d’un autre guide nous enjoint de remonter à bord : un ours nous attend à dix minutes de route. On croira lorsqu’on verra.

Mais il est là. Beau « nounours » d’allure câline qui pourtant, avec l’immensité d’une seule de ses pattes, pourrait nous ravager. Nous redevenons enfants, ados, attendris et émerveillés à la fois par la majesté de cet animal menacé, et la chance unique de le voir ainsi s’étendre, se relever, jouer de la patte et du minois juste pour nous, dans son habitat naturel et non derrière les barreaux d’une cage. Les troupes sont ravies.

Mais le lendemain, avec John Hrominchuck, les deux reporters que nous sommes voulons en voir plus. Et si on allait au… dépotoir ? Nous y entrons littéralement avec lui, en voiture, à la recherche de « son » ourse, une maman habituée à dormir carrément dans le bâtiment connexe. Elle n’y est pas. Mais quelques kilomètres plus loin, au sommet d’une butte enneigée, il suffit de balayer les jumelles sur un angle de quelques degrés pour voir trois spécimens. Le dépotoir est un habitat moins bucolique que la toundra, mais la quête est moins longue…

 

Le groupe Explore.com a installé quatre webcams autour de la ville de Churchill et le long de la baie. En voici une. Les autres sont accessibles sur le site du groupe.