Betty à la rencontre du seigneur de l’Arctique

Betty Grubbs rêvait de voir des ours blancs. C’est maintenant chose faite, à 95 ans.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Betty Grubbs rêvait de voir des ours blancs. C’est maintenant chose faite, à 95 ans.

Churchill, Manitoba – Dans notre groupe d’aventuriers du dimanche arpentant la toundra du Manitoba en quête d’un carnivore à pelage blanc, Betty Grubbs détonne. Petite femme de 108 livres à l’apparence frêle, Betty parle haut et fort partout où l’on se retrouve, autobus, restos, hôtels. Lorsque cette dame de 95 ans ouvre la bouche pour s’exclamer, poser une question ou raconter une anecdote, tout le monde écoute.

 

Si elle est ici à Churchill, c’est parce qu’elle suit sa philosophie de vie : se faire plaisir, faire seulement ce qui lui tente, poursuivre ses rêves. « Des ours polaires, je voulais voir ça au moins une fois dans ma vie ! »

 

Un voyage après un autre

 

Bientôt un siècle dans ce petit bout de femme marchant avec mal mais détermination, la tête et le coeur restés au vert tendre. Quand, le premier jour, une balade en traîneau à chiens a été proposée par la guide, Betty a crié avec l’entrain d’une enfant : « Je veux y alleeeeeeeer ! » C’était à la stupéfaction de tous : trimballée en traîneau sur un chemin chaotique et dans un vent glacial, notre frêle Betty ? Allons donc ! C’était bien mal connaître cette dynamo, qui a vite fait taire les protestations. « Je vais le faire, parce que ç’a l’air amusant, voilà tout ! » (« I’ll do it, because it seems like a lot of fun, that’s it ! ») Le jour dit, quand le traîneau a emprunté le dernier virage du retour, trimballant son précieux petit paquet à vitesse grand V, on a entendu, au loin : « Yahoooooooou ! »

 

À l’aube d’un centenaire, et quatre ans après un AVC qui l’a forcée à tout réapprendre, y compris à marcher, Betty n’éprouve pas le même sentiment d’urgence qu’à 20, 40 ou même 60. Mais il y a plus. « Cette femme est tout simplement incroyable et je pense qu’elle a dû être toujours comme ça », affirme Jennifer Raybuck, 39 ans, elle aussi d’Austin, au Texas, et compagne de voyage de Betty. Dès notre arrivée à Winnipeg, avant même le vol vers Churchill, ce duo incongru que 56 ans séparent alimente les conversations de corridor. Que sont-elles l’une pour l’autre, Betty et Jennifer ? « On est simplement deux amies », répond Betty avec ce large sourire caractéristique et sa voix tonitruante.

 

Le sport les a réunies. Toutes deux adeptes du sport au point d’avoir des billets de saison un peu partout - basketball, baseball, football et volleyball -, elles se sont rencontrées en 2006 parce qu’elles avaient des sièges voisins au Disch Falk Field, le stade de baseball de LEUR équipe, celle de la University of Texas Longhorns. Leur équipe partait en finale à Honolulu, Hawaï : elles n’allaient pas manquer ça ! Elles ont décidé d’y aller ensemble. « Ç’a été notre premier voyage, et depuis, on en a fait plein d’autres. » L’an dernier, le rêve de Betty était de naviguer sur le canal de Panama. « C’est fait ! C’était merveilleux ! », dit-elle, sourire aux lèvres.

 

Une vie hors du commun

 

« Betty n’a pas fini de m’étonner », raconte Jennifer, qui partage avec Betty la passion des chiffres - toutes deux sont comptables agréées. Pendant vingt ans, elle a occupé l’antenne dans une chaîne télé locale pour donner des trucs comptables à M. et Mme Tout-le-Monde, 15 minutes par jour, cinq jours semaine.

 

« Mais tu as fait autre chose aussi », interrompt Jennifer dans l’autobus, pendant qu’on cherche des ours qui ne se montrent pas, poussant Betty à défiler son CV hors du commun. « Dis-lui pour la Deuxième Guerre mondiale ! » Quoi ? « Oui, j’étais officier de la Marine et j’ai dirigé tout un contingent d’hommes », dit Betty, sur un ton presque badin.

 

« Un jour, raconte Jennifer, on a fait un transfert à l’aéroport de Los Angeles, et elle me dit : “J’ai déjà volé ici.” Je lui réponds : “Comment ça, tu as volé ? Tu veux dire que tu es passée par cet aéroport ?” “Non, a répondu Betty, j’y ai volé. J’ai été pilote d’avion.” Il a fallu qu’elle répète trois fois avant que je comprenne qu’elle avait elle-même été pilote de ligne. » Pourquoi, Betty ? « J’ai décidé de faire ça avant de me marier, parce que ça avait l’air vraiment agréable de piloter une machine comme un avion. »

 

Pilote, comptable, enseignante, animatrice télé, officière de Marine, amatrice de sports, comme feu son mari qui l’a traînée au moins deux fois voir une partie des Expos, à Montréal. Au retour, à Austin, elle s’apprête à finir une série de cours à l’université du 3e âge sur le Coran et le bouddhisme. « C’est passionnant. »

 

Dans l’autobus, en voyant la journaliste soutirer autant de confidences à ce bout de femme devenu l’attraction du groupe, plusieurs participants demandent à lire l’article une fois qu’il sera rédigé. Soudainement, ce n’est plus tellement grave d’avoir vu si peu d’ours polaires. Au moins, on a connu Betty.
 

 

Le groupe Explore.com a installé quatre webcams autour de la ville de Churchill et le long de la baie. En voici une. Les autres sont accessibles sur le site du groupe.