La menace du pétrole au pays des ours polaires

Churchill est visitée à l’automne par un millier d’ours polaires qui y attendent le gel des glaces.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Churchill est visitée à l’automne par un millier d’ours polaires qui y attendent le gel des glaces.
Churchill, Manitoba Déjà menacés par le réchauffement climatique, quoi qu’en dise la ministre fédérale de l’Environnement Leona Aglukkaq, les ours polaires du nord du Manitoba sont aussi au cœur d’un projet controversé de transport de pétrole par train et bateau, depuis l’Alberta jusqu’en Europe. Reportage du Devoir aux abords de la baie d’Hudson.

«Non, les ours polaires et le pétrole ne font pas bon ménage. » Douglas A. Clark, un expert de l’Arctique de l’Université de la Saskatchewan, est l’une des figures de proue du Wilderness Committee du Manitoba. Ils font campagne autour d’un mariage qu’ils jugent explosif, celui du pétrole et des ours : ils craignent le projet de l’américaine OmniTRAX de transporter 3,3 millions de barils de pétrole par année en train jusqu’à Churchill, puis par bateau depuis le port.

« Le transport de pétrole brut à travers un passage de nature sauvage aussi fragile est incroyablement risqué », croit Eric Reder, directeur de campagne pour le Wilderness Committee au Manitoba, qui s’agite dans quelques villes manitobaines et communautés inuites depuis la fin de l’été. Le débat fait rage autour de ce que certains voient comme une occasion d’affaires, et d’autres comme une réelle menace planant sur Churchill, petite ville du Manitoba située au-dessus du 58e parallèle nord et sacrée « capitale mondiale des ours polaires ».

Le groupe milite pour l’annulation du projet d’OmniTRAX, aussi propriétaire du port de Churchill. Principal port canadien sur les rives de l’océan Arctique, le port est utilisé en ce moment entre juillet et fin octobre pour le transport de grains, mais son activité a considérablement diminué depuis le démantèlement, en 2012, de la Commission canadienne du blé.

Les derniers mois ont été passablement agités dans certaines villes manitobaines à travers lesquelles le train passe, de même qu’à Churchill, plaque tournante tant pour le transport ferroviaire que par bateau. Dans les chaumières, on cause du projet d’OmniTRAX. « Certains sont tentés par une bonne affaire, par l’appât du gain, dit l’artiste Mark Reynolds, citoyen de Churchill, farouche opposant. Mais ceux-là ne prennent en considération ni les vœux de la population ni non plus la réputation de destination écotouristique que s’est bâtie Churchill au fil du temps ! Une catastrophe viendrait démolir tout ça en un rien de temps. »

Organiser la mobilisation

À la fin de l’été, OmniTRAX a annoncé son intention de tester le projet, en expédiant 330 000 barils de pétrole brut par train depuis les gisements de l’Alberta et de la Saskatchewan, jusqu’au port de Churchill. De là devait commencer ensuite un voyage d’au plus 11 jours vers le port de Rotterdam.

D’abord pris de court par l’annonce, les citoyens ont commencé ensuite à organiser la contestation, sur la base du projet d’abord, puis de l’absence de consultation. Le projet a été reporté, même le gouvernement du Manitoba ayant confié ses réserves. « J’ai peur des déraillements de train, mais surtout d’une catastrophe dans la baie d’Hudson », dit M. Reynolds. La voie ferrée reposant sur le pergélisol — un sol gelé propre à l’Arctique qui craquelle et remue au gré des changements de température —, le risque de déraillements est réel : depuis 2003, il y en a eu une cinquantaine.

Mais c’est surtout le spectre d’un déversement dans la baie d’Hudson qui fait frémir la communauté de Churchill, visitée l’automne pour le millier d’ours blancs y attendant le gel des glaces, et l’été pour la population de quelque 4000 bélugas tournoyant dans la baie.

Des risques pour les ours

Ian Stirling, professeur à l’Université de l’Alberta et l’un des experts du Nord et des ours polaires, estime que plusieurs risques sont associés au projet d’OmniTRAX. « Si l’on devait aller de l’avant avec ce projet, il faudrait baser la décision sur une analyse environnementale, d’abord et avant tout », note-t-il. Des recherches menées dans les années 1980 ont montré que même de petites quantités de pétrole sont mortelles pour les ours, dont les reins peuvent cesser de fonctionner après l’ingestion de la substance. De plus, pour toute la portion du nord du Manitoba sillonnée par la voie ferrée, et où les ourses polaires ont établi leur zone de mise bas pendant la période de dégel, un déversement pourrait être dévastateur, même sur la terre ferme. En outre, croit M. Stirling, la moindre nappe de pétrole dans la baie toucherait directement non seulement les ours, mais aussi leurs proies, les phoques.

« Mais avons-nous vraiment le choix de refuser une telle occasion ? demande Mark Ingebrigtson, né à Churchill. L’économie ne va pas bien, la population décline, tout coûte cher. Il faut faire quelque chose. » En 2001, 923 habitants vivaient dans cette ville située à la jonction de la taïga, au sud, et de la toundra, au nord-ouest. En 2011, il n’en restait plus que 813. À l’épicerie, les prix sont exorbitants pour des denrées de base : un litre de jus Oasis coûte près de 5 $. Le litre d’essence en ville est à 2,21 $. « Les gens se font venir des épiceries par train, depuis Winnipeg : c’est plus économique malgré le coût du transport », explique Mark, qui est d’accord avec le projet d’OmniTRAX.

Une catastrophe ne viendrait-elle pas toucher le cœur de l’économie de la ville ? « Le pétrole est transporté par train dans le monde entier, pourquoi pas à Churchill ? S’il y a un déversement, on brûlera le pétrole, et puis voilà tout. Le drame de Lac-Mégantic vient faire peur au monde ici, je pense. »

De l’autre côté de la cloison, John Hrominchuk écoute son ami Mark. Il n’est pas d’accord. « Il n’y a rien de bon dans ce projet-là », grogne l’homme, qui travaille au motel de son fils, le Polar Inn. « Churchill ramasse 5 à 7 millions de dollars en sept semaines d’automne. C’est majeur pour nous. Et de l’autre côté, on nous fait miroiter quoi, une dizaine d’emplois de plus au port ? Ce n’est rien. On a tout à perdre, rien à gagner. »

 

Le groupe Explore.com a installé quatre webcams autour de la ville de Churchill et le long de la baie. En voici une. Les autres sont accessibles sur le site du groupe.




Ce reportage a été rendu possible grâce à l’invitation de Great Canadian Travel.
6 commentaires
  • Christian Fleitz - Inscrit 9 novembre 2013 08 h 22

    Méthode Coué

    La méthode Coué est-elle le fondement du gouvernement fédéral ? L'idéologie néolibérale qui prévaut occulte tellement dangers et inconvénients de tout ce qui s'oppose aux projets des compagnies qui n'utilisent leurs activités que pour conforter les profits de leurs actionnaires et non pour produire utilement pour l'homme. Qu'importe, la volonté gouvernementale protège ces errements. Dans une telle situation, environnement et ours ne sont que détails et qu’importent les destructions et les pollutions auquel le futur devra faire face. ''Après nous, le Déluge'' : cela s'appelle irresponsabilité.

  • Simone Lussier - Inscrit 9 novembre 2013 08 h 45

    Magnifiques ours...

    Je comprends mal l'absence de capacité contemplative chez beaucoup d'humains qui ne voient que la «piasse»... Pas de compassion, pas d'amour pour la nature, aucun désir de protéger ceux qui existent avec nous, ceux qui sont sans défense sans notre soutien. Nous sommes une espèce égoïste et imbue de destruction, de consommation qui ne considèrent qu'eux-mêmes dans l'équation. J'ai participé à des actions bénévoles en activisme environemental avec des scientifiques à vocation intense, des gens passionnés. Ils me disaient qu'il leur est à présent impossible de freiner quoi que se soit, le pesant financier achetant tout sur son passage. Tout ce qu'ils pouvaient faire = soumettre des recommendations ou mises en scène de catastrophes avec conséquences. Il faudrait croire que les sociétés devraient avoir le devoir moral de produire ces informations... J'ai aussi entendu dire que les grandes sociétés de transport se foutaient totalement de l'environement et de financer des améliorations afin de prévenir ou d'empêcher n'étaient pas du tout sur le radar. Ils mettent tout simplement de l'argent de côté afin de couvrir une catastrophe. Pas étonnant... Dégueulasse... On finira bien par s'auto-éliminer par amour pour la «piasse» en entraînant toute cette magnifique natures avec toutes ses créatures fascinantes avec nous... Ça brise le coeur

  • Travis Blais - Inscrit 9 novembre 2013 09 h 41

    Les ours et les québécois -- tout ensemble au chômage

    Québec doit faire usage de ses ressources naturelles afin de prospérer. Et cela inclut pétrole et du gaz. Les cols bleus font leurs métiers de la terre. Les fonctionnaires et les cols blanches ils peuvent pleurer vers les ours polaires puisque l'extrémisme vert ne leur coûte rien, sauf les impôts qui paient les allocations de chômage pour soulager leurs consciences.

    • Simone Lussier - Inscrit 9 novembre 2013 10 h 33

      Prospérer est un gros mot mal utilisé... Ce n'est certainement pas le peuple québécois qui en profiterait mais plutôt cette infime minorité qui tire les cordes, qui manipule, qui justement va bien se rempir les poches, encore une fois. Et de plus, ce n'est pas une source renouvelable ni durable. Je crois que ça n'est plus un secret... «The game is rigged!» comme dirait George Carlisle; c'est un éveil. Pourquoi croyez-vous que le gaz et le pétrole sont les seules solutions? Les emplois pourraient exister avec les alternatives - quel est le problème? Utilisons notre intelligence pour le bien et mettons de côté notre anthropocentrisme.

    • Travis Blais - Inscrit 9 novembre 2013 11 h 42

      Les emplois "verts" sont un mythe. On ne peut pas rendre les gens plus prospères en les obligeant à payer le double pour le même produit (l'énergie), non plus qu'on peut grandir l'économie en brisant toutes les fenêtres de la ville pour créer des emplois pour les vitriers. On ne vole qu'une poche et de donner à l'autre. Les vrais bénéficiaires? Les lobbyistes puissants, les anciens élus qui ne trouvent jamais un vrai travail, qui sont payés pour demander des subventions. Si vous voudriez voire un "rigged game", c'est ça. Quand même, les verts ont besoin du mythe pour éviter la vérité qui dérange -- leurs politiques sont hostile aux cols bleus, pour qui la territoire n'est pas un sépaq géant pour les cyclistes montréalaises.

  • Dominique Cousineau - Abonnée 9 novembre 2013 11 h 24

    Le jeu n'en vaut pas la chandelle

    Ouch! Incurie environnementale en action... Risquer de "scraper" tout un écosystème (et le tourisme qu'il attire) pour peut-être créer quelques emplois dans un gros village du Nord qui dépérit... Il y a plusieurs choses à en dire, mais si on peut comprendre les résidents d'être à bout de souffle, économiquement parlant, on se dit quand même qu'on pourrait penser à d'autres mesures de soutien pour les petites communautés isolées du Nord.