Une insouciance chronique d’Ottawa

Un chercheur examine un pluvier siffleur, un habitant des berges du lac Supérieur qui fait l’objet d’une surveillance canado-américaine. Selon les données du gouvernement fédéral, la liste des espèces en danger de disparition ne cesse de s’allonger.
Photo: John Shibley Lake Superior State University Associated Press Un chercheur examine un pluvier siffleur, un habitant des berges du lac Supérieur qui fait l’objet d’une surveillance canado-américaine. Selon les données du gouvernement fédéral, la liste des espèces en danger de disparition ne cesse de s’allonger.

Au-delà des discours vertueux, le gouvernement Harper fait clairement preuve de négligence en matière de protection des milieux naturels du pays, constate le commissaire à l’environnement du Canada, Neil Maxwell. Et à moins d’un changement de cap radical de la part d’Ottawa, plusieurs espèces et habitats sont condamnés à la disparition.

Le gouvernement conservateur manque en fait à ses devoirs sous plusieurs aspects. M. Maxwell constate ainsi qu’« il reste encore beaucoup à accomplir pour assumer les principales responsabilités législatives et respecter les délais prescrits et les engagements pris » en matière de protection de la faune et de la flore.

Exemple « frappant » selon le commissaire, Ottawa ne respecte pas ses obligations en vertu de la Loi sur les espèces en péril. Un total de 518 espèces sont inscrites sur cette liste. Pour chacune d’elles, le gouvernement devrait établir un programme de rétablissement. Celui-ci doit ensuite être suivi d’un plan d’action. Or, à l’heure actuelle, Ottawa a rempli ses obligations pour seulement sept espèces. Et uniquement pour la première étape à réaliser, soit l’élaboration d’un programme de rétablissement, « il faudra à Environnement Canada environ dix ans pour rattraper son retard », note le commissaire Maxwell.

Or, lorsqu’il s’agit d’espèces menacées, le temps est un facteur qui ne peut qu’aggraver la situation. Et c’est sans compter la faune, dont on ignore le statut réel. Environnement Canada estime que 30 % des espèces d’oiseaux au Canada ne seraient pas surveillées suffisamment pour permettre d’établir si elles sont en péril.

Aires pas si protégées

Les milieux naturels qui sont théoriquement protégés souffrent pour leur part d’un manque flagrant de suivi. Ainsi, les plans d’action de 31 des 54 aires protégées sont carrément désuets. Huit n’ont tout simplement pas de tel plan. Une situation d’autant plus préoccupante que « l’intégrité écologique est moins qu’adéquate dans plus de la moitié des aires protégées pour les espèces sauvages », souligne le rapport présenté mardi. Ces aires représentent une superficie équivalant à celle du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.

Du côté de Parcs Canada, le commissaire souligne que « moins de la moitié des écosystèmes que l’Agence a évalués en 2011 étaient en bonne condition ». La condition de nombre d’entre eux était par ailleurs « en voie de se dégrader ».

L’urgence d’agir ne fait pourtant aucun doute, écrit le commissaire en introduction de son rapport. Il souligne ainsi que « les scientifiques ont constaté une détérioration de la biodiversité dans tous les principaux types d’écosystèmes du Canada ». Les données du gouvernement fédéral indiquent aussi que la liste des espèces en danger de « disparition » ne cesse de « s’allonger ».

Inaction internationale

Le même laxisme se manifeste, selon le commissaire Maxwell, pour les engagements internationaux en matière de protection de la biodiversité et de lutte contre les changements climatiques. Le Canada n’a d’ailleurs pas encore établi de stratégies — ni même commencé à déterminer les actions prioritaires — pour atteindre ses objectifs sur la biodiversité de 2020, fixés dans le cadre d’un traité de l’ONU en 1992. Le premier ministre de l’époque, le progressiste-conservateur Brian Mulroney, était parmi les premiers signataires du traité.

Même démission de l’État en matière de lutte contre les changements climatiques. Selon des données publiées il y a deux semaines, le Canada est loin d’être sur la bonne voie quant à ses cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour 2020. En 2012, le pays a même reculé dans sa tentative d’atteindre ses objectifs de réduction établis par l’Accord de Copenhague, en 2009.

Selon Neil Maxwell, il est donc on ne peut plus clair que le gouvernement fédéral « doit faire les choses différemment » s’il veut remédier aux « manquements » à ses responsabilités. Il presse le gouvernement de travailler avec les provinces pour améliorer la protection des milieux naturels, de la faune et de la flore. Ce travail nécessiterait des ressources financières, notamment en matière de travaux scientifiques. Dans ce domaine, les conservateurs ont imposé des compressions draconiennes au cours des dernières années.

Prenant acte du rapport du commissaire, la ministre de l’Environnement Leona Aglukkaq a défendu les politiques du gouvernement Harper. « En tant que pays arctique doté d’une biodiversité riche et unique vraiment propre aux régions du Nord, le Canada continue à renforcer la protection et la conservation de son environnement afin de favoriser des écosystèmes sains qui profiteront, à terme, à l’économie et à la santé de la population canadienne », a-t-elle signifié par voie de communiqué.

« Ce rapport prouve que ce dossier a été géré de façon incompétente. Il n’y a aucune excuse valable pour cette inaction dans la protection des espèces, a lancé la porte-parole du NPD en matière d’environnement, Megan Leslie. Qu’il s’agisse de la recherche scientifique, de la conservation des écosystèmes ou, encore, de la protection des espèces en danger, le gouvernement a misérablement échoué. »


Avec Marie Vastel

14 commentaires
  • Denis Boyer - Inscrit 5 novembre 2013 13 h 30

    Pas une grosse nouvelle!

    Personne n'est surpris du titre; le seul élément surprenant est de recevoir une "Alerte personnalisée" pour annoncer ce que tout le monde sait déjà!

    Bien sûr le gouvernement Harper continue de vivre dans le déni en affirmant sans fou-rire qu'il joue son "rôle de dirigeant" pour la protection de l'environnement. En réalité, la seule espèce protégée par Ottawa c'est la rapace, cette espèce qui se nourrit sur le dos des autres.

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 5 novembre 2013 13 h 56

    Démasquer et dénoncer!

    Nous devons travailler à dénoncer les conservateurs sous Harper, et dans ce sens, si je n’avais qu’une seule lecture à proposer, ce serait : « Haine froide – À quoi pense la droite américaine », écrit par Nicole Morgan, professeure de philosophie au Collège Militaire de Kingston! http://www.seuil.com/livre-9782021076226.htm

    C’est un des dix meilleurs ouvrages critiques que j’ai lus ces dix dernières années. Ce livre fournit toute la grille nécessaire pour démasquer entièrement les conservateurs, dont certains prétendaient faussement qu’ils sont au centre lors de leur dernier congrès dans l’Ouest. Il y en a qui ont les yeux mal alignés!

    Les politiques économiques du gouvernement Harper sont moulées sur le modèle de la droite américaine, très près en fait du Tea Party. Ces gens tiennent un discours idéologique, la « pensée unique » que fait trop bien ressortir le livre de Nicole Morgan. Ça va très loin, beaucoup trop loin!

    Si seulement, je sais, je rêve ici, la population canadienne pouvait massivement lire ce livre, il y a fort à parier qu’on éloignerait les dangereux conservateurs pour longtemps. Le discours des conservateurs sous Harpeur colle tellement aux faits dénoncés par Nicole Morgan! Bref! À lire!

    Alors, comment se surprendre que les conservateurs à Ottawa ne se préoccupent pas de l’environnement? Hélas! Ça va bien plus loin que ça! Souhaitons qu’en 2015, aux prochaines élections, qu’ils soient exclus du parlement à Ottawa.

  • Simon Ouellet - Inscrit 5 novembre 2013 17 h 30

    Ça fait au moins 50 ans que la science nous met face à nos problèmes; plus ça va plus on approche du deadline. Non seulement nos gouvernements n'ont rien fait mais les décisions prises sont toujours en continuité. Si personne ne sait exactement exactement quand et quoi ce sera, ce deadline est bien présent. Malheureusement, il semble que ça prendra une catastrophe majeure avant que suffisamment de gens se "réveillent".

    Einstein disait en 49: "Notre monde est menacé par une crise dont l'ampleur semble échapper à ceux qui ont le pouvoir de prendre de grandes décisions pour le bien ou pour le mal. La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensée, et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. Détourner cette menace est le problème le plus urgent de notre temps."

  • Josette Allard - Inscrite 5 novembre 2013 17 h 43

    Au pays des dinosaures

    Il n'y a qu'eux à ne pas y croire. Ce rapport ne nous apprend rien que nous ne sachions depuis des années.

    • Julie Carrier - Inscrite 6 novembre 2013 12 h 12

      Effectivement et le pire et le plus malheureux pour nous tous et notre planète, c'est que ce désatre est irréversible. Tous ces milieux naturels et cette biodiversité nécessaire à la continuité de la vie seront perdus à jamais.

      Et à la télé hier, les 2 madames de l'Alberta et de la C-B, se pavanant et se félicitant d'un accord pour la faisabilité du pipeline à travers les Rocheuses..L 'insouciance et la cupidité humaine à son meilleur.....

    • Julie Carrier - Inscrite 6 novembre 2013 14 h 54

      J'aimerais seulement ajouter M. Cossette, c'est que ce n'est pas qu'ils n'y croient pas, au contraire, c'est qu'ils ferment tout simplement les yeux. Ils poursuivrent simplement leur idéologie politique envers et contre tous menée par l'attrait du pouvoir et de la convoitise. Ce sont leurs seuls désirs. Ce n'est pas de la dictature, mais on s'en approche.

  • Paul Sven - Inscrit 5 novembre 2013 22 h 00

    À quand un tribunal international

    À quand un tribunal international pour juger les crimes contre le milieu vital ?

    • Christian Fleitz - Inscrit 6 novembre 2013 09 h 19

      Bonne proposition.

    • Daniel Bérubé - Abonné 6 novembre 2013 13 h 59

      À quand un tribunal international contre ce milieu vital? ... voyons-voir...

      Ah oui ! Quand ce sera Harpeur qui nommera les juges de ce tribunal ! :-(