Le tiers de la production agricole mondiale va aux poubelles

Les pays en développement, comme Haïti (sur la photo), sont plus touchés par les pertes alimentaires durant la production agricole, alors que les régions à revenus moyens et élevés sont plus concernées par le gaspillage dans les commerces de détail et chez les consommateurs.
Photo: François Pesant - Le Devoir Les pays en développement, comme Haïti (sur la photo), sont plus touchés par les pertes alimentaires durant la production agricole, alors que les régions à revenus moyens et élevés sont plus concernées par le gaspillage dans les commerces de détail et chez les consommateurs.

Le tiers des denrées alimentaires produites chaque année sur Terre le sont en pure perte, révèle un nouveau rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Ce gaspillage massif coûte des centaines de milliards de dollars, mais il représente aussi une véritable catastrophe environnementale. Pendant ce temps, plus de 870 millions d’êtres humains souffrent de la faim dans le monde.

 

L’étude, intitulée L’empreinte du gaspillage de nourriture : impacts sur les ressources, évalue que plus de 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont tout simplement perdues chaque année. Cela équivaut à jeter directement à la poubelle la production de plus de 30 % des terres cultivables de la planète.

 

L’ampleur de ces pertes a un coût économique très élevé, précise l’agence onusienne dans son rapport. En excluant le gaspillage de poissons et de fruits de mer, la facture dépasse les 750 milliards de dollars. Juste au Canada - où chaque citoyen gaspille en moyenne 180 kilos de nourriture par année -, le coût est estimé à près de 30 milliards.

 

Les pays en développement sont plus touchés par les pertes alimentaires durant la production agricole, alors que les régions à revenus moyens et élevés sont plus concernées par le gaspillage dans les commerces de détail et chez les consommateurs. Dans la seule « Asie industrialisée », région qui comprend la Chine, le Japon et la Corée du Sud, près de 200 kilos de légumes et de céréales par habitant sont produits pour rien chaque année.

 

Coût environnemental

 

L’étude de la FAO est aussi la première du genre à analyser les impacts des pertes et gaspillages alimentaires d’un point de vue environnemental. « Le gaspillage effarant de 1,3 milliard de tonnes de nourriture chaque année n’est pas juste une gigantesque perte économique, il porte aussi un grave préjudice aux ressources naturelles dont l’humanité dépend pour se nourrir », insiste d’ailleurs l’organisation.

 

À elle seule, l’empreinte carbone est estimée à 3,3 milliards de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, ce qui contribue à aggraver la crise climatique mondiale. À titre de comparaison, ces milliards de tonnes de gaz à effet de serre équivalent aux émissions américaines sur une période de six mois. Qui plus est, la plus grande partie des céréales gaspillées chaque année par personne - 80 kilos - est constituée de riz. Or, cette plante est également une culture ayant « un impact significatif » sur l’environnement, car elle produit beaucoup de méthane, un gaz à effet de serre 20 fois plus puissant que le CO2.

 

Quant au volume total d’eau utilisé chaque année pour produire de la nourriture perdue ou gaspillée, il s’élève à 250 km3. La biodiversité souffre elle aussi du phénomène, puisque « l’agriculture est responsable d’une majorité de menaces pesant sur les espèces végétales et animales à risque recensées par l’Union internationale pour la conservation de la nature », note la FAO.

 

Achim Steiner, directeur du Programme de l’ONU pour l’environnement, a qualifié mercredi de « phénomène stupéfiant » ce gaspillage dont les coûts sur l’environnement seront à payer « par nos enfants et petits-enfants ».

 

Gaspillage et malnutrition

 

Dans l’immédiat, la production en pure perte semble d’autant plus absurde que, selon les données de l’ONU, pas moins de 870 millions de personnes sont sous-alimentées dans le monde. Et dans ce monde aux possibilités techniques et économiques sans précédent, 100 millions d’enfants de moins de cinq ans souffrent d’insuffisance pondérale.

 

« Nous ne pouvons tout simplement pas permettre qu’un tiers de toute la nourriture que nous produisons soit gaspillée ou perdue à cause de pratiques inadéquates lorsque 870 millions d’êtres humains sont affamés chaque jour », a d’ailleurs affirmé mercredi le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva.

 

L’organisation plaide donc pour un meilleur arrimage de la production et de la demande. En cas de surplus, il importerait de trouver des débouchés secondaires, comme une redistribution aux plus démunis. Si cela s’avère impossible, les produits pourraient être recyclés. Lorsque la nourriture aboutie dans les dépotoirs, elle produit de grandes quantités de méthane.

 

« La réduction du gaspillage de nourriture pourrait non seulement alléger la pression sur des ressources naturelles limitées, mais aussi réduire le besoin d’augmenter la production alimentaire » pour nourrir une population mondiale croissante, souligne par ailleurs le rapport.

 

D’ici 2050, la production alimentaire mondiale doit en effet augmenter de plus de 60 % pour répondre à la demande de neuf milliards de Terriens. Tout cela alors que la crise climatique que l’humanité ne parvient pas à juguler risque de provoquer de graves pénuries alimentaires qui frapperont de plein fouet les plus démunis d’ici à peine deux à trois décennies, prévenait plus tôt cette année la Banque mondiale (BM).

 

L’Afrique et l’Asie du Sud-Est seraient les premières victimes de ces pénuries de denrées essentielles à la survie, alors que leurs habitants « ne sont pas maîtres de la hausse de la température mondiale », selon la BM. La part des populations en état de malnutrition risquerait par ailleurs de flamber « de 25 % à 90 % » en fonction des pays.

6 commentaires
  • Richard Evoy - Abonné 12 septembre 2013 06 h 05

    l'éthanol pour les carburants

    Je me demande à combien le pourcentage grimperait si l'étude incluait dans le compte la production de canne à sucre et de maïs utilisée dans la production d'éthanol comme additif pour les carburants?

  • Abdoulaye Ba - Inscrit 12 septembre 2013 07 h 32

    un mal a combattre

    Quelle honte ,quand on sait que une bonne partie des pays du tiers-monde ont besoin de ces produits.Combien de personnes ne mangent pasl aleur faim?Tant qu'il n'existe pas une politique globale pour reduire ce gachi sur le plan internationale(la fao),on aura toujours des affames , des mals nourris et on depensera plus d'argent pour leur soins.

  • France Marcotte - Abonnée 12 septembre 2013 08 h 31

    Pendant ce temps, les préjugés

    Il n'est pas rare d'entendre: on est trop nombreux sur la planète, il n'y a pas assez de place, de nourriture pour tout le monde...sans que personne, évidemment, ne se porte volontaire pour céder sa place.

    Alors que le problème est tout autre, on le voit en y regardant de plus près.

    Les aliments ont une belle vie dans les transactions, sur les étals des marchés, dans leur transport coûteux.

    Mais on aimerait bien qu'ils se rendent à destination, dans le ventre des populations affamées.

    «L’organisation plaide donc pour un meilleur arrimage de la production et de la demande.»

    Par une production plus près de ses lieux de consommation par exemple?

  • Jacques Morissette - Abonné 12 septembre 2013 09 h 49

    Les tentacules du marché sont souvent plus fortes que l'intelligence humainement aliénée de ceux qui s'en servent - du marché.

    Évènement qui m'est arrivé récemment dans un marché d'alimentation près de chez moi:

    J'achète un petit sac d'oignons de 1 lb à $1.99. La caissière me dit, pour m'informer, les sacs d'oignons de 5 lbs coûte ¢0.99. "Je sais madame, que je réponds, mais je ferai quoi avec ce qui restera de trop? À moins d'en manger à tous les jours, non merci, ça ne m'intéresse pas!"

  • Maurice Gauvreau - Inscrit 12 septembre 2013 11 h 45

    Vrai débat

    Voilà un vrai débat existentiel et social. C'est une question de vie ou de mort. C'est plus distrayant d'ergoter autour du port de signes religieux