Bélugas : un niveau de mortalité de plus en plus inquiétant

Un jeune béluga encadré par deux adultes dans l’estuaire du Saint-Laurent. La population de bélugas (environ 1000 individus) n’a pas augmenté depuis 30 ans, alors qu’elle aurait dû doubler.
Photo: Gremm Un jeune béluga encadré par deux adultes dans l’estuaire du Saint-Laurent. La population de bélugas (environ 1000 individus) n’a pas augmenté depuis 30 ans, alors qu’elle aurait dû doubler.
Les touristes de passage sur la Côte-Nord en été aiment scruter le Saint-Laurent à la recherche de leurs dos blancs. Mais les bélugas québécois, déjà menacés, risquent de se faire encore plus rares. Les chercheurs constatent en effet que les dernières années ont été particulièrement meurtrières pour l’espèce. Et les moyens leur manquent pour tenter de comprendre la situation, en raison des compressions imposées en recherche par le gouvernement Harper.

« Nous avons constaté une augmentation spectaculaire de la mortalité des “veaux”, c’est-à-dire des jeunes bélugas de l’année, et ce, depuis 2008. Cette mortalité est un obstacle au rétablissement de la population », fait valoir Robert Michaud, président du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Les données recueillies par les spécialistes de cette petite baleine blanche parlent d’elles-mêmes. Entre le début des années 1980 et 2007, explique M. Michaud, de zéro à trois carcasses de veaux étaient repêchées chaque année. Ce chiffre a bondi à 10 en 2008. Il faut dire que, cette année-là, une marée d’algues toxiques a frappé le Saint-Laurent. Mais les chercheurs ont aussi recueilli 10 jeunes bélugas morts en 2010. L’an dernier, la situation a pris une tournure encore plus préoccupante, avec 17 décès constatés. Cette année, trois ont été confirmés, dont un lundi. Et la saison n’est pas terminée.

Ces chiffres peuvent sembler peu élevés, mais il faut savoir que la population de bélugas qui habite uniquement dans le Saint-Laurent avoisine les 1000 individus. Elle n’a d’ailleurs pas augmenté malgré plus de 30 ans de protection. « Normalement, elle aurait dû doubler », souligne le fondateur du GREMM. Les pertes répétées de quelques jeunes chaque année deviennent donc significatives. Qui plus est, Robert Michaud explique que de plus en plus de femelles semblent mourir au moment de l’accouchement. Jusqu’en 2007, environ 10 % des femelles retrouvées mortes chaque année succombaient ainsi. Ce taux est passé à 60 % depuis deux ans.

Quel coupable ?

Le problème, c’est que les chercheurs ne comprennent pas pourquoi tant de bélugas meurent. « Nous sommes dans une période critique et nous n’avons pas d’explication pour la hausse marquée de la mortalité. C’est ce qui nous inquiète particulièrement », dit M. Michaud, pionnier dans la recherche sur les bélugas du Saint-Laurent.

Parmi les principaux suspects, on retrouve les contaminants, toujours bien présents dans les eaux de l’estuaire. Certains provoqueraient des complications au moment de l’accouchement. Comme ce sont des animaux qui vivent plusieurs décennies et qu’ils se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire, ils peuvent donc accumuler une importante charge toxique. Robert Michaud explique que les bouleversements observés dans la température des eaux du Saint-Laurent pourraient aussi influer sur le régime alimentaire des animaux. On se demande enfin dans quelle mesure le dérangement accru provoqué par l’activité humaine nuit à la reproduction des bélugas.

Recherche amputée

Si les questions ne manquent pas, les moyens pour la recherche font de plus en plus défaut, selon le président du GREMM. « Avec les compressions à Pêches et Océans Canada, la réalité, c’est que nous n’avons plus de suivis des contaminants dans le Saint-Laurent. Dans un avenir rapproché, les données nous manqueront en écotoxicologie. »

Le gouvernement Harper a en effet éliminé l’an dernier huit des onze de postes de chercheurs spécialisés en écotoxicologie à l’Institut Maurice-Lamontagne, situé à Mont-Joli. Parmi les postes supprimés, on compte un spécialiste qui était à la tête d’un important programme de recherche sur les bélugas. Ces compressions surviennent alors que de nouveaux risques environnementaux se profilent à l’horizon, dont l’exploitation pétrolière dans le Saint-Laurent.

Non seulement les chercheurs pourront désormais difficilement savoir ce qui affecte concrètement ces animaux, mais, en plus, ils manquent de données sur leur nombre réel. Robert Michaud rappelle ainsi que selon le programme fédéral de « rétablissement » de l’espèce, un inventaire de la population devrait être réalisé tous les trois ans. Or, les données les plus récentes datent de 2005. Celles recueillies lors du dernier inventaire, en 2009, ne sont toujours pas disponibles.

« Nous sommes dans l’obscurité, laisse tomber M. Michaud. Est-ce que les mortalités importantes qu’on a connues depuis 2008 ont hypothéqué la population ? On ne sait pas. L’avenir de cette petite population est incertain et nous n’avons pas les données nécessaires pour comprendre la trajectoire. »

En vertu du plan de rétablissement de l’espèce, il était par ailleurs prévu de mieux protéger l’habitat critique du béluga, dont les secteurs fréquentés par les femelles avec des jeunes. Mais rien n’a encore été fait. Lorsqu’il était au pouvoir, le gouvernement Charest avait même prévu de construire un port méthanier dans le secteur de Gros-Cacouna, une zone considérée comme une véritable pouponnière pour ces mammifères marins.
16 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 20 août 2013 04 h 39

    Vaut mieux ne pas savoir!

    Pour le gouvernement Harper, l'ignorance est une politique. Si on ne sait rien sur l'impact environnemental de nos décisions, ça ne fait pas partie des considérations à mettre dans la balance.
    Les scientifiques sont des empêcheurs de polluer en rond.

  • LAURENT PRADIES - Inscrit 20 août 2013 05 h 19

    Et le gouvernement Québécois ?

    Certes le fleuve est sous responsabilité fédérale mais rien n'interdit d'autres initiatives, au-delà de sa valeur intrinsèque le béluga est une pierre d'angle de l'acitivté touristique dans les régions du fleuve; pourquoi le gouvernement québécois n'assume-t-il pas ce que le fédéral abandonne..le Québec est capable de dépenser quelques millions pour sauver les bélugas, il suffirait aiser, pour compenser cette dépense, de mettre en oeuvre une stratégie facile d'économie d'énergie dans les édifices provinciaux ...on connaît Harper et son cynisme, son rêve et celui de ses amis pétroliers est de tout détruire pour s'enrichir...il est hypocrite d'attendre quelque chose d'eux et ne rien faire est se ranger dans le même camp !

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 août 2013 14 h 34

      Si on se met à payer pour tout ce que le fédéral abandonne, en plus de payer pour ce qu'il dépense dans les autres provinces, on n'en sortira pas. N'oubliez que le Québec paie déjà annuellement deux milliards de plus que ce qu'il reçoit.

    • LAURENT PRADIES - Inscrit 22 août 2013 02 h 51

      C'est justement ce genre d'attitude qui est déplorable...le temps où l'on monte sur ses ergots pour défendre une partition entre fédéral et provincial est dépassé et heureusement...il s'agit d'être responsable et d'agir....voir Lac-Mégantic...le pire est qu'aucune leçon n'est tirée ... on va remplacer le train par un pipe-line...si on ne sait sécuriser un segment de transport de quelques centaines de mètres durant un temps limité (c'est ça un train) comment fera-t-on pour sécuriser un segment de milliers de km 24h/24 ? Qui paiera ? le fédéral, le provincial ? Il ne sera plus temps de se demander qui doit payer quand il s'agira de sauver nos vies !!!
      D'autre part vue la richesse du Québec, l'ultra gaspillage de chacun des habitants tous les jours (électricité, essence, nourriture..pour le plus simple) on peut investir 1$ca par habitant pour le béluga.

  • Albert Picard - Inscrit 20 août 2013 07 h 52

    Implication citoyenne

    Je peux au moins écrire au PM et au député de ma circonscription pour manifester mon opposition à cette politique de l'autruche. Je peux également fournir une copie de ma lette à un organisme environnemental de mon choix. Si on y pense deux minutes le fleuve Saint-Laurent sans bélugas, ce n'est plus le fleuve Saint-Laurent. (Albert Picard, New-Richmond).

  • Serge Lemay - Inscrit 20 août 2013 08 h 07

    attendez que pétrolia soit implanté sur Anticosti

    On a encore rien vu, bientôt avec l'exploitation du pétrole sur Anticosti et dans l'estuaire, on va en venir à bout des Bélugas, peut-être même des rorcals communs ! Allez on lâche pas et vive l'économie et l'emploi ! L'environnement y a pas que ça dans la vie ! Quand l'environnement sera tellement pourri qu'il sera devenu invivable, on ira dans une autre galaxie ! Go go go

    • André Chevalier - Abonné 20 août 2013 09 h 56

      J'imagine qu'Irving Oil va obtenir le monopole du transport de ce pétrole dans le même genre de barge qui a coulé dans le golfe Saint-Laurent en 1970.

      Irving Oil, le pire citoyen corporatif du Canada...
      -qui a caché durant 25 ans la présence de bpc dans la barge coulée
      -qui a refusé de payer les frais de renflouement et de décontamination
      -qui transfère ses profits dans les paradis fiscaux
      -dont les propriétaires, la famille Irving, s'exilent à l'étranger pour ne pas payer d'impôt au Canada

      C'est la même compagnie qui veut mettre la main sur les restes de la compagnie MMA pour probablement continuer à faire la même chose que cette compagnie broche à foin, soit couper les frais au maximum quitte à négliger la sécurité.

  • France Marcotte - Abonnée 20 août 2013 09 h 15

    Le sachant, que faisions-nous?

    Le plus désolant c'est que, même lorsqu'on en savait un peu plus, quand il y avait un meilleur suivi, on ne faisait pas grand chose non plus.

    Car on pourrait, même dans la brume, prendre les moyens de prévenir...si on le pouvait.

    Mais que peut-on faire si la cause principale des difficultés de ces mammifères comme de tant d'autres habitants du fleuve réside dans les contaminants qui arrivent en masse des Grands-Lacs, des villes en amont, sachant combien les lobbys des industries sont têtus, malfaisants, avec l'argument massu de l'économie qu'on brandit comme un spectre?

    Ce qu'on ne sait pas ne fait pas mal...c'est la nouvelle devise du Canada.

    Mais voir des bélugas mourir...