Méthane: la bombe invisible

Outre les fonds marins, une étude britannique publiée le mois dernier indique que le pergélisol de toute la zone arctique pourrait commencer à dégeler de façon durable d’ici 10 à 30 ans.
Photo: Archives La Presse canadienne Outre les fonds marins, une étude britannique publiée le mois dernier indique que le pergélisol de toute la zone arctique pourrait commencer à dégeler de façon durable d’ici 10 à 30 ans.

Si rien n’est fait pour tenter de freiner les bouleversements climatiques provoqués par l’être humain, ceux-ci devraient engendrer la libération de quantités massives de méthane emprisonné présentement au fond de l’océan Arctique. En accélérant le réchauffement planétaire, ce puissant gaz à effet de serre pourrait coûter plus de 60 000 milliards $US à l’économie mondiale, selon ce qui ressort d’une étude publiée mercredi dans la réputée revue Nature.

Avec le recul annuel « sans précédent » de la banquise, la fonte du pergélisol situé au fond de l’océan Arctique permet le relâchement du méthane qui s’y trouve. Or, selon les estimations actuelles, pas moins de 50 milliards de tonnes de ce gaz à effet de serre - 20 fois plus puissant que le CO2 - se trouveraient en mer de Sibérie orientale, soit la partie de l’océan Arctique située au nord-est de la Russie.

 

En 2008, des chercheurs russes avaient considéré qu’il était « hautement possible » que jusqu’à 50 milliards de tonnes de méthane s’en libèrent. Et encore, ce chiffre ne correspond qu’à 10 % du stock de méthane coincé dans le plateau continental sibérien. En fait, les quantités de méthane stockées sous les fonds sous-marins de l’Arctique dépasseraient en importance la totalité du carbone contenu dans les réserves mondiales de charbon, le combustible fossile le plus abondant sur la planète.

 

Les chercheurs de l’Université de Cambridge et de Rotterdam ont donc cherché à évaluer l’impact économique d’une possible fuite de 50 milliards de tonnes de ce méthane, s’échappant sur une période de dix ans en raison d’un réchauffement climatique déjà bien entamé. Ils ont ainsi découvert que cet ajout rapide agirait comme un accélérateur sur les bouleversements que subit déjà la Terre. « Si ce méthane était libéré, le temps qui nous sépare du moment où l’augmentation de la température moyenne globale dépassera les 2 °C serait raccourci de 15 à 35 ans », estime ainsi l’expert en modélisation Chris Hope, de l’Université de Cambridge en Angleterre, dans un communiqué présentant l’étude.

 

En théorie, l’objectif de la communauté internationale est de freiner la hausse du thermomètre mondial à 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, alors que la planète en est déjà à + 0,8 °C. Mais dans les faits, les prévisions indiquent que cet objectif est actuellement hors d’atteinte, et ce, même sans ajouter l’apport du méthane dans le calcul. L’Agence internationale de l’énergie évoque même une hausse de 5,3 °C d’ici la fin du siècle.

 

Bombe à retardement

 

Bref, la libération des quantités de méthane identifiées par les chercheurs constitue rien de moins qu’une « bombe à retardement invisible », selon les mots utilisés par Gail Whiteman, spécialiste du climat à l’Université Erasmus de Rotterdam, aux Pays-Bas, et coauteur de l’étude.

 

Une bombe qui risque de coûter très cher à l’humanité. Prenant en compte les inondations, sécheresses, tempêtes, ainsi que les pertes de productivité de l’économie que provoquerait ce changement climatique, « l’impact est évalué à 60 000 milliards de dollars ». Et si les 50 milliards de tonnes de méthane étaient libérées durant 20 ans, entre 2015 et 2035, le coût serait d’environ 64 500 milliards de dollars. Si la fuite s’étalait sur 30 ans, entre 2015 et 2045, il s’élèverait à 66 200 milliards. À titre de comparaison, la valeur de l’économie mondiale en 2012 avoisinait les 70 000 milliards de dollars.

 

Les chercheurs soulignent en outre que les coûts pourraient s’avérer encore plus élevés, puisque les bouleversements provoqués par l’activité humaine auront aussi un impact sur la « circulation des eaux dans les océans », mais également sur l’« acidification » de ceux-ci. Qui plus est, la fonte des glaces fait déjà saliver les pétrolières qui lorgnent les ressources en énergie fossile qui se trouvent en Arctique. Des ressources qui, une fois exploitées, viendront aggraver les changements climatiques. Le Canada, qui a pris récemment la présidence du Conseil de l’Arctique, préconise l’exploitation des hydrocarbures dans cette région.

 

Toujours selon les résultats de l’étude publiée dans Nature, quelque 80 % des effets seraient constatés dans les pays les plus vulnérables en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Des régions où on retrouve les populations les plus défavorisées du globe et qui sont déjà fortement exposées aux conséquences du réchauffement planétaire.

 

Des chercheurs ont mis en évidence ces dernières années que le fond de l’océan Arctique commençait déjà à libérer du méthane, mais ce phénomène reste en général mal expliqué et peu documenté.

 

Fonte du pergélisol

 

Outre les fonds marins, une étude britannique publiée le mois dernier indique que le pergélisol de toute la zone arctique pourrait commencer à dégeler de façon durable d’ici 10 à 30 ans. Ce pergélisol représente un quart de la surface des terres dans l’hémisphère Nord. Au niveau mondial, il renferme pas moins de 1700 milliards de tonnes de carbone, soit environ le double du CO2 déjà présent dans l’atmosphère.

 

Selon des travaux menés par le Département des sciences de la terre de l’Université d’Oxford, le pergélisol pourrait commencer à fondre à partir d’un réchauffement du globe de 1,5 °C. Si cette matière organique gelée fond, elle relâche lentement tout le carbone qui y a été accumulé au fil des siècles.

 

Or, cet énorme apport de CO2 rejeté dans l’atmosphère n’a jusqu’à présent pas été pris en compte dans les projections sur le réchauffement climatique qui sont utilisées dans le cadre des négociations mondiales sur le climat.

 

La communauté internationale s’est donnée comme objectif de conclure un accord contraignant sur le climat regroupant 190 États, et ce, d’ici 2015.

 

La plupart des spécialistes s’entendent pour dire que l’humanité n’a pas le droit à l’échec. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, est d’ailleurs catégorique : il sera « bientôt trop tard » pour sauver la santé environnementale de la planète si les pays n’y parviennent pas.

 

 

Avec l’Agence France-Presse

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