Des milliards de litres d'eau gaspillés

Cet appareil de réfrigération courant dans la restauration et chez les dépanneurs est composé d’un condensateur (en bas à droite) et d’un serpentin, que montre notre journaliste. C’est dans ce serpentin que l’eau potable coule en permanence
Photo: Jacques Nadeau Cet appareil de réfrigération courant dans la restauration et chez les dépanneurs est composé d’un condensateur (en bas à droite) et d’un serpentin, que montre notre journaliste. C’est dans ce serpentin que l’eau potable coule en permanence

Des centaines, voire des milliers d'entreprises, de commerces, de bureaux et même de résidences de Montréal piratent chaque année des milliards de litres d'eau traitée et épurée à grands frais par les contribuables pour se climatiser, faire fonctionner réfrigérateurs et congélateurs et, fait récent quoique marginal, se chauffer en hiver grâce aux nouvelles pompes à chaleur.

C'est ce que révèle une enquête de plusieurs mois du Devoir, selon laquelle les entrepreneurs et les consultants en réfrigération contournent systématiquement les vieux règlements en vigueur — d'ailleurs fort laxistes — en n'exigeant pas de leurs clients les permis requis et en installant souvent des équipements qui ne satisfont pas aux maigres normes existantes.

Seulement 8000 des 22 000 industries, commerces et institutions de la métropole sont équipés de compteurs d'eau potable, qui pourraient civiliser ces pratiques abusives. Les autres entreprises paient leur eau potable par l'entremise d'une taxe fixe s'élevant à 8,89 % de leur valeur locative. La métropole dépense chaque année 394 millions de dollars pour produire 725 millions de mètres cubes (725 milliards de litres) d'eau potable. Seulement 79 consommateurs industriels sont équipés de compteurs qui mesurent leurs rejets d'eaux usées à l'égout afin d'établir leur facture annuelle d'épuration...

La plupart des entrepreneurs et des consultants interrogés ont affirmé — tous ont exigé l'anonymat le plus complet! — que «la vaste majorité» de leurs clients ne demandent aucun permis pour relier climatiseurs et frigos à l'aqueduc: en effet, dans les vieux édifices, personne n'inspecte les travaux comme la Ville le fait pour les nouveaux. Dans le cas des nouveaux édifices, les appareils de climatisation et de réfrigération sont souvent installés après l'inspection, disent-ils.

Un grand nombre de systèmes de climatisation, qui utilisent la fraîcheur des conduites d'eau de la Ville pour dissiper leur chaleur de fonctionnement, ont été ajoutés pour refroidir les salles d'ordinateurs, un besoin nouveau qui a justifié plusieurs branchements à l'aqueduc. Plusieurs utilisent l'eau de la municipalité pour climatiser des magasins ou des bureaux et, dans l'industrie alimentaire, pour refroidir des réfrigérateurs. Un grand nombre de dépanneurs de Montréal utilisent cette technique, plus économique qu'un refroidissement à air ou qu'une tour de refroidissement.

La Ville de Montréal interdit pourtant par règlement l'installation sans permis d'appareils de climatisation et de réfrigération reliés à l'aqueduc municipal. Le règlement précise que l'émission du permis est automatique moyennant la description de l'appareil et de sa consommation! Les appareils consommant plus de 16 litres à la minute doivent être équipés d'un «économiseur» d'eau réduisant leur consommation en continu de 90 %. Dans le cas des systèmes de réfrigération à des fins alimentaires, la réglementation vise uniquement les appareils consommant plus de 32 litres à la minute. Pour le reste, la fraîcheur de l'aqueduc est gratuite!

Yves Deslauriers, porte-parole de la Ville, a précisé en réponse au Devoir que Montréal n'a jamais compilé le nombre de permis émis depuis 1951, date du premier règlement sur la climatisation à l'eau. Il a aussi affirmé que la Ville n'a aucune idée du nombre de permis émis pas plus tard que l'an dernier. Elle ignore par conséquent le nombre de mètres cubes que prélèvent gratuitement à l'aqueduc municipal tous ceux qui détiennent des permis!

26 millions de litres par an

Le Devoir a voulu connaître la quantité d'eau potable que consomme un appareil de réfrigération ou de climatisation branché sur un petit tuyau de cuivre standard d'un demi-pouce (environ un centimètre de diamètre), qui alimente la plupart des petits appareils pirates. Hubert Demard, un spécialiste de Réseau Environnement — l'organisme qui représente les industriels de l'eau au Québec —, a calculé qu'un petit tuyau d'un demi-pouce, qui coule en permanence à 60 livres de pression, laisse échapper jusqu'à 50 litres à la minute ou... 26 millions de litres (26 000 mètres cubes) d'eau par année. L'équivalent, pour un seul appareil, de la consommation annuelle de 85 résidences!

Sur la rue Sainte-Catherine, Le Devoir a visité un édifice abritant une trentaine de bureaux où les climatiseurs sont reliés aux canalisations d'eau potable parce que le propriétaire a jugé trop coûteux de refaire la tour de refroidissement sur laquelle les climatiseurs étaient branchés. Une tour de refroidissement est un circuit fermé qui évacue la chaleur des appareils dans un grand radiateur généralement installé sur le toit. Cependant, dans ce cas-ci, le propriétaire a plutôt demandé à un plombier de brancher tous les climatiseurs sur le lavabo le plus proche au moyen d'un tuyau d'un demi-pouce qui pourrait lui aussi débiter quelque 26 millions de litres par an. Le climatiseur en question fonctionne à longueur d'année: en effet, en hiver, il sert à neutraliser les pics de chaleur d'un chauffage mal équilibré!

Chez Réseau Environnement, on s'inquiète particulièrement du fait, selon Hubert Demard, que des propriétaires de condominium interdisent pour des raisons d'ordre esthétique et sécuritaire l'utilisation de climatiseurs dans les fenêtres. Les résidants doivent alors se rabattre sur des appareils qui fonctionnent avec l'eau potable des villes. Les appareils modernes auxquels on a recours sont généralement équipés d'une soupape d'alimentation qui laisse passer l'eau uniquement lorsque cela est nécessaire, ce qui multiplie néanmoins la consommation du logement jusqu'à dix fois sur une base annuelle, la faisant facilement passer de 300 m3 à 2000 m3, voire 3000 m3.

Les moins chers: les pires!

Les moins chers et les moins perfectionnés de ces systèmes, qui piratent l'eau potable à des fins de réfrigération et de climatisation, sont constitués d'une simple spirale en cuivre dans laquelle l'eau circule librement, en continu et sans restriction, avant d'être rejetée à l'égout par le renvoi d'eau. C'est dans cette spirale en cuivre, en vente libre chez n'importe quel fournisseur d'équipement de plomberie, que passe le petit tuyau qui contient le gaz réfrigérant en phase chaude lorsqu'il évacue de l'appareil la chaleur contenue dans les aliments, les boissons ou les pièces à tempérer.

Par exemple, à un autre endroit sur la rue Sainte-Catherine, un restaurant modeste, visité par Le Devoir, utilise deux gros climatiseurs qui fonctionnent six mois par année avec de telles spirales et deux appareils permanents qui desservent deux réfrigérateurs. Une évaluation sommaire situe à plus de 50 000 mètres cubes par année la consommation totale de ces trois appareils, qui ajoutent leur consommation aux besoins de la cuisine, des lave-vaisselle, des toilettes, etc. Ce seul restaurant consomme autant d'eau qu'environ 200 résidences, soit l'équivalent de plusieurs rues voisines.

Si ce restaurateur et ses semblables payaient chaque mètre cube 54 ¢, soit le prix de fabrication et d'épuration de l'eau à Montréal tel qu'évalué en novembre 2000 par Price Waterhouse Coopers, il ferait face à une facture de plus de 25 000 $ par année ou de 2000 $ par mois. Il songerait certainement à refroidir son restaurant et ses frigos autrement! Et ce cas n'est qu'un parmi d'autres sur la même rue, dans la même ville.

D'importantes économies

À Sainte-Foy, où les mêmes pratiques ont sévi jusqu'à l'installation généralisée de compteurs d'eau, un restaurant a changé ses équipements refroidis à l'eau pour un système à air. Sa consommation est ainsi passée de 79 m3 à sept m3 par jour, une économie annuelle de 26,2 millions de litres d'eau!

Cet exemple, vérifié par les chercheurs de Réseau Environnement qui le citent dans leur guide sur la manière de réaliser des économies d'eau, va de pair avec celui d'un dépanneur de Laval qui piratait lui aussi l'eau potable pour refroidir ses équipements. Résultat? Sa consommation est passée de 7000 m3 d'eau par an à moins de 200 m3! Un boulanger, qui a lui aussi cessé de pirater l'eau de la ville, a réduit sa consommation de 23 000 m3 à 940 m3 par année.

L'hôpital de Sainte-Anne-de-Bellevue est situé dans une municipalité qui facture son eau 41 ¢ le mètre cube en excédant des 263 premiers mètres cubes. C'est près du double du prix de 22 ¢ le mètre cube facturé par Montréal à ses gros clients institutionnels et industriels. L'hôpital a donc décidé de cesser de refroidir à l'eau potable les condensateurs de ses chambres froides et de ses congélateurs, une mesure qui s'est à elle seule avérée plus efficace que toutes les autres mesures d'économie d'eau potable qu'elle a par ailleurs instituées. La tour de refroidissement dont elle s'est équipée lui a permis de réduire sa consommation quotidienne de 160 m3 d'eau

(160 000 litres!), soit une économie annuelle de

58 millions de litres d'eau potable (58 000 m3). Son seul système de climatisation, qui fonctionne désormais à l'air, économise 32 m3 par jour, six mois par année.
1 commentaire
  • Alain Robillard-Bastien - Abonnée 9 octobre 2003 23 h 53

    L'eau: un acquis?

    Il n'y a pas que les entreprises, petites ou grandes, qui "gaspillent".

    Demeurant dans un logement locatif, je me vois, chaque hiver, dans l'obligation de laisser couler des robinets, afin d'éviter le gel des tuyaux, puisque rien n'a été fait (ou sera fait) pour corriger la situation. Une goutte d'eau dans l'océan, peut-être.

    Mais les propriétaires de l'immeuble concerné se sont montrés sensibles au problème de bruit de l'eau qui coule, pas un instant à l'eau elle-même.

    Alors peut-être une taxe, peut-être une campagne de sensibilisation... C'est simple: le Canadien moyen ne réalise pas que l'eau ne coule plus de source... Il faudra bien le réveiller, tôt ou tard. Avec un grand seau d'eau glace au visage?