L'exemple de Valleyfield - La chasse aux gros consommateurs

En faisant la chasse aux pratiques abusives qui gaspillent l'eau potable, dont la climatisation et la réfrigération branchées en direct sur l'aqueduc municipal, Valleyfield a repoussé de plusieurs années la construction d'une nouvelle usine de traitement de son eau potable, soutient son maire, Denis Lapointe.

Il faut dire que l'eau et M. Lapointe, ça va de pair. Ce dernier a fait carrière comme ingénieur spécialisé dans les systèmes de traitement au sein de la Société québécoise d'assainissement des eaux. Il a aussi été président de l'Association québécoise des techniques de l'eau (AQTE), l'ancêtre de Réseau Environnement.

«On était en train d'atteindre la capacité limite de notre usine de filtration et de traitement, raconte-t-il en entrevue. On avait des chiffres plutôt théoriques sur les fuites de notre réseau, qu'on évaluait, comme tout le monde, autour de 35 %. Mais la réalité, c'est que certaines des parties les plus vieilles de notre réseau tenaient encore parfaitement le coup, alors que d'autres, plus jeunes, avaient été grugées par l'acidité de l'argile dans laquelle les canalisations avaient été enfouies. Et on a aussi trouvé des antiquités comme des égouts en brique! Pas surprenant que, l'hiver dernier, on a eu jusqu'à 150 fuites en un mois! Mais ce n'était pas la seule cause de l'énormité de notre production d'eau locale, qui dépassait de loin nos besoins réels.»

C'est ainsi que Valleyfield a mis en place tout un train de mesures pour attaquer les abus sur tous les fronts. Il a instauré une tarification spéciale pour les propriétaires de piscines, puis institué un règlement séquentiel sur l'arrosage des pelouses, embauché un étudiant pour dépister les arroseurs nocturnes, inventé un système de contraventions roses pour les délinquants et... entrepris de dénicher les commerces et établissements qui se climatisaient avec l'eau potable et ceux qui, dépanneurs et marchés d'alimentation, réfrigéraient à longueur d'année leurs produits périssables avec l'eau de l'aqueduc.

Des compteurs impitoyables

Pour régler le cas et éviter toute récidive chez les pirates de l'eau potable, Valleyfield a tout simplement installé des compteurs d'eau chez tous ces utilisateurs gourmands. «Inutile de vous dire que plusieurs ont littéralement bondi au plafond quand ils ont reçu leur première facture mensuelle d'eau, souvent dans les quatre chiffres», explique le maire Lapointe, qui savait depuis longtemps à quel point cette ponction permanente sèvre les aqueducs municipaux et alourdit la facture de tout le monde.

«La majorité des magasins, restaurateurs et dépanneurs ne payaient, dit-il, que deux fois la taxe d'eau imposée aux résidences, mais leur consommation pouvait dépasser de plusieurs dizaines de fois la consommation d'une résidence. Au bas mot! On ne s'interroge pas spontanément sur la consommation d'eau d'un commerce de vêtement, d'un magasin de chaussures ou d'un coiffeur. Mais on en a vu parmi eux qui croyaient tout simplement à une grossière erreur quand ils ont vu leur première facture d'eau. Ils ne réalisaient pas qu'un climatiseur alimenté en continu consomme autant. "On n'a qu'une toilette", plaidaient-ils, en se songeant pas à leur climatiseur. Si une chasse d'eau qui fuit consomme de 5 à 10 gallons à l'heure, un climatiseur refroidi à l'eau peut facilement en dépenser 250 dans la même heure! Les gens ne réalisent pas ça. Et on ne pouvait pas, comme élus, demander au monde de réduire l'arrosage des parterres sans mettre fin à ces formes de surconsommation massive.»

Valleyfield n'a malheureusement pas tenu une comptabilité distincte des quantités économisées globalement en amorçant sa chasse aux climatiseurs et frigos refroidis à l'eau. Aucune des quelques villes du Québec qui se sont attaquées au problème ne semble l'avoir fait, ni avoir évalué, sous forme d'enquête rigoureuse, la part de ces activités dans la consommation globale ou par rapport aux fuites d'un réseau. Valleyfield — «c'est un choix politique», dit le maire — a opté pour l'utilisation de ses ressources afin d'identifier les surconsommateurs, les équiper rapidement de compteurs, recalibrer régulièrement ces appareils et ainsi gérer de façon beaucoup plus serrée sa production d'eau potable.

Cependant, le maire Lapointe n'exclut pas du tout l'idée «d'en venir à une interdiction totale des refroidisseurs à l'eau en raison de leur énorme consommation sur une base continue. Payer le coût de l'eau ne suffit pas. Il faut réaliser que le litre, qui sera nécessaire une fois qu'on aura atteint la capacité limite de l'usine, va coûter très cher à tout le monde. Et qu'il faut éviter d'en avoir besoin. Ou de faire payer leur juste part à ceux qui veulent imposer ce besoin à la collectivité...»

Mais la chasse continue. L'an prochain, le maire Lapointe veut examiner la consommation de certains établissements publics comme les écoles. Non seulement les écoles n'ont aucun compteur d'eau, mais certains équipements, comme les urinoirs à déclenchement automatique, s'apparentent par leur consommation aux climatiseurs et frigos à l'eau.

Réseau Environnement a démontré, dans une étude, que des urinoirs d'école alimentés aux deux minutes par une seule chasse d'eau automatique de 20 litres gaspillent16 365 litres d'eau en 24 heures, soit près de 6000 mètres cubes par année! Une salle de toilettes pour garçons peut facilement abriter deux ou trois de ces chasses automatiques. En comparaison, un citoyen qui arrose son parterre ou nettoie son trottoir avec un boyau d'arrosage consomme environ 2,4 mètres cubes en une heure.



Québec passe à l'action

La Ville de Québec a elle aussi décidé de s'attaquer au gaspillage engendré par la climatisation et la réfrigération à l'eau, en interdisant par règlement, au début de l'été, l'installation de tout appareil qui utilise l'eau potable. Mais cet interdit, qui existait déjà dans l'ancienne ville, ne vise que les systèmes de plus de 10,5 kW ou de 36 000 BTU. Un bungalow de banlieue nécessite environ

18 000 BTU pour être confortable. Son propriétaire évite donc en toute légalité l'interdit du règlement, malgré l'énormité de la consommation qui résulte souvent des petits appareils qui fonctionnent en continu et qui sont souvent les pires consommateurs inutiles d'eau potable...

Les propriétaires de systèmes de plus de

36 000 BTU ont jusqu'en 2008 pour les remplacer ou les refroidir autrement qu'avec l'eau potable, explique Jacques Perron, porte-parole de la Ville.

Québec exigera de ses inspecteurs en bâtiments qu'ils dépistent désormais, dans les nouveaux bâtiments, les climatiseurs et réfrigérateurs de plus de 10,5 kW qui sont branchés sur l'aqueduc. Mais Jacques Perron reconnaît que la Ville sera incapable de dépister ces appareils dans les résidences déjà bâties ou déjà inspectées... Sauf à Sainte-Foy et à Cap-Rouge, où toutes les résidences sont munies d'un compteur qui facture au taux de 43 cents le mètre cube, ce qui décourage les abus.

Un appareil de climatisation ou de réfrigération qui utilise de l'eau potable en continu sur une base annuelle, au moyen d'un tuyau standard d'un demi-pouce, consomme 26 millions de litres d'eau potable, soit l'équivalent de la consommation de 85 résidences.
1 commentaire
  • steve corbeil - Inscrit 9 octobre 2003 10 h 54

    Bravo, en route vers une stratégie d'économie d'eau

    Un article de fond bien documenté sur un des volets moins connus du gaspillage de l'eau; bravo

    Parions que la "Stratégie de Conservation" prévue à la Politique de l'Eau tiendra compte de cet aspect

    J'ai hâte de voir la suite.

    Hubert Demard
    RÉSEAU environnement