Sables bitumineux et pétrole de schiste - Une «onde de choc» mondiale est en vue

Uniquement en Amérique du Nord, la croissance de la production devrait atteindre 4 millions de barils sur une base quotidienne. Au cours de la présente décennie, les pétrolières exploitant les ressources canadiennes comptent pour leur part doubler leur production quotidienne, à 3,5 millions de barils.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Uniquement en Amérique du Nord, la croissance de la production devrait atteindre 4 millions de barils sur une base quotidienne. Au cours de la présente décennie, les pétrolières exploitant les ressources canadiennes comptent pour leur part doubler leur production quotidienne, à 3,5 millions de barils.

L’augmentation de la production pétrolière nord-américaine est telle qu’elle provoque une véritable « onde de choc » planétaire, qui aura pour conséquence de freiner la hausse du cours de l’or noir au cours des prochaines années. Un scénario qui tranche avec ce qu’on prévoyait il y a à peine quelques années. Mais cette ruée vers l’énergie fossile risque aussi de mettre à mal la recherche de sources énergétiques moins destructrices.

« L’Amérique du Nord a déclenché une onde de choc qui se répercute dans le monde entier », a résumé mardi la directrice exécutive de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Maria van der Hoeven, dans un communiqué présentant le dernier rapport semestriel de l’organisation sur l’évolution du marché pétrolier.


L’AIE prévoit ainsi que la capacité de production de pétrole brut planétaire augmentera de 8,3 millions de barils par jour entre 2012 et 2018, pour atteindre 103 millions de barils, des projections globalement plus élevées que dans son précédent rapport semestriel. Parallèlement, la demande devrait augmenter de 6,9 millions de barils par jour, à 96,68 millions.


Uniquement en Amérique du Nord, la croissance de la production devrait atteindre 4 millions de barils sur une base quotidienne. Au cours de la présente décennie, les pétrolières exploitant les ressources canadiennes comptent pour leur part doubler leur production quotidienne, à 3,5 millions de barils. Ce nouveau boom d’exploitation d’énergies fossiles est essentiellement le fait des multinationales qui tirent profit du pétrole de schiste - notamment dans le Dakota du Nord - et des sables bitumineux de l’Ouest canadien. L’extraction de ces deux types d’or noir est réputée plus polluante que celle du pétrole conventionnel, et on en connaît encore mal les impacts environnementaux à long terme.


Les projections de l’AIE s’inscrivent dans les tendances déjà relevées dans ses précédents rapports, et notamment dans sa grande étude annuelle sur le marché pétrolier, présentée en novembre dernier. Elle y avait prédit que les États-Unis deviendraient le premier producteur de brut de la planète vers 2017, dépassant les champions actuels, la Russie et l’Arabie Saoudite, grâce aux hydrocarbures dits « non conventionnels ».

 

Un frein aux énergies propres


Selon Maria van der Hoeven, ce bouleversement des prévisions de production des dernières années pour le marché pétrolier mondial est comparable dans ses effets à la hausse de la demande chinoise pour l’or noir. Sauf que cette fois, l’accroissement significatif de l’offre pétrolière mondiale menée par les États-Unis et le Canada devrait « aider à calmer un marché pétrolier qui était relativement tendu depuis plusieurs années ».


Peu avant le début de la crise financière de 2008, le baril de brut avait atteint 147 $. Certains économistes prévoyaient même que celui-ci grimperait à plus de 225 $ en 2012. La hausse devait être telle qu’elle aurait pu compromettre, à terme, l’importation de produits de consommation comme le café. Or, le prix du pétrole tourne plutôt autour des 100 $ ces jours-ci. Et à moins de chambardements majeurs sur l’échiquier géopolitique mondial, il est probable que les prix se maintiennent à ce niveau au cours des prochaines années, selon Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et spécialiste des politiques énergétiques.


Une mauvaise nouvelle pour ceux qui espéraient que la hausse continue des prix de l’or noir sur les marchés contribuerait à rendre plus attrayant le développement d’énergies moins polluantes. « Au prix actuel, il n’y a pas d’incitatif économique, donc pas de changement. Une stabilité de prix signifie en fait qu’il y a une baisse des prix, parce que le monde devient plus riche par ailleurs, donc le pétrole devient plus abordable », a fait valoir M. Pineau. Il est donc clair, selon lui, que « rien ne semble vouloir détrôner le pétrole à court terme ».


« Ce qui est déprimant, pour ceux qui s’intéressent aux conséquences climatiques de l’exploitation pétrolière, c’est que tous les scénarios de frein de la hausse du climat à 2 °C sont incompatibles avec une consommation de pétrole qui continue de croître à ce rythme », a ajouté cet expert du domaine énergétique. La concentration de CO2 dans l’atmosphère terrestre a atteint 400 particules par million, un sommet historique qui semble indiquer que la Terre se dirige désormais vers une hausse de 3 à 5 °C au cours du présent siècle. Une situation qui pourrait déclencher des « changements cataclysmiques », selon la Banque mondiale.


Mauvais pour le Canada


La stabilisation des prix du brut risque par ailleurs de désavantager les producteurs canadiens, qui souhaitent obtenir plus pour leur pétrole. Qui plus est, le ministre conservateur de l’Environnement, Peter Kent, a soutenu dimanche qu’une croissance des prix était nécessaire pour permettre aux pétrolières d’investir dans les technologies de lutte contre les changements climatiques.


Une logique tout simplement « tordue », a répété Pierre-Olivier Pineau. « Ce ne sont pas les prix plus élevés qui permettent de diminuer les gaz à effet de serre. Évidemment, les producteurs pétroliers s’enrichissent, donc ils pourraient être tentés de mener quelques activités de réduction des gaz à effet de serre. Mais la logique du ministre Kent est déficiente. En fait, il faudrait baisser le prix du pétrole pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre, parce qu’il y aurait moins de production. Et la meilleure façon de baisser les prix, c’est d’imposer des contraintes sur les émissions de gaz à effet de serre, qui rendent le produit moins attrayant. Le prix baisse alors de lui-même. »


Le gouvernement Harper, qui a qualifié les sables bitumineux d’« énergie renouvelable » dans un document officiel, tente au contraire de trouver des débouchés pour le pétrole canadien. Certains ministres mènent d’ailleurs une intense campagne en faveur de la construction de pipelines, qui permettraient d’exporter quotidiennement des millions de barils de brut.


M. Pineau estime que le projet d’inversion du flux dans un pipeline d’Enbridge pour acheminer du pétrole jusqu’au Québec est le plus susceptible de se réaliser à court terme. L’Office national de l’énergie étudie déjà ce projet. Le gouvernement Marois, qui s’est montré ouvert à l’inversion, a toutefois promis de mener sa propre évaluation environnementale. Rien n’a encore été annoncé. « Les modalités de la consultation devraient satisfaire les attentes des citoyens, et être annoncées dans quelques jours », a simplement indiqué mardi au Devoir le cabinet du ministre Yves-François Blanchet.


 

Avec l’Agence France-Presse

43 commentaires
  • Lucie Brousseau - Inscrit 15 mai 2013 02 h 50

    Quand Ottawa considère les sables bitumineux comme une énergie renouvelable...

    ...on a un gros problème. Pas d'espoir de changement de cap. Quand l'argent coule dans nos veines, on perd la raison. Nous n'avons qu'une seule planète et voilà ce que nous en avons fait. Et qu'on ne nous dise pas que l'industrie pétrolière à besoin de sous pour investir dans des technologies plus vertes; elle se vautre dedans,l'argent, et prend bien trop son pied pour penser et croire aux nécessaires transformations. Continuons de dormir... Il ne faudrait surtout pas déranger sa sainteté le Profit sauvage. Surtout, rien ne presse.

  • Pierre Vincent - Inscrit 15 mai 2013 04 h 45

    Une logique économique tordue, oui, en effet...

    MM. Oliver et Pineau font tous les deux fausse route, selon moi. Le premier, car il ne comprend pas que, peu importe la manière d'exploiter le pétrole des sables bitumineux, un fait demeure : C'est lors de l'utilisation du pétrole, donc de sa combustion ultime, que la majorité des GES sont libérés dans l'atmosphère. C'est donc pourquoi il faut absolument réduire l'utilisation du pétrole (et des autres combustibles fossiles, charbon (le pire) et gaz naturel (le moins pire, sauf si son extraction nuit à l'environnement, bien entendu).

    Et la meilleure manière de réduire l'utilisation du pétrole est par l'augmentation de son prix, sûrement pas par sa diminution, comme semble l'indiquer M. Pineau. En effet, si le prix du pétrole augmente, la demande diminuera, que ce soit en raison de sa rareté (ce qui ne devrait pas être le cas) ou de l'augmentation des taxes (ce qui devrait être fait depuis longtemps par la taxation du carbone au niveau international). C'est seulement quand le prix du pétrole (et du charbon et du gaz) reflètera vraiment son impact sur l'environnement, que les autres formes d'énergie, moins polluantes et renouvelables, pourront enfin connaitre un essor durable...

    • Jean Richard - Abonné 15 mai 2013 08 h 12

      M. Pineau a probablement raison : ce sont les prix élevés du pétrole (le brut, entendons-nous) qui ont attiré les investisseurs vers cette industrie et ainsi, fait augmenter la production. On parle ici du Canada.

      L'industrie pétrolière canadienne est particulièrement vulnérable aux fluctuations de prix. Que les prix descendent encore un peu et on songera à fermer. C'est que le pétrole extrait des sables bitumineux coûte plus cher à produire que le pétrole conventionnel. Le seuil de rentabilité est donc plus élevé qu'ailleurs.

      Autre effet des prix élevés du pétrole : les fortes pressions sur les gouvernements pour que les taxes sur ce carburant soient diminuées. La majeure partie des taxes sur l'essence à la pompe est fixe, les taxes à pourcentage étant la TPS et la TVQ. Une diminution des taxes signifie une diminution de revenus pour l'état et, dans le cas des états non producteurs de pétrole, un appauvrissement additionnel.

    • Pierre Vincent - Inscrit 15 mai 2013 10 h 22

      Vous avez raison en ce qui concerne les sables bitumineux, si le prix du pétrole descend trop bas, ils ne seront plus exploités. Et s'ils ne sont plus exploités, le prix du pétrole remontera, en raison de la diminution de l'offre, et on jouera au yoyo avec leur exploitation...

      Mais les émissions de GES qui causent les changements climatiques ne pourront être contrôlées que si le prix du pétrole augmente substantiellement et c'est pourquoi la taxation du carbone sera absolument nécessaire, sinon toutes les réserves connues de combustibles fossiles seront épuisées d'ici la fin du siècle, avec des conséquences catastrophiques sur le climat de la planète...

    • Éric Cyr - Inscrit 15 mai 2013 11 h 59

      Si on se met à utiliser de bonnes voitures électriques comme la Tesla S, le prix du pétrole va baisser, ils ne pourront plus en vendre.
      C'est pour cette raison que les grands fabricants ne fabriquent pas de vraies bonnes électriques à bon prix et en quantités suffisantes, ils sont le bras droit des pétrolières depuis plus de cent ans. De plus ils protègent un marché archi-lucratif de voitures briseuses aux nombreux entretiens et réparations, et au moteur d'une durée de vie minable, à comparé à un moteur électrique qui ne chauffe pas et comporte une seule pièce mobile.

  • Pierre LeBel - Inscrit 15 mai 2013 05 h 59

    Incapable d'aucune retenue

    Ce qui me trouble profondément c'est l'incapacité de retenue morale exprimée autant par les compagnies pétrolières que par le gouvernement conservateur. Ce qui est bon et bien n'est d'aucune valeur dans un néolibéralisme sans freins. Il est immorale que l'argent ait toujours le derniers mots. La folie pur et simple dirige notre monde vers le précipice. La gratification instantanée est le seul moteur d'une société de consommation et le seul moteur de nos compagnies pétrolières.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 15 mai 2013 08 h 54

      Que les pétrolières veulent produire et vendre toujours plus de pétrole est dans l'ordre des choses.

      Dans une société normale, le gouvernement est censé jouer un rôle de contre-pouvoir pour s'assurer que les intérêts des uns ne viennent pas éradiquer les droits des autres. C'est cela qui est brisé.

      Aujourd'hui, le gouvernement fédéral agit littéralement et ouvertement comme un lobbyiste de l'industrie pétrolière. Il n'y a plus personne pour prendre en compte l'intérêt global de la société.

      Il est de plus en plus évident que de puissants pouvoirs économiques se sont emparés du pouvoir politique. Notre démocratie n'est plus qu'une façade factice digne des studios d'Hollywood.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 15 mai 2013 10 h 34

      Retenue demandée au gouvernement et aux pétrolières ?

      Mais que veux donc "le peuple" ?

      La semaine passée, le 9 mai, le journaliste chroniqueur Francis Vaille de La Presse révélait un fait qui ne laisse pas grand doute sur nos capacités de retenue.

      Extrait,
      « Au début des années 2000, les Québécois ont fait 274 400 voyages vers les destinations soleil les plus populaires (Mexique, Cuba, République dominicaine). Dix ans plus tard, le nombre de ces voyages a été multiplié par quatre et dépasse le million»

      L'avion est le pire moyen de transport. C'est un transport en commun qui consomme autant qu'une voiture mais qui avale des milliers de kilomètres a chaque sortie, et l’émission de CO2 par passager se compte en tonne a chaque voyage. C’est pourtant pas par ignorance que tout le monde démontre une telle indifférence environnementale dans ses choix personnels.

      Le ou les gouvernements ne sont différents de la moyenne de la population, il la reflète.

    • Éric Cyr - Inscrit 15 mai 2013 12 h 09

      @Jean-Yves Arès
      Belle façon de nous culpabiliser et externaliser la responsabilité des pétrolières. A-t-on le choix d'un transporteur autre que ceux au pétrole? Vous voudriez qu'on y aille en voilier?
      même chose pour les automobiles. Offrez nous de bonnes électriques pas chères en nombre suffisant et vous verrez ce qu'il veut "le peuple".

      Hier encore j'ai appelé pour faire l'essai d'une Focus Électrique: 3 mois d'attente, juste pour le démo, une Prius branchable? "On sait pas quand on va en avoir..."

      TeslaMotors est la seule compagnie qui ne fait pas que SEMBLANT de construire des voitures électriques potables. Malheureusement, ils n'ont pas encore les reins assez solides pour offrir des voitures abordables par "le peuple" par millions, alors ils ont fait le choix judicieux de produire 20 000 berlines de luxe par année, qui battent leurs concurrentes sur tous les plans! Voiture de l'année selon la presque totalité des sites d'experts en automobile.
      Il en sort 500 par semaines et elles sont toutes vendues à l'avance!

      Ça, ce serait une révolution verte qui mettrait fin à la folie des hydrocarbures.

  • Guy Lafond - Abonné 15 mai 2013 06 h 26

    Que veulent les consommateurs?


    Le beurre et l'argent du beurre?

    Que veut la société civile aujourd'hui? Un monde civilisé, sécuritaire et durable. Non?

    Voyons comment les producteurs pétroliers et nos dirigeants politiques donneront de la valeur non seulement au consommateur mais aussi à l'écologie.

    Autrement, voici un problème moins compliqué à résoudre:

    Je pars seul vivre un an sur une île déserte et je ne peux emporter avec moi que 7 objets créés par nos technologies récentes. Que vais-je choisir?

    Un sac à dos, une tente, un sac de couchage, une loupe, une gourde, un couteau et un bon livre.

    Et vous?

    • Dominic Lamontagne - Inscrit 15 mai 2013 08 h 12

      Vos objets son fabriqué à base de pétrole par contre...

    • Julie Maurais - Abonné 15 mai 2013 10 h 12

      Moins de 10% du pétrole extrait mondialement sert à la fabrication d'objet plastique ou textile. Ces objets sont réutilisables contraiment à un litre d'essence. Personne n'a jamais dit qu'il fallait interdire le pétrole. C'est de sa combustion et de son extraction massive dont il est question.

    • Éric Cyr - Inscrit 15 mai 2013 12 h 39

      4% pour être exact.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 mai 2013 12 h 50

      Un sac à dos et une tente peuvent être en toile et en métal; un sac de couchage, en toile et en duvet, ou en laine, même; une loupe est en verre; une gourde peut être en métal ou en cuir, ou faite d'une vessie d'animal, si je me souviens bien; un couteau a une lame faite de métal et son manche peut être en bois ou en corne. Il est possible de se passer de plastique.

  • Luc Normandin - Abonné 15 mai 2013 06 h 44

    Bof...

    Aveuglé par l'argent, comme la mouche par la lumière, l'homme court inexorablement à sa perte...
    L'argent fait fi de la morale et fausse le jugement.

    • Jean-Michel Poirier - Inscrit 15 mai 2013 12 h 02

      Parfaitement d'accord avec vous M. Normandin. Selon moi c'est notre système de monnaie qui fait que aucun système politique ne peut fonctionner. Plus vous avez d'avoir(argent) plus vous avez de pouvoir. Plus vous avez de pouvoir et plus vous en voulez. Imaginer un mécanisme qui ne base pas la richesse par l'avoir mais plutôt par le fait. Je parle ici d'une merveilleuse invention qu'est l'Argent fondant. Je peux vous dire que le jour ou les systèmes tomberont je repartirai dans mon petit village de campagne pour appliquer se principe. ;)

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 mai 2013 14 h 02

      Tiens, c'est la première fois que j'entends parler de l'argent fondant dans ces commentaires.