Où s’en va le Nord?

Photo: Illustration Tiffet

En annonçant finalement cette semaine sa révision du régime de redevances minières et sa vision du développement du Nord « pour tous », le gouvernement Marois a voulu se réapproprier le projet que Jean Charest souhaitait léguer en guise d’héritage politique. Mais comme c’est souvent le cas depuis le début de leur mandat, les annonces des péquistes ont surtout été accueillies par de vives critiques. Et beaucoup de zones grises persistent.

 

Dès le départ, les libéraux n’ont pas lésiné sur les moyens pour vendre leur Plan Nord, présenté comme une panacée pour l’économie québécoise. Le tout a été lancé en mai 2011 à grand renfort de projection vidéo sur un écran de 20 mètres de largeur où défilaient un troupeau de caribous, une baleine, des rivières majestueuses et des autochtones tout sourire, tandis que s’affichaient quelques-uns des mots-clés répétés par la suite ad nauseam par Jean Charest : « vision », « innovation », « immensité » et « générations futures ».


Et, contrairement aux péquistes cette semaine, on ne parlait pas en termes de millions de dollars, mais bien en milliards, voire en dizaines de milliards de dollars d’investissements, surtout publics. Sans donner de véritables précisions, on engageait ainsi Hydro-Québec dans des projets totalisant 47 milliards sur 25 ans, en plus de promettre une autre énorme tranche de 33 milliards destinée aux infrastructures nécessaires au déploiement de l’industrie minière. Des prévisions extrêmement hasardeuses, ont répété divers économistes et deux anciens ministres des Finances du Québec. Tellement hasardeuses, en fait, que certains ont dit craindre pour la santé des finances publiques. Tout cela pour un secteur qui représente moins de 3 % du PIB du Québec.


Qu’à cela ne tienne, Jean Charest a beaucoup voyagé au Québec et ailleurs dans le monde pour promouvoir son plan. Le gouvernement libéral a aussi injecté des millions dans des publicités visant à « susciter la fierté et l’adhésion » des Québécois. Une source libérale avait d’ailleurs dit au Devoir que le premier ministre cherchait d’abord un « slogan électoral » avec son Plan Nord.

 

«Nord pour tous»


Le Parti québécois a voulu miser sur cette impression de tactique électoraliste en répétant pendant des mois que le projet libéral se résumait à un « plan marketing du Nord ». Mais loin de faire table rase sur ce qui a été annoncé il y a deux ans, le gouvernement Marois a réitéré son intention d’injecter des centaines de millions de dollars de fonds publics dans le développement du Nord, notamment dans les infrastructures.


Les projections rendues publiques cette semaine à Chibougamau sont toutefois plus modestes que celles des libéraux. Ces derniers promettaient d’investir 1,6 milliard en cinq ans, dont 820 millions dans les « infrastructures de transport ». Les péquistes prévoient pour leur part 867 millions, dont 800 millions dans des « infrastructures publiques » à préciser. Et ils promettent de revoir le « cadre de financement », de façon à éviter une nouvelle route 167. Québec finance 304 des 472 millions de dollars que doit coûter cette route de 243 kilomètres construite pour desservir un seul projet de mine de diamants. L’État assumera aussi la totalité de la facture de l’entretien du premier tronçon de 143 kilomètres.


Québec n’a par ailleurs pas précisé ce qu’il adviendra de certains projets déjà à l’étude au ministère des Transports, dont deux ports en eaux profondes qui permettraient aux minières d’exporter directement leur minerai à l’état brut. Des entreprises ont des lobbyistes inscrits au registre québécois en lien avec ces projets.


Hydro-Québec doit toujours prendre part au développement nordique, mais rien n’est précisé en ce qui a trait aux investissements de fonds publics. On souligne cependant que la participation de la société d’État permettra d’éviter que certains projets miniers se développent avec de l’énergie tirée de centrales thermiques, comme c’est le cas actuellement. Des minières ont aussi des lobbyistes inscrits pour des demandes en approvisionnement hydroélectrique. D’autres bénéficient déjà de tarifs préférentiels. Elles ont donc accès à des kilowattheures vendus sous le coût de production des nouvelles installations, comme la Romaine.


Et on reprend un argument déjà avancé par Jean Charest, à savoir que l’occupation du territoire nordique est d’autant plus nécessaire que les bouleversements climatiques mondiaux devraient ouvrir d’ici quelques années le passage maritime du Nord-Ouest. « Le Québec peut se positionner judicieusement sur cette nouvelle route maritime qui promet de modifier considérablement le commerce mondial », souligne le gouvernement sur le site Web mis en ligne à la place de celui du Plan Nord.


Reste que le « Nord pour tous » manque pour le moment de précisions, ont dit diverses sources de l’industrie. Sur le site Web, on mentionne surtout les principes qui guideront les actions du Secrétariat au développement nordique, venu remplacer la Société du Plan Nord des libéraux. La section « Documentation » du site contient seulement un document de deux pages, en comptant la couverture. Le Plan Nord annoncé en mai 2011 était accompagné d’un document de 150 pages très détaillé.


Quelle protection pour le Nord?


On ne sait toujours pas, par exemple, ce que Québec entend faire pour payer la facture de la restauration des sites miniers abandonnés. Pour le moment, ce sont uniquement les contribuables qui doivent assumer cette ardoise de plus de 1 milliard de dollars.


Même si on ignore comment le gouvernement entend procéder concrètement pour remplir sa promesse de protéger 50 % du territoire du Plan Nord, soit 600 000 km2, écologistes et industriels critiquent déjà les intentions des péquistes.


Jean-Marc Lulin, président et chef de la direction d’Exploration Azimut et administrateur de Minalliance, estime que cet objectif est irréaliste. « Vouloir couper 50 % du Nord de façon autoritaire n’est pas raisonnable parce que ce n’est pas justifié », a-t-il fait valoir au Devoir. Il a ainsi souligné que les huit mines actuellement en production sur le territoire du Plan Nord occupent 0,003 % du territoire. Quant aux « claims » miniers, ils recouvrent 7,2 % de cette même zone.


Les groupes environnementaux redoutent pour leur part un recul en matière de protection par rapport à ce qui avait été promis sous les libéraux. Moins de 24 heures après avoir mis en ligne son site, le gouvernement Marois a retiré sa promesse de « compléter le réseau d’aires protégées afin de constituer d’ici à 2020 un réseau d’aires protégées représentant au moins 20 % de la superficie couverte par le développement nordique ». Le ministre du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs, Yves-François Blanchet, a toutefois promis de « faire mieux » en se basant sur « la science et des mécanismes de consultation ».


Redevances décevantes


Le lobby minier s’est montré relativement soulagé après l’annonce du nouveau et complexe régime de redevances dévoilé lundi. Concrètement, le ministre des Finances estime pouvoir tirer au moins 50 millions de plus par année, pour un total de 370 millions. Le budget annuel du gouvernement avoisine les 70 milliards.


Mais même s’il est beaucoup moins exigeant que ce que promettait encore le Parti québécois à la mi-mars, le nouveau régime a été décrié par l’industrie, réfractaire à toute hausse. M. Lulin estime que les associations de minières « ont l’impression de ne pas avoir été écoutées ». Le pire, selon lui, c’est l’impact sur l’image du Québec auprès de cette industrie. « Pour 50 millions de dollars de plus par année, il y a des dommages considérables qui ont été faits dans la perception du Québec auprès des investisseurs. Ces dommages valent certainement plus que les 50 millions additionnels. »


Dans un rapport publié en 2009, le Vérificateur général a souligné qu’entre 2002 et 2008, les minières ont reçu davantage d’argent de l’État qu’elles n’ont versé de redevances. En 2010 et en 2011, la moitié des mines en activité au Québec n’ont payé aucune redevance. Pour ces deux années, les bénéfices totaux déclarés des minières ont atteint 4,2 milliards, selon les données du ministère des Finances. Encore en février dernier, le commissaire au développement durable constatait que le ministère des Ressources naturelles n’a toujours pas effectué d’analyse sur les principaux coûts et bénéfices liés à l’exploitation minière. Bref, malgré les rapports très optimistes publiés par diverses firmes liées au secteur minier, on ignore ce que rapporte concrètement cette industrie. Et il est impossible de savoir quelles entreprises ont versé des redevances. Cette information n’est pas rendue publique. Le Parti québécois a promis cette semaine de le faire.


Tout cela fait dire au porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine, Ugo Lapointe, que les péquistes, qui promettaient de doubler les redevances, ont reculé sur toute la ligne. « Ils ont flanché sous la pression des minières, qui ont les deux pieds dans la porte des ministères. Ces entreprises tiennent pratiquement le crayon. Ça nous inquiète pour la suite du Plan Nord, mais aussi pour la Loi sur les mines. Oui, les péquistes sont minoritaires, mais ils pourraient se tenir debout et dire : « C’est notre vision », pour que la balle soit dans le camp de l’opposition. »


« La boîte noire que vient de créer le ministre Nicolas Marceau, avec toutes sortes de formules dedans, ne change pas grand-chose, a-t-il ajouté. On a ajouté des formules pour réduire les redevances. Concrètement, ça veut dire qu’on maintient, à peu de chose près, le régime libéral. » Reste à voir ce qui changera après les prochaines élections.

5 commentaires
  • Robert Séguin - Inscrit 11 mai 2013 14 h 31

    Que d'investissements !

    Pourquoi autant d'efforts pour dégager un maigre 50 millions de plus par année?

    À qui profitent vraiment ces aménagements?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 mai 2013 07 h 41

      Une autre question est possible : Pourquoi le Plan nord des libéraux générait $50 millions de moins ?

      À qui profitaient vraiment «leurs» aménagements ?

  • Denis Paquette - Abonné 12 mai 2013 12 h 38

    Né pour un petit pain,

    Le développement du nord par nous et pour nous, Vous n'etes pas tannés que l'on se fasse voler a tour de bras sans que personne ne dise mot, Combien pensez-vous nous avons donné a Rio Tinto depuis un an, une compagnie qui s'est permis d'acheter un fleuron québécois, une compagnie spécialisée dans l'alu, dont nous avons étés les inventeurs du procédé, sans que personne ne dise un mot, Le scandale de Laval est de la petite biere, a coté de ca. Avez vous envie que je vous parle du scandale de l'industrie du bois dont nous fumes les grands producteurs, qui n'est plus que l'ombre de lui-meme et ne permet meme plus aux régions d'en vivre. Au Québec la conquete c'est tout les jours qu'elle se passe. Que Lisé ne vienne pas nous dire que nous sommes de plus en plus riche, je vais lui présenter un psychanaliste.

  • Rémi-Bernard St-Pierre - Abonné 12 mai 2013 15 h 22

    Ce que tentent de nous faire croire les minières

    Les représentants des compagnies minières tentent a chaque fois de faire croire que le Québec va les désintéresser, nuiront à leurs exploitations, si les redevances devaient être augmenter. La blague, c'est de dire "on va aller ailleurs" , comme si on était dans la transformation et qu'on pouvait aller extraire dans un autre pays ce qui est enfouit ici. S'il y a tout de même un certains niveau de compétitivité dans le secteur, entre les lieux d'exploitation, il faut comprendre que ces partout, dans le monde, que les gouvernements augmentent leurs revenus sur cette industrie. Que le Québec fasse mauvaise impression? Et alors! Ils vont venir le prendre pareil.
    En attendant savoir que des entreprises exploitent sans rien redonner au gouvernement, ça ça ne passe pas. Tu paies pas, t'exploites . Les ressources ne sont pas a eux, mais a nous tous. Y'a pas de cadeaux à faire, quand en tant que consommateur on le rechante, on nous fait pas de cadeau non plus.

    Malheureusement, il semble que le gouvernement actuel ignore les réalités internationale actuelles sur les hausses de redevances, qu'ailleurs des gouvernements mettent leur culottes et réagissent face à ces géants .

  • Marc Bergeron - Inscrit 12 mai 2013 21 h 11

    Les régions=votes

    C'est la première raison. Pourtant n'avons nous pas évoluer pour arriver avec des solutions aussi rétrogrades? Le PQ et les libéraux nous ont encore une fois mentis. Ils savaient à l'automne dernier que depuis un an les ressources minières étaient au plus bas et les deux vantaient le plan nord quand dans les faits c'était le plan mort. @paquette avez-vous vérifié combien d'hectar de forêt nous avons perdu par le passé? J'avais été renversé à ce moment là de voir combien c'était important. J'avais fait la vérification parce que j'avais entendu dans un documentaire des américains dire que même s'il avait beaucoup de cette ressource il préférait vider nos forêts plutôt que les leurs.