L’éternelle quête de l’or noir

Les installations d’un puits de forage dans le secteur de la Petite Fourche, dans le chemin de la Mine, à l’ouest de Gaspé, vers 1950.
Photo: Musée de la Gaspésie, Fonds J. Napoléon Gérard junior Les installations d’un puits de forage dans le secteur de la Petite Fourche, dans le chemin de la Mine, à l’ouest de Gaspé, vers 1950.

L’histoire de la recherche de pétrole et de gaz au Québec se résume depuis 150 ans à une série de rêves de grandeur portés par des promoteurs qui n’ont pour ainsi dire jamais vu leurs espoirs se réaliser. C’est le cas de l’or noir tant convoité de la Gaspésie. Maintes fois, ses partisans ont annoncé l’arrivée de millions de barils du précieux liquide, mais sans succès. Aux échecs du passé s’ajoutent maintenant les craintes quant aux risques environnementaux d’une éventuelle exploitation.

Où sont les forages près de chez vous? Découvrez-les sur notre carte interactive répertoriant chacun des puits, leur date de forage, l'entreprise et autres détails.

Le gouvernement Marois, comme ses prédécesseurs libéraux, rêve de voir le Québec exploiter ses ressources pétrolières, présumément importantes. Mais les péquistes n’inventent rien en plaidant pour la recherche d’énergie fossile. Ils ne font en fait que s’inscrire dans la foulée des entreprises qui ont tenté, depuis 1860, d’extraire de l’or noir du sous-sol québécois.

 

Déjà, en 1843, William Logan, véritable père de la géologie au Canada, constate des suintements de pétrole à même le sol dans un secteur de la baie de Gaspé baptisé par la suite Tar Point. La publication d’un rapport sur ses observations attire d’ailleurs l’attention. « Ç’a des incidences auprès de compagnies qui décident de venir faire de l’exploration. C’est ce qui va donner les deux premiers forages, dès 1860 », explique Jean-Marie Fallu, historien et président de Patrimoine Gaspésie.

 

La Gaspé Bay Mining Company mène ces deux premières tentatives d’exploration et découvre des « indices de gaz et de pétrole ». L’un des puits se trouve à la limite ouest de Gaspé. Et comme on peut le constater sur la carte du Devoir indiquant l’emplacement de chacun des 960 forages réalisés en sol québécois, il se situe tout près d’une zone dont l’entreprise Junex contrôle aujourd’hui les droits d’exploration. Le secteur, nommé Galt, pourrait renfermer plus de 330 millions de barils d’or noir, selon les plus récentes évaluations.

 

Un autre forage révèle dès 1865 que le sous-sol de Gaspé renferme du pétrole. La Gaspé Oil Company effectue cette nouvelle tentative. Le puits, nommé Conant, a d’ailleurs été reproduit par le graveur néo-brunswickois Thomas Pye. « C’est la première image d’un puits en fonction au Québec, explique M. Fallu. Son témoignage aussi est intéressant. Il dit que la Gaspésie est en train de devenir une nouvelle région pétrolière. » Même si l’entreprise échoue, elle n’en ciblait pas moins un secteur encore convoité aujourd’hui. C’est en effet à quelques dizaines de mètres de là que Pétrolia souhaite forer un nouveau puits horizontal. L’objectif de ce projet controversé et rejeté par la Ville de Gaspé est de vérifier s’il serait possible d’extraire les 7,7 millions de barils que contiendrait le gisement Haldimand.

 

Thomas Pye n’est pas le seul à croire à l’imminence d’un boom pétrolier en Gaspésie. Les entreprises actives dans la péninsule, toutes contrôlées par des intérêts étrangers, essaient d’ailleurs d’attirer des investisseurs. « En 1866, une brochure publiée à New York vantait les mérites de Gaspé en la présentant comme une des régions pétrolières les plus prometteuses jamais découvertes. On disait aussi que, pour le marché de Londres, Gaspé avait des avantages par rapport aux puits de la Pennsylvanie », explique M. Fallu. Le document prétend en effet que, « sur les marchés européens, le pétrole de Gaspé a un avantage sur celui des localités de la Pennsylvanie quant à la question du transport jusqu’à Londres ».

 

Pour l’essentiel, les prospecteurs qui parcourent le territoire dans les années qui suivent découvrent uniquement des traces de pétrole. « Les premiers prospecteurs voyaient aussi de l’huile [du terme anglophone oil, qui signifie pétrole] sur les arbres et les feuilles d’arbre. Ils ont découvert que, durant l’été, les ours noirs allaient se baigner dans cette huile. Donc, on peut dire que les ours noirs ont aidé à trouver l’or noir », souligne l’historien. Mais malgré les tests menés à la pointe de la péninsule gaspésienne, les 57 puits forés dans la région sur une période de 40 ans se soldent par des échecs.

 

Une entreprise britannique, la Petroleum Oil Trust, mise pourtant gros à la fin du XIXe siècle. Elle mène 40 forages en 10 ans, fait construire 120 kilomètres de routes et des maisons pour 150 travailleurs. Elle reçoit même un appui du gouvernement de Wilfrid Laurier, dont le lieutenant québécois, Rodolphe Lemieux, est député de Gaspé. Ce dernier, mais aussi le premier ministre Laurier, ambitionne de faire de Gaspé un port important. La présence de l’industrie pétrolière serait un atout supplémentaire. La Petroleum Oil Trust ne pompe finalement que 300 barils de pétrole avant de faire faillite.

 

Les entreprises qui suivent, aujourd’hui toutes tombées dans l’oubli, trouvent au mieux des « indices » de pétrole et de gaz. Mais cette série d’échecs ne décourage pas pour autant les spéculateurs. « Dans les années 1950, un certain Paul Payette fait toute une campagne promotionnelle, rappelle Jean-Marie Fallu. Il invite un photographe professionnel pour faire un album de photos de la région de Gaspé. Il publie dans la presse des photos des puits de forage. Il veut montrer que la Gaspésie connaît un boom pétrolier. Et ça fonctionne, puisque plusieurs personnes de la région lui ont acheté des actions. Mais en 1957, il a fait faillite et plusieurs ont perdu de l’argent. »

 

Échecs de Québec

 

Même le gouvernement du Québec ne parvient pas, avec la Société québécoise d’initiatives pétrolières (SOQUIP), à faire jaillir le pétrole du sol. La société d’État fore pourtant près de Gaspé dès 1993, non loin des actuels puits Galt de Junex. Elle découvre même du gaz et des « indices » de pétrole. Des anciens de la SOQUIP travaillent aujourd’hui pour Junex, qui fonde de grands espoirs sur son projet Galt. La pétrolière y a déjà extrait plusieurs milliers de barils du précieux liquide au cours de ses activités d’exploration.

 

La SOQUIP a aussi échoué dans ses tentatives pour trouver un gisement sur l’île d’Anticosti au cours des années 1970, même si les tests indiquaient la présence de pétrole. Hydro-Québec Pétrole et Gaz, mise sur pied par les péquistes en 2002, n’a pas eu plus de succès sur l’île. Hydro-Québec Pétrole et Gaz n’aurait pas ciblé la bonne formation géologique en 2005.

 

Hydro-Québec a cédé en 2008 tous ses droits d’exploration sur Anticosti à Pétrolia, qui compte notamment d’anciens employés de la SOQUIP et du ministère des Ressources naturelles dans son équipe. Mais il a toujours été impossible de savoir ce qu’Hydro-Québec a obtenu en échange de ses permis. Le sous-sol situé sous ces permis pourrait receler 30 milliards de barils de pétrole.

 

Au total, l’île renfermerait jusqu’à 40 milliards de barils. Junex et Pétrolia estiment qu’elles devront probablement recourir à la fracturation pour extraire ce pétrole. La première ministre Pauline Marois a dit vouloir étudier cette question, tout en répétant que son gouvernement est favorable à l'exploitation pétrolière au Québec. On planche déjà sur un projet de loi afin de donner le feu vert à l'industrie de l'énergie fossile. Aucune évaluation environnementale de la filière pétrolière n'a jusqu'ici été annoncée.

L'ampleur des gisements pétroliers qui se trouveraient en Gaspésie et sur l'île d'Anticosti n'a par ailleurs pas été démontrée. «Nous n'en sommes pas à notre premier boom pétrolier», résume l'historien Jean-Marie Fallu. Et cette fois, il ne faudra pas seulement démontrer la valeur commerciale de la ressource. Il faudra aussi tenir compte des impératifs environnementaux et de la contestation populaire.

17 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 20 avril 2013 06 h 33

    La fracturation du sol pour extraire du pétrole québécois... Horreur

    J'espère que, dimanche, la marche pour la protection de la Terre sera un message clair pour orienter la recherche dans des directions qui protègent davantage l'environnement et l'avenir de nos enfants

  • Jacques Morissette - Abonné 20 avril 2013 08 h 22

    Le pétrole, un miroir aux alouettes.

    Encore la fracturation, décidément on y tient au rêve de trouver et d'exploiter ce pétrole, à la mode de l'heure, qui semble plus un miroir aux alouettes. Est-ce vrai que souvent l'ambition rend aveugle?

    Avec la fracturation, c'est n'importe quoi, mais surtout le grand danger est le risque de polluer l'environnement. Quand ça arrive, les pétrolières partent facilement, sans laisser de message. Tout ce qui reste ensuite, ce sont leurs traces quasi indélibiles, pas à peu près.

    Les pétrolières sont vraiment très aveuglées par leurs ambitions de faire de l'argent. Qu'un désastre environnemental arrive, elles retrouvent vite la vue et trouvent aisément la porte de sortie. Elles quittent alors, à notre insu, et avec la complicité de beaucoup de monde.

    Ce qui est dommage, c'est de constater combien ces entreprises sont irresponsables. Elles le sont responsables, dans la lettre, mais pas quand arrive l'irréparable désastre. Elles oublient alors leurs engagements, comme si elles venaient d'une autre planète.

  • France Marcotte - Abonnée 20 avril 2013 10 h 56

    Dégoûtant saut qualitatif

    «...les péquistes n’inventent rien en plaidant pour la recherche d’énergie fossile. Ils ne font en fait que s’inscrire dans la foulée des entreprises qui ont tenté, depuis 1860, d’extraire de l’or noir du sous-sol québécois.»

    Ils ne font que...Non, quand on considère les moyens technologiques envahissants maintenant à la disposition des chercheurs, le potentiel de destruction ainsi décuplé, la plus grande fragilité des écosystèmes. Ce n'est pas du tout la même chose que la bucolique recherche d'autrefois de «l'essence de la terre», mais l'irrationnelle intention de percer, de pénétrer, d'envahir, elle, est toujours la même, inassouvie.

    Et cette culture du secret auprès des populations est scandaleuse. On agit sans consultation, sans l'aval des résidants des zones convoitées, comme si certains avaient auprès des richesses du sol des droits que d'autres n'ont pas.

  • Lise Berniquez - Inscrite 20 avril 2013 12 h 45

    ''Au total, l’île renfermerait jusqu’à 40 milliards de barils.
    Junex et Pétrolia estiment qu’elles devront probablement recourir à la fracturation pour extraire ce pétrole. On ignore totalement les impacts environnementaux de cette technique d’exploitation.''

    Quand je lis de tel propos dans l'aricle je me demande jusqu'à quel point la recherche a été faites pour sortir une affirmation de la sorte.

    On ne sait qu'est-ce que le fractionnement des sols pour l'exploitation de
    l'or noir aura comme impact sur l'environnement? C'est totallement faux.

    Tellement faux que les compagnies d'assurances aux EU refusent d'assurer les habitants près de ses exploitations car le degré de pollution des nappes phréatiques est imminentes et est causée par les chimiques ultra puissants et toxiques injectés avec des tonnes d'eau pour fracturer les sols.

    De plus, parler à n'importe quel géologue et il vous dira que de fracturer les sols fragilisent les sous-sols et exposent a des dangers d'effondrements des sols. De plus, les tremblement de terre non publiés dans les journaux mais qui se produisent continuellement seraient un accélérateur de ses effondrements des sols.

    Pour ne nommer que cet exemple, imaginez maintenant l'île d'Anticosti et les déversements dans les sols vierges et finallement dans le fleuve St-Laurent. Comment se fait-il que cette méthode est encore suggérer et publiée comme si le commun des mortels n'étaient pas au courrant?

    Ses exploiteurs ainsi que les gouvernements qui soutiennent ce genre d'exploitation ont aucune conscience sociale. Des tueurs potentiels à mon avis, condamnant de ce qui reste de notre belle province.

    Je dis, ce n'est pas un chèque en blanc que j'ai donné à nos gouvernements en les élisant pour qu'ils approuvent de tels méthodes d'exploitation. Lorsque ses exploitants reviendront avec une méthode d'extraction éprouvée et saine pour l'environnement, la population soutiendra, mais pas avant. Alors retourner faire vos devoirs

    • Georges Washington - Inscrit 21 avril 2013 02 h 20

      L'article dans le dernier paragraphe prend soin de spécifier: «L'ampleur des gisements pétroliers qui se trouveraient en Gaspésie et sur l'île d'Anticosti n'a par ailleurs pas été démontrée.»

      Bref, 40 milliards de barils est un chiffre cité sans preuve pour faire monter le prix des actions de Petrolia. Ce que je dis depuis des lustres. Toute cette histoire du vol du siècle avant les élections de l'automne dernier c'était du grand n'importe quoi. Pour qu'il y ait un vol, il faut tout d'abord que l'existence de l'objet du vol soit avérée et qu'ensuite, le voleur puisse en disposer à sa guise. Rien de tout ça n'a jamais été démontré.

  • Simon Pelchat - Abonné 20 avril 2013 13 h 18

    Le développement durable et le compromis

    S'il s'avère que le pétrole existe bien dans le sous-sol québécois, il faut l'exploiter à mon avis. Certes nous devons aller plus vite dans l'abandon de notre dépendance au pétrole, la survie de notre planète l'exige. Dans ce cas, essayons de s'entendre sur le minimum de risques environnementaux, le maximum de retour économique partagé équitablement entre les compagnies québécoises privées et le public québécois. Pour ce faire, les deux polarités, acteurs économiques privés et publics et les protecteurs de l'environnement, nous devons nous respecter et s'engager dans la recherche d'un compromis. il n'y a pas de place pour les égos de part et d'autre. La richesse et le risque doivent se partager équitablement. Le gouvernement du Québec a le pouvoir et le devoir d'arbitrer en vue de ce compromis

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 avril 2013 10 h 47

      Exploiter le pétrole pour ne plus l'exploiter? C'est comme dire : J'achète un dernier paquet de cigarettes pour me donner le courage d'arrêter de fumer.