Exploration gazière au Québec - L’illusion du Klondike

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	Des travailleurs s’affairent près de la mèche de forage d’un puits de la compagnie Gaspe Oil Ventures, à Rivière-Saint-Jean, près de Gaspé, en 1948. L’entreprise y a découvert des « indices » de pétrole.</div>
Photo: Musée de la Gaspésie, Fonds Paul Payette
Des travailleurs s’affairent près de la mèche de forage d’un puits de la compagnie Gaspe Oil Ventures, à Rivière-Saint-Jean, près de Gaspé, en 1948. L’entreprise y a découvert des « indices » de pétrole.

Avant que n’éclate le scandale du gaz de schiste, au cours de l’été 2010, peu de Québécois se doutaient de l’ampleur des travaux d’exploration gazière menés dans les basses terres du Saint-Laurent, essentiellement entre Montréal et Trois-Rivières. En fait, plusieurs centaines de puits ont été forés depuis le dernier quart du XIXe siècle. Malgré les développements technologiques, les rêves des promoteurs ne se sont jamais concrétisés.

La présence de gaz naturel dans le sous-sol du sud du Québec était avérée bien avant que le premier puits gazier ne soit foré à Bécancour, en 1873. Mais c’est véritablement au tournant de la décennie 1880 que les forages commencent à se multiplier. Et avec eux, l’ambition de faire de la province un important producteur commercial de gaz naturel.

 

Les archives des journaux de l’époque indiquent d’ailleurs qu’on entrevoit déjà une exploitation d’hydrocarbures à grande échelle le long du Saint-Laurent. « Les travaux de forage aux puits de gaz de Louiseville atteignent maintenant une profondeur de 250 pieds, et il paraît à peu près certain qu’on finira par découvrir en même temps des sources de pétrole, si l’on en juge par l’odeur qui se dégage de l’orifice du puits, peut-on lire en août 1887 dans Le Journal des Trois-Rivières. Des capitalistes américains qui ont visité les puits de gaz combustible parlent d’ériger de grandes manufactures à Louiseville, et la compagnie, dont M. Cyr Duquet, de Québec, est le président, établira sans aucun doute plus tard des conduits qui fourniront le gaz combustible et d’éclairage à Trois-Rivières, Montréal et Québec. »

 

D’autres articles traitant d’un prétendu « boom » gazier font état de la découverte de puits « inépuisables » et de « richesses incalculables ». Les fantasmes des industriels ne se concrétisent toutefois pas, malgré les nombreux forages. Une société dirigée par un certain William Bell tente même sa chance à Montréal. Le puits est situé sous l’actuelle Gare centrale.

 

Ruée vers le gaz

 

Il faut attendre le milieu des années 1950 pour qu’un promoteur tombe sur un gisement significatif à Pointe-du-Lac, à l’ouest de Trois-Rivières. Les espoirs de découverte réveillent encore l’appétit des investisseurs. Deux congrégations religieuses, dont les Frères de l’Instruction chrétienne, prennent même part à cette ruée vers le gaz.

 

L’intérêt pour les supposés hydrocarbures québécois est tel que John Roosevelt, qui dirige la section pétrolière du comité du président Dwight Eisenhower sur les contrats gouvernementaux, effectue une tournée au Québec en août 1956. L’objectif est de vérifier le potentiel gazier des basses terres. Un article paru dans le Montreal Star à l’époque souligne que les puits dans la vallée du Richelieu pourraient bien permettre d’alimenter Montréal « dans un futur pas si lointain ». Le journaliste ajoute que le gaz serait alors disponible « à moindre coût que celui provenant de l’Alberta ». Des arguments qui continuent d’être mis en avant aujourd’hui par les gazières.

 

Chose difficile à envisager aujourd’hui, pas moins de 21 forages sont réalisés au cours des années 1960 directement dans le lac Saint-Pierre. Un dernier sera l’oeuvre de la Société québécoise d’initiatives pétrolières (SOQUIP) en 1988. En 1975, elle découvre des « indices de gaz et de pétrole » à 1000 mètres de profondeur, sur le site de l’aéroport Jean-Lesage.

 

Shale de l’Utica

 

Les espoirs de l’industrie gazière sont ravivés encore une fois au tournant des années 2000, avec l’arrivée de la fracturation hydraulique, une technologie aux impacts environnementaux méconnus, mais censée être la seule pouvant permettre d’extraire le gaz emprisonné dans le shale de l’Utica. Les entreprises, surtout albertaines, retournent donc souvent dans les mêmes secteurs des basses terres déjà explorés un siècle plus tôt. C’est le cas dans les régions de Bécancour, de Fortierville ou encore de Saint-Hyacinthe.

 

Alors que la population ignore à peu près tout de cette nouvelle industrie gazière, le gouvernement Charest a été attentif au message du lobby de l’énergie fossile. La ministre des Ressources naturelles de l’époque, Nathalie Normandeau, promet de « faciliter » la vie aux entreprises. « On va vous permettre de déployer vos ailes », affirme-t-elle en 2009. C’était avant que le gaz de schiste ne provoque un tollé quelques mois plus tard.

 

Le Parti québécois promet maintenant que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement étudiera la filière. Pendant ce temps, les promoteurs continuent de faire miroiter une éventuelle « création de richesse » dont le Québec ne saurait se passer, comme ils le font depuis 130 ans.

4 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 20 avril 2013 06 h 10

    Même chose pour le pétrole...

    Il en coûterait tellement cher pour extraire du pétrole sous l'Ile d'Anticosti que l'on continuera d'en parler dans 30 ou dans 50 ans, mais ce ne sera toujours qu'une illusion, semblable à celle du gaz.

    • Tommy Saucier-Plourde - Inscrit 20 avril 2013 11 h 47

      Puissiez-vous avoir raison!

  • Claude Lafontaine - Abonné 21 avril 2013 22 h 13

    On évolue, lentement mais sûrement !

    Cet article met en lumière le fait que durant 100 ans (de 1873 jusqu'au début des années 1970) c'était les industriels qui évaluaient le potentiel du Québec en matière de pétrole et gaz et en planifiaient l'exploration et l'exploitation, les Québécois et leur gouvernement (comme d'autres à travers le monde) étaient sensibles au potentiel de création d'emplois mais aucunement des impacts écologiques de ce genre de développements industriels.

    Nous avons évolué depuis, avec la création de SOQUIP en 1972 l'État s'est mis dans un mode proactif en se donnant comme objectif de faire sa propre évaluation du potentiel du Québec (par SOQUIP et plus tard Hydro Pétrole et Gaz), de baliser le développement de ce secteur industriel, de participer à son exploitation en assurant une part appréciable des retombés économiques à la collectivité. Les québécois eux sont maintenant très sensibles aux impacts écologiques de ce type de développement industriel et à l'importance d'un partage équitable des retombés économiques.

    L'État a fait un virage de 180 deg en démentelant Hydro Pétrole et Gaz en 2006 et en vendant en 2008 les droits d'exploration qu'il détenait, autrement dit en s'en remettant complètement aux industriels (retour à la situation d'avant 1972), tout en tenant un discours nous indiquant qu'il se souciait de l'écologie.

    L'actuel gouvernement minoritaire essaie de se réintégrer dans le processus, est sensible à l'importance d'une répartition équitable des retombés économiques entre les industriels et la collectivité, il a beaucoup à faire (ex: réviser la loi qui régit le secteur) et n'a pas la collaboration des partis de l'opposition.

    Les citoyens eux ont évolué mais ils sont divisés, certains privilégient les retombés économiques dans leurs poches à court terme, certains braqués que sur les impacts écologiques et d'autres bien conscients que c'est l'ensemble qu'il faut équilibrer pour assurer un développement durable.

    Nous progressons, mais que c'est long !

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 avril 2013 22 h 20

    Carte interactive des 960 forages depuis 1860

    Quel travail extraordinaire que cette carte interactive de tous les forages d'hydrocarbures réalisés au Québec depuis 150 ans.

    Chapeau bas, Monsieur Jean-Hughes Roy.