Combien vaut la planète?

Que valent les services rendus par le golfe du Saint-Laurent, source d’une grande biodiversité ? Ou encore la forêt amazonienne, qui absorbe des millions de tonnes de carbone chaque année ?
Photo: Newscom Que valent les services rendus par le golfe du Saint-Laurent, source d’une grande biodiversité ? Ou encore la forêt amazonienne, qui absorbe des millions de tonnes de carbone chaque année ?

Devant des décideurs politiques au discours souvent dicté par des impératifs économiques, de plus en plus de chercheurs et d’environnementalistes estiment qu’il importe de faire la démonstration de la valeur des «services» rendus par les écosystèmes afin d’en favoriser la protection. Une approche qui pourrait être utilisée au Québec, mais qui a ses détracteurs.

Que valent les services rendus par le golfe du Saint-Laurent, source d’une grande biodiversité ? Ou encore la forêt amazonienne, qui absorbe des millions de tonnes de carbone chaque année ? La chose peut sembler difficile à évaluer, mais de plus en plus de scientifiques se disent convaincus de la possibilité de mieux sensibiliser citoyens et dirigeants en accordant une valeur économique aux « services écosystémiques », offerts gratuitement par les milieux naturels.


« Il faut essayer de donner une plus value économique à la protection de l’environnement. C’est vrai pour toutes les zones maritimes du monde. C’est vraiment la stratégie à adopter pour le futur, parce que ça interpelle les citoyens, mais aussi les décideurs politiques », affirme Lyne Morissette, spécialiste de l’écologie des écosystèmes marins à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski.


Le biologiste Sylvain Archambault se montre quant à lui un peu plus sceptique par rapport à cette approche, qui est loin de faire l’unanimité chez ceux qui ont à coeur la protection de l’environnement. « Je trouve que nous ne devrions pas avoir à justifier, de cette façon, la conservation de territoires. Ça devrait aller de soi, souligne-t-il d’entrée de jeu. Mais il faut être réalistes. L’aspect financier est aujourd’hui incontournable. Et cette idée de donner une valeur économique à des écosystèmes a plusieurs avantages. »


M. Archambault estime que cette approche permet de démontrer aux citoyens la valeur « insoupçonnée » des milieux naturels, et ainsi de confronter les promoteurs de projets industriels ou autres à armes égales. « Elle offre des images percutantes qui peuvent “toucher” des gens qui ne seraient pas touchés autrement. En effet, les arguments “la beauté des lieux” ou “la conservation de la nature devrait aller de soi” ne touchent qu’une certaine frange de la population. L’ajout du volet économique permet de convaincre des gens qui ne seraient tout simplement pas touchés autrement. »


L’ONU plaide aussi pour une plus grande reconnaissance de l’importance de l’« actif » que représentent toutes les composantes de la biosphère, mais aussi de l’immense coût rattaché à leur perte, souvent irréversible.


Reste à traduire en dollars cette valeur, ce qui risque de s’avérer très complexe. Une étude mondiale lancée par le G8, intitulée L’économie des écosystèmes et de la biodiversité, a toutefois permis de rassembler quelques éléments économiques assez révélateurs. À titre d’exemple, les insectes pollinisateurs contribueraient à eux seuls aux rendements agricoles mondiaux pour une valeur de plus de 200 milliards de dollars par année. Le riche bagage génétique des diverses espèces animales et végétales serait pour sa part à l’origine de la moitié du chiffre d’affaires du lucratif marché pharmaceutique.


Le fait de protéger les forêts - qui rendent une panoplie de services comme l’absorption de carbone ou la régulation de l’eau - générerait une valeur annuelle nette de 3700 milliards de dollars pour l’ensemble du globe. À l’opposé, la destruction des grandes forêts engendre des coûts immenses. L’étude lancée par le G8 et parrainée par l’ONU cite en exemple le cas de la Chine. La valeur des services rendus par les écosystèmes forestiers perdus, du fait de la déforestation en Chine entre 1950 et 1998, est estimée à 12 milliards par année.


Une autre étude menée par le réputé économiste américain Robert Costanza à la fin des années 90 a permis d’évaluer la valeur des écosystèmes marins. Pour l’ensemble du globe, elle atteindrait plus de 20 000 milliards de dollars par année, dont 12 000 milliards pour les milieux côtiers comme les estuaires ou les récifs coralliens. Des chiffres qu’il faudrait aujourd’hui réviser à la hausse.


Un Saint-Laurent qui vaut des milliards


Dans son étude, M. Costanza a donné une valeur à chaque hectare de milieu marin. Lyne Morissette a donc transposé les estimations de l’économiste pour évaluer sommairement la valeur du Saint-Laurent. « On a environ 175 000 km2 d’un écosystème de type “estuaire”, qui pourrait donc rendre des services de l’ordre de près de 400 milliards de dollars par année. » Même en mettant de l’avant une analyse qui diviserait ce montant par deux, la somme reste tout de même significative, précise la chercheuse.


Elle admet toutefois qu’une telle évaluation reste à faire. Mais l’idée d’accorder une valeur économique à l’écosystème du Saint-Laurent lui semble essentielle. La chose est d’autant plus pertinente dans un contexte où les gouvernements du Québec et du Canada sont tous deux favorables à l’exploitation pétrolière et gazière en milieu marin. « Le gouvernement actuel a une stratégie très “économique”. Convaincre ces gens-là de la nécessité d’assurer la protection du Saint-Laurent exigera donc de parler d’économie avec eux. Parce qu’il y a d’un côté le pétrole et les emplois, et de l’autre, l’idée d’assurer la protection et la pérennité de tout un écosystème. »


C’est aussi dans l’optique de convaincre les décideurs politiques d’agir pour la création d’une ceinture verte dans la région montréalaise que la Fondation David Suzuki et Nature-Action Québec ont décidé de chiffrer la « valeur économique des biens et services écosystémiques ». Dans une étude publiée en février dernier, celle-ci est évaluée à 4,3 milliards de dollars par année, dont plus de deux milliards uniquement pour le volet forestier.


Mais ces évaluations demeurent pour le moment sommaires. Elles ont aussi leurs détracteurs. L’idée même d’accorder une valeur économique arbitraire à des écosystèmes ou des composantes de la nature qui ont mis des centaines de millions d’années à se développer déplaît à de nombreux défenseurs de l’environnement. Des militants contactés par Le Devoir ont d’ailleurs fait valoir que cette idée fait l’objet de vifs débats au sein de différents groupes écologistes.


La responsable des communications chez Greenpeace, Catherine Vézina, a pour sa part souligné que l’organisation environnementaliste ne s’oppose pas à l’idée d’attribuer une valeur aux services rendus par les écosystèmes. Elle demeure toutefois risquée, selon elle, puisqu’elle pourrait « enfermer la complexité de la nature dans une approche “comptable”. Donner une valeur aux services rendus par les écosystèmes ne permet que d’avoir une estimation approximative des services rendus et demeure un exercice très subjectif. »

20 commentaires
  • Daniel Houx - Inscrit 30 mars 2013 04 h 23

    Il faudra être patient

    L'idéa est bonne mais elle risque de faire son chemin très lentement dans l'esprit des gens.

    Prenons l'exemple des Etats-Unis et du réchauffement climatique. Ce dernier augmente la fréquence des ouragans et ça coûte des milliards pour réparer les dégâts. La chaleur nuit également aux récoltes et la production va en diminuant, là aussi ça se chiffre assez facilement. Et pourtant nos voisins du sud sont loin d'être à l'avant-scène pour combattre le réchauffement climatique.

  • Denis Paquette - Abonné 30 mars 2013 07 h 15

    N'est-ce pas le grand objectif humain

    Le monde est ainsi fait,si une chose ne peut pas etre pesée, évaluée, quantifiée, elle n'a aucune valeur. Vous souvenez-vous quand vous étiez tout petit et que vous évaluiez votre verre de lait, pour voire s'il était aussi plein que celui de votre frere ou de votre soeur, Voila la nature profonde de l'etre humain, que ce soit au niveau micro ou macro plus le temps passera, plus les choses auront de besoin d'etre évalué a partir d'une grille. Bon ce n'est pas nécessairement négatif car ca force l'esprit de s'en mêler, ca force l'esprit de participer. En fait n'est-ce pas le grand objectif humain.

    • Kate Malone - Inscrit 1 avril 2013 18 h 43

      Est-ce qu'il n'y a pas un effort de réflexion également nécessaire après avoir évalué, quantifié, pesé?! Il me semble que l'enfant ne voit pas la différence entre le verre plus large rempli à moitié et le verre plus mince rempli au 3/4. L'adulte, lui, sait faire la distinction. Il sait lire des grilles de plus en plus complexes. Il y a certaines choses qui ont une valeur non-monétaire, et de leur attribuer arbitrairement une valeur monétaire, c'est comme attribuer un prix à votre mère, ou à votre propre vie: il y a de ces choses complexes qui nécessitent une approche plus complexe, qui ne tient pas dans une équation comptable, qui ne se quantifie pas, mais qui se qualifie. C'est quand on nie cette complexité et cette qualité au nom de l'économie que nous commettons l'irréparable erreur de se croire plus naturels que la nature: le grand objectif de l'humaine n'est PAS une forme de libéralisme économique.

  • Pierre Bourassa - Inscrit 30 mars 2013 07 h 47

    Équivalence monétaire de la Vie...

    Parler le language de l'argent parce que c'est le seul qu'ils comprennent?
    La Vie n'entre pas dans cette petite case là.

  • Christian Fleitz - Inscrit 30 mars 2013 08 h 27

    terre à terre

    Pendant la conférence de Yalta, Roosevelt vantait auprès de Staline l'appui du Pape aux alliés. La réponse de Staline aurait immédiate : « Le Vatican ? Combien de divisions ?». Il est certain que la bonne conservation de l'environnement génère des montants considérables, ne serait-ce qu'en préservant des conditions de vie acceptables pour l'homme, sans même évoquer la faune et la flore dont le maintien en bon état est indispensable à notre équilibre. Mais pour les agioteurs néolibéraux qui prétendent faire le bonheur de l'homme par des activités qui saccagent et la planète et la vie sociale, mais qui leur rapportent tellement gros : l'activité économique n'est plus faite pour le service de l'homme, mais pour faire gonfler sans contrainte les revenus des actionnaires. Le passage du «capitalisme marchand» qui répond aux besoins du marché à celui du «capitalisme négociant» qui n'est préoccupé que par la maximalisation des gains financiers.
    Le seul moyen de lutter efficacement contre ces délinquants, c'est de renforcer la capacité de refus des politiques, l'opposition de ces derniers aux saccageurs de notre monde. Évidemment, cela disqualifie ceux qui, peu ou prou, collaborent avec les prédateurs, en leur laissant la plus grande liberté, au nom de l'équilibre financier des nations. Rien n'est fait pour encourager la moralité des citoyens, les inciter à l'économie, à une vie plus `«naturelle», à un plus grand civisme. Le bien public doit être amoindri pour privilégier un individualisme stérilisant socialement.
    On vente chez les jeunes ménages l'achat d'une maison, non pas pour son confort, pour la qualité de vie que celle-ci procure, mais pour sa capacité de gain à la revente ! La prise de conscience de la valeur du maintien de notre environnement réclame une prise de conscience de la gravité de sa dégradation jusque dans notre vie quotidienne. Un effort considérable d'information s'impose et la vigilance politique des citoyens doit être plus exigeante.

    • Danielle Dubuc - Inscrite 30 mars 2013 11 h 46

      TELLEMENT d'accord monsieur "Terre à Terre". Lorsqu'on constate ce que sont devenues nos sociétés (le divertissement = films et jeux violents, la cyberpornographie est planétaire et de par le monde entier les commissions telles que Carbonneau n'ont de cesse de dévoiler la prépondérence de l'intérêt individuel sur l'intérêt collectif) où toute moralité est disparue ...ou à tout le moins ne "rapporte" rien à ses protagonistes, il est facile de voir où est le réel problème. ...et on se retrouve, bien sur, à devoir marchander le simple bon sens.

  • Daniel Cyr - Abonné 30 mars 2013 09 h 36

    Une réforme économique d'abord!

    L'exercice de mieux prendre en compte les services écosystémiques que nous apportent les écosystèmes est une nécessité, le mot n'est pas exagéré, mais une réforme de l'économie mondiale est d'abord cruciale, M. Mead le dit fort bien dans un autre article aujourd'hui. Le système économique actuel a de la difficulté à prendre en compte l'humain, imaginez donc tous les écosystèmes de la planète! L'approche actuelle de vouloir donner une valeur économique aux services que l'on retire de la nature avec le système actuel est un couteau à deux tranchants car seul les services soi-disant rentables risques d'être pris en compte, ceux moins visibles mais tous aussi importants pour l'intégrité de notre milieu de vie, passeront en dessous du tapis. L'exercice nécessaire ne doit pas être comme l'épicerie de tous les jours : une semaine on s'occupera de la capacité d'épuration des milieux humides, l'année prochaine on s'occupera de la qualité de l'air. La prise en compte doit être globale et bien intégrée à nos modes de gestion du territoire et de décisions à tous les niveaux. Finalement, il est temps que l'on prenne conscience que certains de ces services de la nature sont cruciaux : ex. la journée que les végétaux fourniront plus d'oxygène, nous serons cuits! La chose la plus paradoxale réside dans le fait que ce service tout comme tous les services écosytémiques, sont fondamentalement gratuits! Le malheur est que l'on s'en rend souvent compte que lorsqu'ils disparaissent.

    ... un géographe engagé mais inquiet!

    P.S. Merci de donner cette couverture médiatique à ce dossier important, depuis le départ de M. Francoeur, ce type d'article se fait malheureusement plus rare.