Traiter le golfe du Saint-Laurent comme un sanctuaire

David Suzuki lors de son entretien avec Le Devoir, lundi : « Les politiciens voient le monde comme s’il s’agissait de compartiments séparés. »
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir David Suzuki lors de son entretien avec Le Devoir, lundi : « Les politiciens voient le monde comme s’il s’agissait de compartiments séparés. »

L’écologiste David Suzuki a salué lundi les premiers gestes effectués par le Parti québécois en matière environnementale depuis son élection. Il met toutefois en garde les péquistes contre la tentation de lancer le Québec sur la voie de l’exploitation pétrolière, particulièrement dans le golfe du Saint-Laurent.

« Le Québec ne devrait pas aller de l’avant. Le golfe du Saint-Laurent devrait être considéré comme un sanctuaire. C’est un élément culturel et historique central dans l’histoire du Québec. Plusieurs personnes dépendent des pêcheries et du tourisme liés au Saint-Laurent. Et maintenant, on voudrait risquer tout cet écosystème pour quelques années de pétrole ? », a-t-il fait valoir au cours d’une rencontre avec Le Devoir.


« Le problème est que les politiciens voient le monde comme s’il s’agissait de compartiments séparés, a ajouté M. Suzuki. Il y a l’environnement, il y a l’économie, il y a la santé, etc. Mais on ne peut agir ainsi, spécialement lorsqu’il s’agit d’énergie fossile. Il faut prendre en compte tous les éléments. »


Il cite en exemple l’Équateur, un pays qui a décidé de lancer une initiative internationale afin de bloquer tout développement pétrolier dans l’immense parc national Yasuni, où des réserves estimées à 850 millions de barils d’or noir ont été découvertes. « C’est un pays pauvre, et ils vont laisser plusieurs milliards de dollars de pétrole dans le sol. Et le Québec, qui est un État riche, pourrait aller de l’avant avec l’exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent ? En Équateur, on a décidé de ne pas détruire le parc Yasuni, mais au Québec, on voudrait courir le risque pour le golfe ? » Selon lui, une seule marée noire importante pourrait dévaster toute la zone.


Le Parti québécois ne cache pas son intérêt pour l’exploitation pétrolière en sol québécois. La première ministre, Pauline Marois, souhaite toutefois attendre les résultats d’une évaluation environnementale stratégique menée par la firme d’ingénierie Genivar avant de décider de la suite des choses. Cette évaluation porte sur un territoire maritime de plus de 110 000 km2, encore méconnu et abritant plusieurs espèces menacées. Des permis d’exploration pétrolière et gazière sont en vigueur dans différents secteurs du Saint-Laurent. Mais c’est le secteur d’Old Harry, situé à 80 kilomètres des îles de la Madeleine qui attire pour le moment le plus l’attention.


En plus d’une éventuelle exploitation maritime, le gouvernement péquiste se dit ouvert à l’exploitation d’énergie fossile sur la terre ferme. « Du pétrole, on en consomme, donc on va devoir un jour prendre nos responsabilités », a récemment fait valoir au Devoir la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet.


David Suzuki a par ailleurs tenu à saluer les engagements en matière environnementale pris par Mme Marois depuis septembre. « Elle a fait des gestes extraordinaires. Elle a décidé de fermer une centrale nucléaire et elle a annoncé son intention d’imposer un moratoire sur le gaz de schiste, une des industries les plus dangereuses qui existent. Elle a aussi décidé de ne pas accorder de prêt pour la relance de l’industrie de l’amiante. Je la félicite pour cela. »

 

Tourner le dos à la croissance effrénée


Ces décisions ont provoqué des réactions très négatives de la part des chambres de commerce, du lobby patronal et de plusieurs joueurs importants du secteur privé. « Oui, et puis après ? a-t-il répliqué. Il y a des décisions plus importantes à prendre que de se soucier de ces gens qui pensent d’abord à faire des profits. Ils vont se plaindre de toute décision qui va à l’encontre de leurs objectifs économiques. »


Le militant écologiste mène présentement une tournée pour promouvoir son plus récent livre, Everything Under the Sun, en compagnie de l’économiste Jeff Rubin, qui vient lui aussi de publier un ouvrage, The End of Growth. Les deux livres traitent de la nécessité de tourner le dos à la croissance effrénée promue par le système capitaliste actuel.


Dans le cas de M. Suzuki, il s’agit tout simplement de s’assurer du maintien de la vie sur terre. « Tout ce que nous faisons doit nous permettre de protéger la qualité de l’air, de l’eau et du sol. C’est la base. Ensuite, on peut se demander comment bâtir une économie en tenant compte de ces éléments essentiels. Mais ce n’est pas ce que nous faisons. Nous élevons l’économie au-dessus de tout en disant que tout le reste doit servir l’économie. Et la nature en paie le prix. C’est suicidaire. »

22 commentaires
  • Pierre Mercier - Abonné 16 octobre 2012 03 h 07

    Une précision s'impose

    J'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'article de M. Shields. Je suis tout à fait d'accord qu'une éventuelle exploitation des hydrocarbures enfouis dans le sous-sol du golfe du Saint-Laurent doive se faire avec la plus grande circonspection. Surtout que cette région recèle une biodiversité marine extrêmement fragile, en plus de constituer une source de richesses pour les populations riveraines (pêche et tourisme, essentiellement).

    Toutefois, un fait mérite d'être précisé. Il s'agit, en l'occurence, du parallèle que dresse M. David Suzuki entre les ressources pétrolières du golfe du Saint-Laurent et celles du parc de Yasuni, en Équateur.

    Lorsque M. Susuki, cité par M. Shiels, fait référence à la décision du gouvernement équatorien, dirigé par le président Rafael Correa Delgado depuis le 15 janvier 2007, de préserver de toute exploitation pétrolière le parc de Yasuni, c'est principalement grâce à l'apport financier de quelques gouvernements étrangers, dont celui des États-Unis.

    Il y a quelques années, M. Corréa Delgado a fait le pari audacieux de demander l'aide financière des puissances étrangères, sans quoi son gouvernement n'aurait eu d'autre choix que de permettre aux entreprises pétrolières d'exploiter les hydrocarbures sur ce territoire d'une richesse écosystémique exceptionnelle. En effet, l'Équateur est un pays pauvre. Il n'avait donc tout simplement pas les moyens de maintenir ce territoire «vierge» de toute forme d'exploitation sans assistance pécuniaire. Ce choix s'est avéré payant, puisque de nombreux états ont accepté de souscrire à la requête de M. Corréa Delgado.

    En ce qui a trait au «cas» québécois, je me demande jusqu'où l'État peut se permettre de maintenir des moratoires, aussi bien intentionnés soient-ils. Comme je l'ai mentionné au début de mon commentaire, d'une part, il y a l'équilibre fragile, pour ne pas dire précaire!, de l'écosystème du golfe du Saint-Laurent, sans oublier les nombreuses retombées économiques dont profitent les populations e

  • Yves Côté - Abonné 16 octobre 2012 04 h 43

    De l'argent en banque...

    Les richesses naturelles du Québec me rappellent l'expression populaire et toujours d'actualité de nos anciens : avoir de l'argent en banque.

    Pourquoi exploiter aujourd'hui en prenant de grands risques pour l'environnement en général et notre santé en particulier, ce qui demain vaudra encore plus ?
    Nous ne sommes tout de même pas dans la misère, ce qui justifierait alors qu'on puisse puiser dans notre "bas de laine" environnemental pour ne pas crever de faim.
    Nous ne sommes tout de même pas sans ressource humaine en matière de savoir et de créativité.
    Nous avons un pays (toujours pas libre...) aux paysages et à la nature infinis, devant la beauté duquel les visiteurs sont ébahis. Nous avons des villes dynamiques dans lesquelles il reste sufisamment de convivialité et de verdure pour qu'il y soit agréable d'y vivre. Nous avons une manière de vivre et une volonté d'accueil qui étonnent tous les étrangers par leur ouverture d'esprit et leur simplicité (sauf bien entendu ces Canadiens-là pour qui nous ne sommes toujours que des demi-civilisés...). Nous avons un niveau de scolarité et de compétences qui est au sommet du monde industrialisé (même s'il restera toujours à mieux faire...). Nous sommes un peuple pacifique et généreux, qui sans rejeter la valeur du mérite et l'abondance pour chacun, n'ambitionne pas à devenir le phare ou le centre du monde.
    Pourquoi nous faudrait-il donc collectivement exploiter de suite, et donc détruire, des richesses qui sont par définition limitée et à exploitation risquée ?
    Monsieur Sukuki a raison, l'économie n'est pas au-dessus de la nécessité de protéger la vie et la qualité de vie de nos successeurs. Elles et eux qui sont avant tout nos enfants et petit-enfants...
    L'économie est un outil et l'exploitation des richesses naturelles du monde doit être soumise à des conditions strictes pour respecter la vie. Celle des plantes, celles des animaux, dont l'Homme.
    Vive le Québec libre et responsable devant l'humanité !

    • Odette Larin - Inscrit 17 octobre 2012 09 h 53

      Bravo M. Côté pour ce plaidoyer tellement approprié et plein de bon sens. J'adhère complètement à vos arguments.

      Je souhaite que nos politiciens recherchent plus l'équilibre en tous points pour toutes les espèces qui peuplent notre territoire que la croissance économique à n'importe quel prix pour en faire profiter quelques initiés privilégiés.

  • André Vallée - Inscrit 16 octobre 2012 06 h 59

    Cher David

    Puissent vos paroles se perpétuer à travers les âges et les espaces.

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 16 octobre 2012 09 h 33

    Combien vaut le Golfe Saint-Laurent?

    S'il fallait s'acheter un Golfe Saint-laurent tout neuf, en aurions-nous seulement les moyens financiers? Il est bien évident que non.

    Sa préservation fait tout son prix incalculable. Sauver la Nature des prédateurs constitue le meilleur fonds intergénérationnel qui existe!

    Il grand temps de prendre en compte toutes les externalités avant d'évaluer la soi-disant rentabilité pour une collectivité de briser le fragile équilible d'un écosystème fermé sur soi comme le Golfe.

  • France Marcotte - Inscrite 16 octobre 2012 09 h 40

    Soigner son sanctuaire

    Hier on apprenait que les bélugas se mouraient dans le sanctuaire à cause de ce qui l'alimente en eau bénite avariée.

    «Le golfe du Saint-Laurent devrait être considéré comme un sanctuaire. C’est un élément culturel et historique central dans l’histoire du Québec. Plusieurs personnes dépendent des pêcheries et du tourisme liés au Saint-Laurent.»

    Le sanctuaire non plus n'est pas un compartiment. Il dépend de plusieurs choses plus ou moins catholiques qui se produisent bien en amont...jusqu'à Ottawa au moins.

    Le Québec devrait soigner son sanctuaire et M.Suzuki porter de concert son offensive jusqu'au Grand Manitou, qui manie tout.