Une première en 1200 ans

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	La cause principale de cette évolution réside dans le changement climatique en cours, engendré par les émissions massives de gaz à effet de serre.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo)
La cause principale de cette évolution réside dans le changement climatique en cours, engendré par les émissions massives de gaz à effet de serre.

«C’est un nouveau record qui n’est pas anecdotique. » Christine Provost, océanographe au Laboratoire d’océanographie et du climat (Locean) du CNRS et de l’Université Pierre-et-Marie-Curie, qualifie ainsi la rétraction estivale spectaculaire de la banquise arctique cet été. Un nouveau signe, indubitable, du changement climatique en cours, dont l’ampleur dépasse les prévisions scientifiques.

Il suffit de considérer l’étendue de la banquise à la fin de l’été lors des années 1980 et les observations par satellites de ce début septembre, disponibles sur le Net (1), pour l’admettre. Alors que la glace occupait auparavant la quasi-totalité de l’océan Arctique, elle n’en recouvre plus qu’une petite moitié, à peine 2,5 millions de kilomètres carrés. Quant au reste de la banquise, replié sur la côte nord du Groenland et les îles canadiennes, il s’effiloche. De vastes « bassines d’eau », explique Christine Provost, s’y étalent. Tandis que l’eau la ronge par-dessous.


Le bouleversement le plus important est la diminution de l’épaisseur et donc du volume de la banquise. « Auparavant, la glace affichait une épaisseur moyenne de 3 mètres et parfois plus. Une glace de plusieurs années, plus rigide et plus résistante. Aujourd’hui, même en hiver, elle dépasse rarement 1,50 mètre au coeur de la banquise, comme le montrent des mesures réalisées in situ », relate l’océanographe. Cet effondrement du volume des glaces explique le nouveau régime de la banquise arctique, déclenché par la rétraction record de 2007, battue cette année. Depuis 2007, et quelle que soit l’étendue de la reconstitution hivernale, la banquise estivale a toujours été plus réduite que de 1979 à 2006. Une certitude puisque, depuis 1979, les satellites mesurent cette étendue chaque jour.


L’évolution est si rapide qu’elle a dépassé les prévisions des climatologues dont les modèles avaient sous-estimé l’accélération de la fonte provoquée par la fragmentation de la banquise, a montré le glaciologue Pierre Rampal, du Massachusetts Institute of Technology. En revanche, elle donne raison à l’océanographe Jean-Claude Gascard, directeur de recherche au CNRS, qui avait prédit dans Libération, dès janvier 2008, que la banquise ne retrouverait plus ses extensions estivales antérieures.


Ce nouveau visage de l’Arctique est-il sans précédent dans l’histoire climatique des derniers siècles ? Une étude parue dans le magazine Nature (2) affirme qu’une telle rétraction estivale n’a pas été observée depuis au moins mille deux cents ans. L’analyse des rivages nord-est du Groenland suggère qu’elle a pu survenir il y a six mille ou huit mille ans. Mais, à l’époque, la Terre était au plus près du Soleil sur son orbite durant l’été de l’hémisphère Nord, ce qui favorisait des températures estivales plus élevées sur les régions boréales. Aujourd’hui, notre planète est à l’inverse au plus près du Soleil durant l’hiver de l’hémisphère Nord.


La cause principale de cette évolution réside dans le changement climatique en cours, engendré par les émissions massives de gaz à effet de serre dues aux combustibles fossiles (charbon, gaz, pétrole). Toutefois, les spécialistes s’interrogent sur les causes de l’« amplification arctique » (3) qui en accélère les effets dans cette région. Provoquée par le climat en mutation, la rétraction de la banquise devient elle-même un facteur d’accélération de ce changement. Lorsque l’eau remplace la glace, l’albédo (la manière dont la surface de la Terre renvoie l’énergie solaire) change brutalement. Au lieu d’en renvoyer 90 %, elle en absorbe la même part, stockant une chaleur supplémentaire dans l’océan.


Ce surcroît de chaleur locale participe à d’autres phénomènes. Comme la fonte de la calotte de glace du Groenland, qui s’en trouve accélérée.

 

Bouleversements


Des observations par satellites ont montré qu’au milieu de l’été, la quasi-totalité de la surface de l’immense glacier qui recouvre l’île affichait une température supérieure à zéro… et donc fondait. En outre, pour Christine Provost, « l’accélération de la marche à la mer des glaciers côtiers, très forte dans certains fjords, est directement reliée à l’élévation des températures de l’eau près des rivages ». Cet été, le navire de recherche Gombo a pu observer cette accélération sur le glacier Store dans la région d’Uummannaq, au nord-ouest du Groenland. Alors que la fonte de la banquise ne change rien au niveau marin, celle de la calotte groenlandaise contribue à son élévation, nettement plus rapide qu’il y a cinquante ans.


Au contact de l’eau, et non de la glace, les 7000 km de côtes sibériennes se réchauffent aussi. Du coup, les dépôts mêlés de sédiments et de glace qu’elles abritent fondent et… libèrent du gaz carbonique piégé là depuis des milliers d’années, vient de révéler une étude internationale (4). Ce phénomène va s’amplifier et participer à l’intensification de l’effet de serre, une « rétroaction positive », disent les scientifiques.


La disparition de la banquise en fin d’été, désormais possible d’ici dix à vingt ans, peut déclencher des bouleversements en chaîne, des courants marins à l’économie. C’est l’objet du programme ACCES (Arctic Climate Change, Economy and Society) dirigé par Jean-Claude Gascard et qui regroupe près de 100 scientifiques dans 27 instituts de 9 pays européens et de Russie. Prévu pour durer jusqu’en 2015, il a permis de mobiliser cet été d’importants moyens pour étudier la région. Parmi lesquels des navires de nombreux pays, Chine et Corée comprises, qui ont multiplié les expéditions dans l’océan Arctique (Polarstern, Gombo, Louis-Saint-Laurent, Svalbard, Lance, Xue Long…), un avion Falcon allemand ou les deux stations dérivantes installées sur la banquise par la Russie, dont l’une au pôle Nord dès avril.


Les changements étudiés par les scientifiques seront d’abord physiques. « La formation d’une couche superficielle d’eau dessalée [la banquise ne contenant pas de sel], et donc plus légère, va contrarier la circulation verticale de l’eau », explique l’océanographe. D’ici à la fin du siècle, ou plus tard encore, cela pourrait diminuer la circulation profonde de l’Atlantique Nord, le fonctionnement du Gulf Stream, modifier le climat et la circulation atmosphérique en Europe.

11 commentaires
  • Denis Pageau - Inscrit 8 septembre 2012 08 h 56

    Pourquoi ne pas la geler l'Arctique?

    Premièrement., je tiens à préciser que je ne suis pas une spécialiste.

    Ceci étant dit, il arrive souvent qu'une idée en amène une autre et que quelqu'un d'autre trouve une solution à partir de la première. C'est pour ça que je la partage.

    Nous avons la technologie pour réfrigérer n'importe quoi. Le grand collisionneur de hadrons (LHC) est refroidi à -271¤. On transporte du gaz liquéfié sur des bateaux.

    Pourquoi ne pas regeler graduellement l'Arctique et l'Antarctique? Cela aurait le double avantage de rebâtir les calottes glacières et réfléchir les rayons du soleil, car lorsque l'eau se transforme en glace l'eau devient blanche.

    Naturellement il faut trouver une utilisation pour la chaleur capter, mais il est surement possible de l'utiliser pour créer de l'électricité dans des centrales thermiques.

    • Émile Essent - Inscrit 8 septembre 2012 11 h 48

      Sans doute parce qu'il faudrait des milliers de bateaux, que l'énergie pour produire et transporter tout ce gaz liquéfié épuiserait les réserves de pétrole en quelques années et accélèrerait le réchauffement et ferait fondre la glace dès sa formation. Le second principe de la thermodynamique est une contrainte forte : la magie ne s'applique pas. Quant aux taxes nécessaires pour financer un tel projet, je n'ose même pas y penser (on attend le TGV depuis 25 ans, et c'est de la petite bière à côté).

    • Denis Boyer - Inscrit 9 septembre 2012 11 h 07

      Pour la même raison que laisser la porte ouverte de votre réfrigérateur pour climatiser votre appartement va en fait le réchauffer!

    • Mario Paquette - Inscrit 9 septembre 2012 21 h 34

      Quelle imagination fertile, très bien répondu M. Boyer simple et efficaces. Il faidrait mieux M. Pageau que vous commencier a revoir votre mode de transport (42 % des GES au Québec sont émis par le transport) afin de réduire vos émissions et faire des ventes de garage ou Bazar afin de permettre aux gens de réutiliser des biens et du fait moins consommer. La notion des 3-R.

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 10 septembre 2012 09 h 09

      La réfrigération c'est le transport de la chaleur. Refroidir les pôles significativement signifirait réchauffer l'équateur de manière significative... Et comme M. Boyer dit avec une pointe d'humour, le transport de la chaleur demande de l'énergie... donc en théorie, on ne refroidi rien.

      Je ne pense pas qu'il y ait de solution technologique pour empêcher l'arctique de changer. La seule réponse que nous puissions avoir, c'est réduire notre empreinte écologique. Voilà tout.

  • Françoise Breault - Abonnée 8 septembre 2012 10 h 27

    J'ai vu changer la Terre

    A TV5, une excellente émission: J'ai vu changer la terre... Dommage qu'elle ne soit pas présenté aussi à Radio-Canada et TVA...

    Qu'est-ce que ça va prendre pour que nos dirigeants décident enfin de miser sur le transport collectif électrique, de mettre un terme aux les énergies fossiles et investir dans les énergies renouvelables?

    Quelle catastrophe cela va-t-il prendre pour que conducteurs de VTT, Skidoo, puissants bateaux à moteur réalisent que leur comportement augmente le niveau de CO², contribue à dérégler le climat...et met en danger le seul habitat que nous avons?

    • lawrence desrosiers - Inscrit 10 septembre 2012 06 h 06

      Selon l'AMT, le CN et le CP n'en veulent pas de trains électriques pour la région de Montréal

  • Gilbert Talbot - Abonné 8 septembre 2012 11 h 58

    J'ai envoyé cet article au premier ministre du Canada

    Monsieur le premier ministre,

    Oui, je me suis permis d'envoyer votre article à Stephen Harper, avec le commentaire suivant :

    «J'aimerais que vous lisiez attentivement cet article qui démontre hors de tout doute, la réalité des changements climatiques, qui affectent particulièrement le Nord Canadien.

    Si la souveraineté canadienne sur l'Arctique vous tient à coeur, il est plus que temps que vous travailliez à protéger son environnement, en prenant des mesures urgentes, contraignantes pour limiter la production des gaz à effets de serres dans notre pays.»

    Et j'encourage tout le monde à en faire autant.

  • Esther Samson - Abonnée 8 septembre 2012 14 h 12

    Les références

    Il y a 4 références dans l'article mais je ne les trouve pas à la fin du texte... Quelqu'un peut m'indiquer où les trouver?

  • Jessé Beaupré - Inscrit 14 septembre 2012 11 h 23

    Propagande encore et toujours

    La glace du groenland fond à tous les 150 ans, rien de nouveau sous le soleil. "Two years of oceanic observations below the Fimbul Ice Shelf, Antarctica"

    La glace fond, comme à chaque été, à un rythme qui n'est pas différent de ce qu'il a toujours été.